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Batracien, l'après-midi. Bernardo Montet

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Du 4 au 21 mars le Théâtre National de Chaillot reçoit le chorégraphe Bernardo Montet qui présentera la deuxième partie d'un triptyque, Batracien, l'après-midi, clin d'oeil à l'après-midi d'un faune de Nijinski (le premier Les batraciens s'en vont (2006), et le troisième en cours de création « batracienne »).

 

« Pas un homme. Pas un saint.

Pas un monstre.

MAIS un homme, MAIS un saint, MAIS un monstre.

Et la lubricité du songe. Intacte. »

Il n'y a plus ni arbres, ni roches, ni flûte, ni nymphes, mais une solitude que le désir fracasse. Revers de l'après-midi d'un faune. Il ne reste qu'au danseur : faire danser la danse. Prendre l'étoffe qu'elle a laissée choir, la conquérir, l'envahir et s'y perdre.
Et la douce étoffe que voici : carton rectangulaire sonorisé au centre du plateau
La pièce : mettre en présence « une communauté de descendance », la main cherche l'étrange chemin que fait l'air dans nos poumons, la main chemine sur le thorax, couvre le visage, le corps est allongé.
Une nuit épaisse, fendue par une tâche de lumière rouge, perturbée par la lumière qui nous rend visible la peau lézardé, guenille de nos identités indécises et monstrueuses. [c'est avec le secret de l'art, que Rose-Marie Melka habille le danseur d'un costume qui touche à la nudité]
Qu'est-ce que la jambe sans le pied ? Qu'est-ce que le pied sans l'orteil ? Ce qui touche au plus bas et relève et redresse, laissant la main s'échapper. Ce pied, point de contact des énergies, racine qui abreuve l'arbre, patte antérieur aux doigts palmés. La danse de ce pied, de cette jambe, de ce torse, de ce corps, c'est l'instant où le sol est désolidarisé de ce qui le parcourt, où la charge du corps retombe, s'enfonce dans la boue lâche et fraîche, où la terre propose tout un limon à traverser. La main s'y engouffre, excave nos multiples visages, notre tronc en cône, des calcanéum, crâne combinant face inférieure raccourcie et face supérieure projetée en avant de la capsule cérébrale, et nous regardons notre coccyx et notre sacrum aux vertèbres soudées. Ainsi les mains au sol, le bassin en l'air, les jambes dressées de la terre au bassin se lient avec les fantômes invisibles et imprévus de nos descendances muettes. Les premiers gestes sont les derniers gestes, et cette présence, est l'absence et l'oubli des anciens sursauts de la chair. Le geste et la danse de Bernardo Montet traversent un million d'années de gestes et danse avec le batracien dont personne n'a voulu comme précédent visage. La danse rend le sol mouvant et recompose les racines de l'arbre en rhizomes du Tout-monde, égraine ses solitudes, fend de la main nos avenirs obstrués pour nous restituer le désir des récits. Avec le pied, Bernardo Montet fait des appendices articulés relié par une fine couche de peau. Tout commence par un tremblement du corps qui fait trembler notre regard pour nous jeter dans le flou des contours humains. Le dos courbe l'échine pour saisir sa proie, faisant onduler notre précieuse colonne vertébrale et la désossant de sa très haute orthodoxie. Chaque geste porte une métamorphose à peine perceptible, mais dont le bruissement et l'agitation nous plongent dans les recoins secrets des cellules du vivant.
Et la tête des bêtes et la tête des hommes, et la tête des bêtes à qui l'on prête un trait achevé et la tête des hommes raturée de toute part et cherchant son visage à venir, tête d'homme qui s'achève dans la bête pour la libérer de son tracé, partageant enfin les devenirs.
Et pour appeler ces devenirs le danseur désorganise les phrases corporelles, reprend les indices de la transe, et laboure en cercle le plateau, jusqu'à, trouver désordre où se faire déloger, jusqu'à, le geste du père et le geste de la mère, le geste des pairs, reçu et ex-primé, jusqu'à, plus un geste mais le geste, plus de danse mais la danse, jusqu'à plus souffle mais foie dansant, jusqu'à plus bouche mais orifice sauvage, et laboure en cercle le plateau jusqu'à plus d'espace mais du temps, et laboure en cercle le plateau jusqu'à rendre corps au corps, jusqu'à entendre danse de paysans et danse d'esclaves, jusqu'à danseuse étoile et prostituée en coulisse, jusqu'à cramé le tulle et les rideaux
Bernardo Montet invente l'origine de la danse, et lui donne pour musique les ondes sismiques, les sonorités de la terre, qui archivent le passage des vivants. Les vivants impressionnent l'antre de la terre – comme un mur, à Hiroshima, a gardé l'empreinte d'une ombre humaine. Et cela nous est rendu perceptible par la création sonore de Lorella Abenavoli.
Il parvient à cet endroit précis qui est le rectangle sonorisé et rouge, il y parvient avec la mémoire de la terre, avec la force de la grenouille, avec la rage du faune. Et il s'y allonge avec la fragilité de l'homme. Sa tête heurte le carton, un souffle, une articulation secrète, une langue qui vient d'ailleurs et se répand imperceptible, et s'en va à son tour trouver empreinte dans la roche profonde.
L'écho qui lui revient, le modifie encore... encore
Toute cette traversée s'est faite dans une verticalité précaire. Maintenant, il est dressé sur le carton, et tout reflux de lui à nous de lui à la terre de la terre à son gros orteil, tout passe par ce corps dansant mais aussi, ce corps qui se fragmente, se morcelle sous la poussée de diverses présences, jusqu'à lors inaperçues.. Le corps convulsé reçoit la visite des autres, différents visages surgissent et nous regardent. L'écharpe devenu tapis, carton rectangulaire, est une véritable matrice hallucinatoire.
« Pas un homme. Pas un saint. Pas un monstre.

