Thématiques du blog
Afrique du Sud : la fête des cannibales
Le chef de l’État sud-africain n’aura donc pas achevé son deuxième et dernier mandat. Il vient d’etre défenestré par son parti, le Congrès national africain (ANC), dans une cabale qui présente les traits combinés d’un repas totémique au cours d’une fête des cannibales, d’un putsch civil et d’un médiocre roman postcolonial. Thabo Mbeki n’aura pas seulement été rejeté par l’ANC qu’il rejoignit à l’âge de 14 ans et, après la libération, en devint le premier apparatchik. Il aura littéralement été dévoré par « le mouvement » – point culminant d’un interminable rituel d’anthropophagie politique qui s’est poursuivi pendant près de deux ans et qui aura profondément traumatisé ce jeune-vieux pays.
Au moment où il quitte le pouvoir, il est honni et vilifié par une organisation qu’il servit honorablement pendant un demi-siècle. La faction qui désormais contrôle l’ANC a décidé d’en faire le bouc émissaire de la profonde crise morale dont elle est aujourd’hui la proie et du tournant de plus en plus pervers qu’emprunte la lutte politique dans ce pays hier encore porté aux nues pour son exemplarité et sa puissance de réconciliation. Et la question qui se pose au lendemain de cette défenestration est bien celle de l’avenir de l’ordre démocratique et constitutionnel sud-africain.
Bouc émissaire
Après avoir gravi les plus hauts échelons du parti, Mbeki commit une monumentale erreur l’an dernier lorsque, son mandat à la tête de l’État arrivant à terme et son impopularité approchant le point de crête, il conçut la funeste idée de conserver les rênes du parti – position qui lui aurait alors permis continuer de peser sur la vie politique du pays longtemps après son départ du gouvernement. Il fut battu lors du congrès de l’ANC et perdit le contrôle du mouvement au profit de son ex-Vice Président devenu depuis lors son adversaire et ennemi, Jacob Zuma.
L’ANC vient de mettre un terme à son mandat à la tête de l’État pour une raison simple. Il constituait le dernier obstacle majeur au projet de « blanchiment » de Zuma - un politicien quasi illettré et polygame, mais retors et rusé, inculpé pour fraude et corruption et qui, pour accéder au pouvoir, cherche par tous les moyens à éviter de comparaitre devant les tribunaux de son pays.
En cela, il est soutenu par une coalition hétéroclite de syndicalistes, de communistes et de nativistes apparemment prêts à tout pour le hisser au pouvoir. Communistes et syndicalistes en particulier s’opposent à la politique économique présumée néolibérale poursuivie depuis le milieu des années 90 sous la houlette de Mbeki qu’ils accusent par ailleurs d’avoir exercé le pouvoir de manière autocratique et d’avoir marginalisé les forces d’une « gauche » qui porte de plus en plus son nom à la manière d’un pesant masque. Leur soutien à Zuma relève d’autant plus de l’expédient que ce dernier ne cesse de déclarer que la politique économique ne fera pas l’objet de changement.
Au nombre des partisans de Zuma figurent également les organisations de la jeunesse de l’ANC et du Parti communiste. Au cours des dernières années, ces organisations ont graduellement revêtu l’apparence de « milices civiles ». L’une de leurs fonctions est d’intimider l’opinion publique et de s’attaquer à la légitimité des institutions judiciaires en particulier. Adoptant une posture insurrectionnelle, elles ont remis au gout du jour une rhétorique pseudo-radicale en vigueur à l’époque de la lutte contre l’apartheid, affublant du label de « contre-révolutionnaires » les ennemis présupposés de leur poulain. Elles ont également réhabilité le langage du « complot » et de la « trahison », n’hésitant pas à proclamer leur volonté de « tuer » ou de « liquider » ceux qui en viendraient à s’opposer à leur projet de domination de l’État et de la société par le parti.
À ces forces structurées s’est ajoutée une cohorte d’aventuriers, hommes d’affaires et politiciens mécontents ou en quête de prébendes et dont certains, accusés de corruption, de fraude et autres malversations, ont eu maille avec la justice ou s’estimaient avoir été, à un moment ou à un autre, l’objet de traitements injustifiés sous l’ère Mbeki. Si cette catégorie rêve de revanche et de vengeance, c’est pour mieux avoir accès aux réseaux de patronage et aux circuits de l’enrichissement privé rendus possibles par les politiques dites d’ « affirmation positive » (Black Economic Empowerment) mises en place après 1994 et dont l’un des effets a été la montée d’une classe moyenne noire relativement dépolitisée, mais fortement portée vers la consommation de masse.
