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Vendeur de drogue, comment ça marche?

Série immersion. Acturevue a décidé dans une série de reportages, de se plonger au cœur des choses, d'approcher les acteurs et de relayer leur point de vue, sans préjugé ni jugement. Nous avons approché, pour ce premier reportage, des consommateurs de cannabis et des dealers qui, à travers leur témoignage, ont expliqué ce commerce de la drogue. Un marché qui s'institutionnalise de plus en plus et qui fait fonctionner toute une économie parallèle.

 

Ils ont des noms communs. Il y a le « magasin », « l’usine » et d’autres. Ces lieux de commerce s’éparpillent un peu partout en région parisienne : Torcy, Sevran, Champigny, Bagneux…

Nous avons interrogé des acheteurs réguliers du « magasin » de Saint-Ouen (Val-D’oise). Ce que tout le monde appelle le « magasin » est en réalité un endroit investi par les dealers de cannabis. Leur but ? Créer un endroit ou les vendeurs concentrent leurs marchandises et parviennent à les vendre à des clients fidèles et rassurés. C’est une ville dans la ville qui possède ses codes, son commerce, son service d’ordre. La police surveille de loin, mais n’y rentre jamais. Les jeunes dealers se mélangent à la population et cohabitent.

 

Un acheteur régulier se confie

Maxime, 21 ans, est étudiant en école de commerce et a découvert il y a peu de temps, les avantages d’aller se fournir au « magasin ». Il explique ce qui l’a poussé à se rendre dans une cité pour acheter de la marijuana, loin de Paris et de son quartier aisé :

 

« Je voulais payer moins cher et avoir de la meilleure qualité. Je sais que plus tu es prêt de la source, mieux tu es servi. Alors, dès qu’un ami m’a recommandé l’adresse, j’y suis allé. »

 

En effet, à Saint-Ouen, comme ailleurs, un véritable commerce existe. Les gros vendeurs de drogue, ravitaillent ces cités par les « Go fast ». A l’instar des grossistes, la drogue y est donc moins chère.

 

Maxime, dévoile l’organisation de ces marchands illégaux :

 

« La première fois, je suis arrivé un peu craintif devant une grande grille avec plein de jeunes devant, c’était l’entrée de la cité. J’ai compris, que les jeunes devant, (certains avaient à peine 15 ans), sont les guetteurs, chargés de prévenir l’arrivée de la police.

 

Une fois la grille passée, tout le monde sait qui vient pour acheter. Un des jeunes m’a indiqué où je devais aller, sans même que je lui demande quoique ce soit. »

 

L’endroit est bien organisé. Les transactions se déroulent dans des halls d’immeubles, généralement dans le local poubelle. Un hall est destiné au shit (résine de cannabis) et un autre à la marijuana ou weed. Tout le monde sait que ces villes renferment un véritable marché noir, mais tous savent aussi qu’il vaut parfois mieux se taire :

 

« Dans le local poubelle, il y a des trous dans les murs, le dealer est derrière, on ne le voit donc presque pas, et les clients font la queue devant. Il peut y avoir 15 personnes qui attendent parfois. Les pochons de drogue sont d’un montant minimum de 20 euros ».

 

Qui sont les acheteurs ?

 

« Il y a vraiment de tout. Des jeunes comme moi, étudiants, qui viennent ici pour acheter moins cher. Des personnes de 30 à 50 ans, c’est très varié. »

 

Les vendeurs savent comme dans n’importe quelle autre boutique, fidéliser leurs clients. Le « magasin » est ouvert de 10h à 22h et l’on promet qu’il n’y a jamais de pénurie. Là-bas aussi, le client est roi et la sécurité est même garantie pour les clients, comme le raconte Jérémy, un autre consommateur :

 

« Je suis venu au « magasin » en scooter avec un ami. Lors de la transaction dans le local, mon scooter a été volé par quelqu’un de la cité. Je suis retourné voir le dealeur pour lui expliquer. Celui-ci a immédiatement envoyé une équipe chercher la personne qui me l’avait volé qui s’est fait violemment tapée devant nous, et j’ai récupéré le scooter ».