MAIS un homme, MAIS un saint, MAIS un monstre.

Et la lubricité du songe. Intacte. »
Agnès Rouzier, Non rien.

A BOUT DE SOUFFLE

Extrait du spectacle

 

Entretien avec Bernardo Montet par la Revue Radiophonique A Bout de Souffle

 

Plus d'infos et plus de videos sur le site du CCN Tours

 

Photo : Alain Monot

 

Tous les commentaires

Merci A BOUT DE SOUFFLE (pardon je ne résiste pas...) Merci donc pour ces billets. J'apprécie la démarche artistique de Bernado Montet, dont la forme est si singulière. ....Danse d'existence...danse de résistance...danse de vigilance...danse de révolte. Danse de résistance pour vivre et ne plus survivre.

Merci Cendrine, Peut-être nous verrons nous à Tours pour "veiller par le geste"... Nous aurions bien aimé voir le trio lors de notre passage à Paris mais la capitale nous avait déjà détroussé (à bout de souffle encore un effort pour braquer les banques)

photo_5100_170.jpg Veiller c'est engager, convoquer tout son être. C'est se mettre en intense relation avec soi tout d'abord, puis avec l'Autre. C'est une descente en soi, une mise en éveil de tous ses sens. C'est sortir du temps social, c'est changer son métabolisme. C'est être à l'écoute de son propre souffle, du souffle de la terre, de l'invisible, de l'inaudible. C'est résister à ses propres démons, à ce qui nous entoure, nous entraîne dans l'insupportable, l'inadmissible.Bernardo Montet Ce serait avec plaisir, A BOUT SOUFFLE dévalisé,Tours n'est pas si loin...

Une étrange veille : un veilleur dessine avec ses mains une suite de gestes, le regard se fixe sur la succession. Ce qui est étrange devient familier, ces gestes sont articulés! Ces gestes ont une syntaxe, une structure, une pensée. Découverte de la phrase : le veilleur est sourd et muet. Impossible de comprendre, pourtant du sens passe. Passage du visage énonciateur au geste. Deux surprises, sur la langue et la danse.

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