Au cours des cinq dernières années, l’impopularité de Mbeki au sein des classes subalternes n’a fait que s’aggraver. L’impéritie du gouvernement face aux trois plus grands fléaux qui amoindrissent le plus gravement les chances de survie des classes défavorisées – à savoir la pauvreté, la criminalité et le Sida – n’a pas seulement contribué à élargir le fossé entre la bureaucratie d’un coté et la population de l’autre. Elle a également ouvert la voie à une pernicieuse remise en question de l’État de droit, la plupart des pauvres s’estimant « trahis » par la démocratie elle-même, ou encore développant une nostalgie d’un passé certes injuste, mais marqué à leurs yeux par le respect – idéalisé – de l’ordre, de la loi et de la discipline. Face à l’inexorable montée de la criminalité et des inégalités et eu égard au fait que la plupart des indigents sont « inemployables », le sentiment prévaut aujourd’hui selon lequel il est plus facile d’obtenir par la violence et la force ce que le droit à lui tout seul peine à garantir.
Mbeki s’est finalement aliéné les faveurs de plusieurs couches libérales blanches et d’une grande partie de l’intelligentsia – y compris noire. Au nom de la défense des privilèges hérités de l’apartheid, les élites et classes moyennes blanches lui reprochent – souvent à tort - d’avoir tourné le dos à la politique de réconciliation raciale initiée par Nelson Mandela et d’avoir redonné du souffle aux formes d’identification raciale héritées de l’époque de la ségrégation. C’est donc un homme isolé et solitaire, bénéficiant d’appuis au sein de la bureaucratie, mais presque sans base sociale déterminée, qui vient d’etre mis à la porte.
Bilan
Le bilan de Thabo Mbeki à la tête de l’État sud-africain n’est pourtant pas maigre. On commence seulement à le savoir - sa contribution politique et intellectuelle à la libération de l’Afrique du Sud aura été colossale, presqu’à la mesure de celle de Mandela, Sisulu et les autres. Parfois contre l’avis de nombreux cadres du mouvement de libération en exil et au risque de sa propre carrière, il poussa plus que d’autres vers une sortie négociée de la crise sud-africaine. Il établit secrètement des contacts avec le pouvoir blanc longtemps avant Mandela lui-même et, avec l’appui d’Oliver Tambo, contribua à professionnaliser les services diplomatiques de l’ANC en exil, transformant au passage la lutte contre l’apartheid en l’un des premiers symboles politiques de l’ère de la globalisation.
Il est le principal architecte de la démocratie et de l’extraordinaire prospérité économique dont les couches moyennes blanches et noires ont fait l’expérience au sortir de l’apartheid. Il n’a pas seulement contribué à la déconstruction théorique et intellectuelle du régime d’apartheid. Il a présidé à la mise en place des grandes institutions du système politique sud-africain, à la déracialisation de son ordre juridique et à la formulation de la politique économique poursuivie depuis 1996.
Il a apporté son poids intellectuel et mobilisé – parfois sans compter- les ressources de l’État sud-africain aux fins d’articulation d’un agenda proprement africain. Il a travaillé sans relâche à la mise sur pied d’institutions panafricaines capables d’assurer une régulation relativement autonome du Continent. En cela, il est l’un des derniers grands « intellectuels politiques » africains issus des grandes luttes émancipatrices du XXe siècle. Mieux que ceux qui sont venus avant lui (Kwame N’Nkrumah, Julius Nyerere, Jomo Kenyatta, Agostino Neto, Amilcar Cabral, Samora Machel et les autres), il se sera efforcé de tisser un lien étroit entre les trois impératifs de la souveraineté nationale, d’invention d’un ordre démocratique et constitutionnel et d’une négociation intelligente des contraintes internationales – notamment celles résultant de la mondialisation.
Figure tragique et solitaire
Mais s’il est vrai que Mbeki a bel et bien été la victime inattendue d’un rituel d’anthropophagie politique que ses commanditaires s’efforcent de masquer sous l’habit du jeu démocratique, il reste que son démon le prédisposait à devenir l’objet privilégié de ce sacrifice qui ne veut pas dire son nom.