 

Comment se fait-il que ces vendeurs puissent établir un véritable commerce au vu et au su de tous. Pourquoi la police n’intervient pas une bonne fois pour toute ? Un des acheteurs, pense que cela est encore une fois dû à l’excellente organisation de ces jeunes :

 

« Cela tourne tout le temps. Des gens font les mules et se baladent avec presque rien comme drogue sur eux. Ce qui ne permet pas à la police de mettre la main sur les gros poissons. Il faut ajouter à cela les guetteurs, et les pressions qui peuvent peser sur la population, et on comprend pourquoi ce genre de commerce peut prospérer. »

 

Résident d’un quartier chic, et livreur de drogue

Nicolas et Medhi, deux dealers repentis, ont eux, choisit un processus différent pour faire marcher leur commerce. Ils ont essayé la vente directe de cannabis et de cocaïne.

Medhi, informaticien par ailleurs, gérait l’organisation, se chargeait de trouver les grossistes et assurait la protection de son compère. Nicolas, lui, ouvrier, revendait la drogue dans le hall de son immeuble du 8earrondissement de Paris, ou dans des cafés huppés de la capitale. Nicolas sait qu’il pouvait difficilement se faire prendre :

 

« Je n’ai pas du tout la gueule de l’emploi, ce qui est un avantage pour éviter les contrôles de police et pour que le client (qui appartient souvent à la jeunesse dorée) se sente en confiance. »

 

Leur duo était bien rodé, comme le raconte Nicolas :

 

« Je préparais des pochons de shit de 50 euros pour éviter la petite clientèle. J’avais deux téléphones, l’un professionnel et l’autre personnel, mais je n’employais jamais de mots au téléphone, susceptibles d’alerter la police. Mehdi lui, me fournissait. Nous gagnions 5000 à 10 000 euros par mois et nous réinvestissions environ 2 000 euros dans la drogue. »

 

Vendeur à domicile, plus cher et plus risqué

Aurélie, étudiante en communication, organise souvent des soirées chez elle, dans un quartier chic du 17earrondissement. Elle et ses amis ont l’habitude de recourir à des vendeurs de drogue à domicile :

 

« Se faire livrer c’est payer plus cher, mais diminuer considérablement les risques de se faire prendre par la police. Le vendeur, sait aussi que lorsqu’il est appelé pour livrer de la drogue à une personne, il trouvera toujours d’autres fêtards pour lui en acheter aussi. »

 

Seules contraintes pour le dealer : être disponible toute la nuit, avoir beaucoup de marchandises, et risquer de se faire prendre par la police sur le chemin.

 

Après cette enquête, on le voit, le milieu de la drogue est très bien organisé. Des lieux de transaction existent dans l’indifférence générale, et font vivre une bonne partie de la population, qui par choix ou par désespoir se tournent vers cet argent facile. Et parfois, quand l’organisation dérape, cela donne lieu à des évènements tragiques comme à Sevran depuis le mois de juin. Le maire de la ville, Stéphane Gatignon (EELV), expliquait par exemple à Rue89 que des gangs de trafiquants de cannabis s'affrontent à quelques dizaines de mètres de l'école Montaigne, pour le contrôle de deux lieux de vente « assez importants » :

 

Le maire de la ville prônait même la dépénalisation du cannabis :

« Comment vivre dans un quartier où l'on a peur de prendre une balle perdue ? Tout ça pour du cannabis ! Il faut sortir de la prohibition, ça ne marche pas. Regardez, à Tremblay, les poursuites contre des trafiquants présumés chez qui on avait retrouvé 1 million d'euros viennent d'être annulées à cause d'une erreur de procédure. »

Est-ce la solution ? Pas sûr que les dealers voient ça d’un très bon œil…

 

David Perrotin

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