De la grande tradition africaine des luttes de libération, il conservera le sens du sacrifice et du dévouement à une cause jugée juste – la politique en tant que sacerdoce. Mais il ne parviendra jamais à refermer la plaie de la race, la portant dans son for intérieur, à la manière d’un sur-moi, captif d’une blessure dont il aura peiné à se libérer. De son passage au communisme, il aura conservé un certain sens du volontarisme, mais aussi le gout du secret, des luttes d’appareil, des coups perfides et des pratiques machiavéliques.
Les longues années d’exil et la menace réelle de mort à l’époque de la lutte contre l’apartheid auront entretenu en lui une vision paranoïaque et conspiratrice des processus historiques et des actions humaines et élevé l’esprit partisan et celui de loyauté au rang de vertus. Sa longue fréquentation des corridors des satrapies africaines, de Lagos à Harare et Lusaka, lui donnera l’occasion d’observer dans la quasi intimité la duplicité des pouvoirs postcoloniaux. Dans ce faisceau d’attitudes se trouvent les sources d’un style de leadership pontifical, réfractaire à la critique, distant et arrogant, qui contribuera à transformer en ennemis tant de gens qui, au départ, étaient pourtant sinon bien disposés à son égard, du moins neutres.
Figure solitaire et tragique – une de plus – du nationalisme africain, il est dévoré non par l’impérialisme, mais par les siens. Dans une large mesure, sa tragédie est comparable à celle du Roi Christophe que décrivit Aimé Césaire dans sa fameuse pièce – le spectre de Haïti dans la conscience noire. Ironie suprême, Mbeki a stoïquement accepté son sort au nom de la loyauté indéfectible à l’ANC – un parti qui se sclérose à la manière du FNL algérien, du Congress Party indien ou des anciens mouvements de libération et qui, sous l’influence du Parti communiste sud-africain, continue de fonctionner comme si 1989 n’avait jamais eu lieu.
Mbeki laisse derrière lui un pays fragile, pris dans le vertige d’une corruption rampante, d’une crise sanitaire aux proportions bibliques, d’une culture de la prédation qui se généralise, et dont les grandes avancées réalisées depuis 1994 sont en passe d’etre remises en cause. De profondes inflexions de la politique économique sont nécessaires pour faire face à la pauvreté de masse et aux inégalités. Mais le plus grand défi est de redonner des qualifications à la masse des « inemployables » qui alimente le cortège des « superflus », ouvrant ainsi un énorme appel d’air à des formes de plus en plus nettes de « lumpen-radicalisme ».
Des péripéties en cours, il ressort clairement que l’hégémonie exercée par l’ANC sur la vie politique et institutionnelle du pays, voire sur l’État lui-même, loin d’etre une source de stabilité, est une menace potentielle pour la démocratie et l’avenir de l’État de droit. Un équilibre plus sain entre le parti au pouvoir et les forces d’opposition est désormais un impératif. Ce rééquilibrage passe entre autres par une véritable déracialisation de la vie politique sud-africaine et une repolitisation de la société après les années de démobilisation.
L’avenir démocratique de l’Afrique du Sud passe nécessairement par une reconstitution de l’opposition autour d’un parti majeur, véritable coalition multiethnique et multiraciale capable d’assurer l’alternance. Il passe aussi par le renforcement des autorités, agences et institutions indépendantes chargées de consolider l’État de droit. À ceci s’ajoute l’indispensable réforme du code électoral. Pour l’heure, le chef d’État est un simple fonctionnaire du parti. N’étant pas élu directement par le peuple, il peut etre révoqué par les représentants du parti. Il en est de même des parlementaires – bureaucrates à la solde du parti, et qui ne sont comptables devant aucune circonscription précise, encore moins responsables devant l’électorat dans son ensemble.
La crise en cours montre que le compromis de 1994 - et sur lequel repose l’ordre politique actuel – a atteint ses limites. Il faudrait, sans tarder, négocier un nouveau pacte qui passe par l’approfondissement de la démocratie et une mutualisation des intérêts économiques des différentes couches sociales et raciales – sans quoi il faut s’attendre à une implosion dont les conséquences pour l’avenir du Continent seraient très graves.
Achille Mbembe est professeur d’histoire et de sciences politiques à l’université du Witwatersrand et directeur de recherche au Witwatersrand Institute for Social and Economic Research (WISER) à Johannesburg.


Tous les commentaires
Concernant la question du sida, on est bien loin de l'impéritie de la part de Thabo Mbeki. Il a rejeté la plupart des aides internationales et laissé son pays mourir. Mieux, il a promu la trop fameuse "Dr Betterave" (Manto Tshabalala-Msimang) ministre de la santé, qui expliquait si doctement que le meilleur moyen de lutter contre l'épidémie consistait à suivre un régime riche en légumes!
Pourtant, la population d'Afrique du Sud a augmenté de près de 10% entre 1996 et 2001.. http://www.statssa.gov.za/census01/html/default.asp
Mais près d'un demi-million de personnes sont mortes de maladies liées au sida en Afrique, environ 5% des enfants des enfants sont séropositifs et selon Afrique relance, une revue de l'ONU un quart de la population pourrait être atteinte en 2010, ce qui ferait passer l'espérance de vie de 65 ans avant l'épidémie à 48 ans. Mais je crois que vous niez la réalité de ces chiffres: vous faites l'âne pour avoir du son...
Mais près d'un demi-million de personnes sont mortes de maladies liées au sida en Afrique, environ 5% des enfants des enfants sont séropositifs et selon Afrique relance, une revue de l'ONU un quart de la population pourrait être atteinte en 2010, ce qui ferait passer l'espérance de vie de 65 ans avant l'épidémie à 48 ans. Mais je crois que vous niez la réalité de ces chiffres: vous faites l'âne pour avoir du son...
Vous tirez sans doute ces chiffres d'un rapport des Nations Unies, rapport fermement contredit par le gouvernement Sud-Africain, voici un extrait d'un article paru dans le New York Times en juillet 2004: "Joel Netshitenzhe, a spokesman for the South African government, called the United Nations' life expectancy estimate ''nonsensical.'' South Africa's Medical Research Council, a government-financed independent body, estimated that life expectancy in South African had fallen much less severely, to 55 in 2000 from 57 in 1995. According to the South African government's assessment of its people's well-being, based on the higher, national calculations of life expectancy, South Africans are better off than they were a decade ago. ''We have interacted with the U.N.D.P. and demonstrated that some of the data they used to come to their conclusions are inaccurate,'' Mr. Netshitenzhe said. " Article complet: http://query.nytimes.com/gst/fullpage.html?res=9D05E0DF153AF935A25754C0A9629C8B63 Tout dépends de qui vous voulez croire.
et quand bien même ? depuis quand doit-on laisser crever les malades HIV ?? aucun rapport avec la régulation de la population !!
@Astares Vous faites sans doute référence à l'idée que les tri-thérapies prolongent la vie des séropositifs. Je vous invite à lire cet article du Lancet, journal médical de premier ordre que l'on ne peut en aucun cas, vous en conviendrez, accuser de dissidence, sur une étude des HAART (Highly active antiretroviral therapy en anglais, que l'on peut traduire par tri-thérapie) de plus de 22 000 séropositifs en Europe et aux USA. Conclusion en une ligne: "Virological response after starting HAART improved over calendar years, but such improvement has not translated into a decrease in mortality". Traduction si nécessaire: l'impact virologique s'améliore dans les années qui suivent le commencement de tri-thérapies, mais cette amélioration ne se traduit pas par une baisse de la mortalité". Article complet: http://www.antiagingforme.com/html/pdf/AIDS_Lancet2006.pdf
L'échec de la NSA est d'abord l'échec de l'ANC, c'est -à-dire l'échec de la transformation d'un groupe militaire en parti politique de gouvernement responsable ; transformation qui se révèle être plutôt axée sur le grand bantidisme, la corruption et le népotisme. Dois-je démontrer ici que c'est le lot de nombreux régimes fondés sur la lutte armée et qui n'ont réussi qu'à singer l'Etat colonial avec toutes les conséquences pour leurs peuples, leurs Etats et leurs voisins? Les exemples sont nombreux en Afrique... J'ai une profonde admiration pour Nelson Mandéla. Mais son trop court passage à la présidence, non conforme à la pratique de tous les " pères" des Libérations et Indépendance, a laissé un vide. La place laissée à Zuma et à son groupe devrait faire entrer la NSA dans une double incertitude : au niveau régional, le rôle de stabilisation que devrait prendre la NSA s'en trouve affaibli ( mais certains pays seront contents ) ; et au niveau intérieur, si je me réfère aux textes de Brink et particulièrement, au texte du 24 juillet 2008 paru dans libé, "Ténèbres à midi", on peut affirmer que la violence armée des membres de l'ANC et des gardes prétoriennes terrorise les quartiers dans grandes villes sudaf'. Zuma est-il à l'origine de cette déstabilisation ? Le renvoi de Mbeki est déjà une première réponse. La suite viendra avec, semble-t-il l'éclatement de l'ANC. Et là les conséquences sont imprévisibles. Un espoir momentané pour ce pays d'une rare beauté : le foot 2010 en point de mire et des affaires.
Quant au passage "Communistes et syndicalistes en particulier s’opposent à la politique économique présumée néolibérale poursuivie depuis le milieu des années 90 sous la houlette de Mbeki..." je renvoie le lecteur intéressé et peu informé, comme je l'étais il y a encore peu de temps, au livre de Naomi Klein "La stratégie du choc" Actes Sud. Le mot "présumé" dans ce passage est une escroquerie qui en dit long sur les intérêts et penchants politiques du professeur Mbebe, rédacteur du poste ci-dessus.
En sens inverse du commentaire de Joyeux: il me semble que ce billet apporte un éclairage intéressant sur la fonction politique des "théories du complot". On aimerait en savoir plus sur l'intervention des Eglises, et notamment sur les positions de l'évèque Desmond Tutu.
Cette analyse profonde est remarquable, mais vous ne dites rien, cher Achille Mbembe, de la gestion désastreuse du "cas Mugabe".
Il est de bon ton et très politiquement correct de défendre Thabo Mbeki , aujourd'hui alors qu'hier il était vilipendé par ceux là même qui aujourd'hui prennent sa défense . Je n'entends pas faire un historique ni une analyse approfondie mais énoncer quelques idées : - Thabo Mbeki a été élu Président parce que l'ANC l'a proposé au Parlement . Son mandat, il le tient de l'organisation et non du suffrage direct , aussi, il est normal qu'un mouvement décide de poursuivre ou non . Je crois que la décision de l'ANC, celle de demander la démission de Mbeki , donne à réfléchir sur le sens d'un mandat politique , qui n'est en rien un métier, mais une fonction au service des interêts du peuple. Ainsi l'ANC a exprimé sa souveraineté . - Jacob Zuma est considéré coupable alors qu'il n'avait pas été jugé, que les preuves venaient à manquer , que le Procureur en personne a fait état de pression caractérisé . Qu'n est il de la présomption d'innocence, qu'en est il de la souveraineté de la justice - Thabo Mbeki a été le principal soutien de R. Mugabe , au nom de l'amitié forgé dans les luttes anti-apartheid et n'a jamais voulu voir en Mugabe un homme corrompu et responsable de la situationde son pays , laquelle situation a provoqué une catastrophe sociale et économique . Il s'avère que l'ANC ne partage pas cette position "sectaire" et a demandé à plusieurs reprises de modifier ce soutien . Je constate aussi que lors des évènements tragiques que l'Afrique du Sud a vécu ces derniers mois, les agressions sur les immigrés , Thabo Mbeki s'est tu contrairement à l'ANC qui a dénoncé ces actes et a appelé à la vigiliance républicaine et à la nécessaire solidarité . Accuser le Parti Communiste , la COSATU et la Ligue de la jeunesse du départ de Mbeki , c'est faire peu de cas de la crise économique et sociale en Afrique du Sud, laquelle crise est combattue depuis fort longtemps par ces mêmes mouvements. Ce que l'Afrique du Sud vient de vivre est donc le prolongement logique d'une tension politique à laquelle Mbeki n'a jamais voulu répondre . L'enjeu en Afrique du sud, aujourd'hui, est de répondre à l'urgence sociale ( logement, santé, travail, conditons sociales d'existence, accès à l'eau, l'électricité) c'est à dire au respect de la Charte de l'ANC, charte sur laquelle Mbeki n'a jamais voulu s'appuyer . Quant à la corruption, il faudrait interroger d'autres personnes que le SACP, la COSATU et la Ligue de la Jeunesse. . Oui l'Afrique du Sud témoigne du fait démocratique, 14 ans après un régime raciste ( admirateur du nazisme ) qui a laissé ce pays dans une situation effrayante . Le travail est immense , urgent, d'où des réponses , hautement démocratiques, qui ne sont pas habituelles, pour le monde occidental, pour ceux qui ont imprégnés les valeurs de ce monde . Comme l'ANC en lutte durant l'Apartheid, l'Afrique du Sud nous invite à réfléchir notre monde, à modifier notre grille de lecture de ce qu'est et ce que doit être la démocratie , de ce qu'est et ce que doit être unmandat politique .
Chère Danièle Jeammet "l'Afrique du Sud nous invite à réfléchir notre monde, à modifier notre grille de lecture de ce qu'est et ce que doit être la démocratie" Sans doute les enseignements de l'Histoire, y compris en train de se faire, sont-ils toujours bons à prendre, mais ne pourriez-vous pas être plus explicite ? Et nous dire plus précisément quelles modifications de votre grille sont induites par votre observation du cas sud-africain, et quels enseignements vous en tirez pour l'Europe. Par exemple, souhaitez-vous qu'à l'avenir les dirigeants politiques, en Europe, ne tiennent pas leur mandat du "suffrage direct "?
La question n'est pas manichéenne. En France par exemple, nos hommes politiques sont élus au suffrage direct ( sauf les sénateurs) et celà ne leur interdit pas de poursuivre leur vie politique et ce même s'ils ont été condamnés pour corruption et abus de biens soociaux, d'être protégés par leurs status d'élus ( Députs et sénateurs) et celà parce que faire de la politique est considéré comme un métier et non comme un mandat . Aussi, je militerais pour un statu de l'Elu . Considérez vous logique et normal que la composition sociologique des élus en France , au Sénat et à la Chambre, ne réflète en rien la sociologie de ce pays , pour la raison bien simple qu'il est plus simple d'être avocat, médecin, professions libérales en tous genre et élus que ouvrier, infirmier, ou autre... Suffeage direct, oui mais à condition de créer les conditions d'un véritable controle et d'imposer les comptes rendus de mandats , non au moment des élections. La Constitution de la nouvelle Afrique du Sud, est la constituion la plus démocratique au monde . Cet avis n'est pas seulement l e mien , mais est partagé par de nombreux constitutionnalistes . Lisez là et vous vous en apercevrez . Justement, Thabo Mbeki a tenté de s'accaparer le "pouvoir" alors que son élection par les Deputés à la Présidence, il la doit au fait que son parti l'a présenté à ce poste . Il avait donc des comptes à rendre tant au peuple qu'à son parti . J'appelle celà la démocratie . Pensez vous que la France soit un exemple de démocratie alors que le Président de la république concentre tous les pouvoirs, bien qu élu au suffrage direct, et nous n'avons même pas la possibilité de le poursuivre en justice . Si je prends l'exemple du PS français , pensez vous qu'il est véritablement démocratique ? Je ne parle pas de l'UMP Alors oui nous devons réfléchir . je dis réfléchir et non copier .
Cher Daniele Jeammet, merci pour votre article, merci de nous permettre de nous décentrer..ouf! ce qui nous redonne une chance d'être des "être pensant" et peut être agissant. Merci
Etabli depuis seulement deux mois en Afrique du Sud, je me garderais bien d'exciper de connaissances que je n'ai pas pour prendre parti ou brandir quelque certitude dans le débat qui prend forme ici. Donc, juste quelques réflexions - qui sont autant de questions - inspirées par une observation attentive et un suivi assidu de l'actualité, sur place même. 1 - L'une des questions centrales de l'heure me semble bien être - Achille Mbembe le souligne - celle de la nature, du rôle et du fonctionnement de l'ANC dans un environnement démocratique, qui n'a plus rien à voir avec les conditions qui le virent naître puis combattre pendant tant d'années un régime effroyable. Cette question - celle du destin, ou de la pérennité, des "mouvements de libération nationale" dans l'étape post-coloniale - n'est, à première vue, pas spécifique à l'ANC. Mbembe cite le FLN algérien, le Congress indien. Il aurait pu en citer bien d'autres qui, tous, eurent à gérer une mue pour le moins délicate. Mais en Afrique du Sud, l'affaire se complique du fait : - que l'ANC a d'emblée agi dans le cadre d'une République pluripartite (et non dans celui, aussi "commode" que funeste, du parti unique, "représentant légitime du peuple", après comme pendant la lutte de libération. - que les partis participant de cette République se sont (faut-il dire "logiquement" ?) constitués sur une base racialo-ethnique : en gros, et en dépit d'exceptions et de ralliements notables, une Alliance Démocratique blanche s'oppose à un ANC noir, sans oublier l'Inkhata zouloue et quelques autres De ce fait, l'ANC me semble s'être retrouvée dans une situation fort ambigüe. Et l'actualité récente montre qu'elle ne se prive pas de jouer de cette ambiguité (un jeu qui pourrait bien, un jour prochain, se révéler dangereux). A peine parvenu à la tête du parti, en décembre dernier, Jacob Zuma s'est fait fort de prévenir publiquement les ministres que le pouvoir était désormais à Luthuli House (le siège de l'ANC) et non plus à la présidence de la République. Bref ! que c'est là, et nulle part ailleurs, qu'ils devraient désormais prendre les consignes. Mais, de la même manière, la tentative - pour le moins aventureuse - de Mbeki de vouloir garder les rênes du mouvement au terme de ses deux mandats présidentiels, répondait à la même volonté de conserver le pouvoir hors de ses organes officiels. J'ai quelque mal à penser, chère Danièle Jeammet, que ce soit là un "modèle de démocratie" qui mérite réflexion et justifie qu'on s'en inspire. Ce d'autant moins que le fonctionnement interne du parti ne brille pas par... sa transparence. En deux mois de lecture attentive de tout ce qui peut se publier d'un peu sérieux sur les tensions au sein de l'ANC, je n'ai pas vu une seule mention à un quelconque débat d'orientation. De tous côtés, une seule antienne : l'appel à l'unité et le déni de toute divergence. Ce qui n'empêche pas de virer des gouverneurs locaux, sans doute coupables d'être restés dans le mauvais camp. Ou de voir des conférences provinciales virer au pugilat, jusqu'à mort d'homme (oui, c'est arrivé récemment). Certes, sur le flanc "gauche", supporter de Zuma (parti communiste, Cosatu, Ligue des jeunes ANC) prospère une rhétorique dénonçant pêle-mêle (et non sans raison) les promesses non tenues, le gap terrible des inégalités, l'impéritie des services publics, bref ! l'absence d'une vraie politique redistributive, mais les mêmes, qui chantent et dansent à la chute de Mbeki, s'accomodent, voire se félicitent, du maintien à la tête de l'économie de Trevor Manuel, l'homme qui - vous dit-on de tous côtés - a su depuis plus de dix ans assurer la croissance et charmer les marchés... Aucun communiste, aucun syndicaliste, n'a jugé bon de dire un mot quand le nouveau président, et Zuma himself, se sont empressés d'affirmer que la politique économique ne changerait pas d'un iota ! Que penser de tout cela ? Je ne sais. Sans doute que l'ANC n'a pas su (ni voulu), mieux que d'autres ailleurs dans le monde, changer de peau (non de convictions) quand sa victoire, chèrement acquise, l'a transformé en "ruling party". Qu'il n'a pas, en interne, tiré toutes les leçons du choix que Mandela lui a quelque peu imposé : celui d'une transition réconciliatrice, d'une économie ouverte et d'une démocratie représentative. Faute d'avoir su (voulu) changer, le mouvement semble s'être ossifié, fossilisé, la lutte de clans se substituant au débat politique. Quant à voir dans ce choix de la transition "douce", aussi audacieux que lucide (avec toutes ses conséquences : économie ouverte, démocratie...) l'origine des maux actuels, c'est là un autre débat - très lié à celui auquel j'ai voulu ici apporter mon écot. Puis-je simplement, cher Joyeux, m'aventurer à dire que la thèse de Naomi Klein, que j'ai lue bien sûr, a un peu trop tendance à faire l'économie de la période. Souvenez-vous : 1990, la libération de Mandela, la fin de l'apartheid, c'est moins d'un an après la chute du Mur de Berlin et les chrysanthèmes sur le "socialisme réel". Le monde changeait de base, et ce n'est pas fini... Un dernier mot à ce post trop long (vous saurez m'en excuser) pour remercier Achille Mbembe d'avoir un peu mieux éclairé ma lanterne. La colère et l'amertume - bien compréhensibles - dont il témoigne n'altèrent en rien la lucidité de son propos. Ce pays magnifique, que j'apprends à aimer, a bien besoin de cette lucidité-là (de cette colère aussi) pour cesser un jour d'être celui qui respire l'opulence et sue la misère...