Jeu.
30
Oct

MEDIAPART

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La rue tunisienne, le photographe et JR...

On ne badine pas avec une révolution! L’artiste JR et InsideOut, son équipe, viennent d’en avoir une aperçue saisissante, vendredi matin, à Tunis. Voici la petite histoire…

 

Vous connaissez surement JR.

On parle pas mal de lui. C'est un artiste dans le vent de l'époque..

JR! c’est le gars qui colle des portraits gigantesques un peu partout dans le monde (Rio, Jérusalem, Paris, dessus de trains divers…) dans le cadre de performances artistiques, très esthétiques, esperant faire réagir à différentes étapes, pendant les prises de photos, au moment des collages, et ensuite…

C’est en l'occurence dans le « et ensuite » que se situe notre histoire.

Donc InsideOut, avait décidé d’intervenir à Tunis. La nuit, leur équipe est venue coller des photos géantes sur la Porte el Bhar (littéralement Porte de la mer mais surtout nommée Porte de France) au cœur de Tunis. Rappelons que Bab el Bhar, construite sur l’avenue de France est une arche magnifique à l’entrée des souks et de la Médina de Tunis.

 

A potron minet , il faut imaginer le spectacle : Au moins une vingtaine de portraits immenses en noir et blanc couvrant le bas de cette énorme et ancienne porte de pierre. On voit des hommes et des femmes de tous âges, sérieux ou non, grimaçant ou non, têtes couvertes ou non, blonds,bruns, multiples…. L’ensemble frappe le regard et semble assez gai.

Fait accompli absolument inratable et totalement décalé,comme toutes les installations de JR. Autour, l’entrée de médina le matin…beaucoup de passages, le démarrage de la vieille ville.

Effervescence qui vient de se rendre célèbre dans le monde entier.

 

Peu de temps après, vers 7h, arrive Hamededdine Bouali, fondateur du Club Photo de Tunis, donc au courant, et surtout photographe au regard malicieux qui veut faire quelques prises de vue du rendu de l’évènement dans ce lieu à haute valeur symbolique.

 

Alors qu’Hamededdine Bouali prend ses photos, les passants s’intéressent eux aussi à ces images géantes…mais petit à petit les gens ralentissent le pas, s’arrêtent et manifestement quelque chose ne va pas.

La performance ne leur plait pas.

Alors…eh bien. ….la foule passe à l’acte.

Calmement, chacun arrache son bout de poster.

Méticuleusement.

 

Point de vandalisme la dedans, Hamededdine est formel, c’est surtout le calme des protagonistes qui le frappera le plus. L’action se fait avec soin, devant le regard d’autrui et proprement, les dérangeants posters vont être décollés. En oubliant pas un seul des petits morceaux qui pourraient faire sale, en s’aidant mutuellement, montant sur les épaules les uns des autres pour accéder plus haut ( C’est du direct : ils n’ont pas, comme les colleurs, prévu d’échelle !).

Hamededdine, fasciné par ce à quoi il assiste, shoote « tout en regardant ». Il essaye de se souvenir de ce qu’il entend lui qui est aussi enseignant en photo. Lui qui avoue bien humblement avoir, pendant cette heure là, « prit une magistrale leçon car j’ai rarement fait une séance photo aussi facile. Aucune contrainte, aucune gêne des sujets. Ils étaient convaincus de faire un acte citoyen et révolutionnaire »

Pendant ce temps là tout en faisant de rares commentaires:

«Marre des photos »

« Qui a fait ça? »

"Mais pourquoi coller sur Bab Bhar...c'est un monument"

les décolleurs décollent…

Si consciencieusement que bientôt, Bab el Bhar a retrouvé son aspect original. Tout a disparu, il n’y parait plus rien. On a bien mis tous les petits papiers à la poubelle. On a dégagé tout ça…

Les "redevenus passants" reprennent leur route, la frénésie urbaine reprend ses droits, et notre photographe, content du happening dont il vient d’être l’heureux témoin, range son matériel et passe son chemin….

 

Le flot de la vie d’une Médina, avec un InsideOut pour l’heure très « out », si je peux me permettre…mais nous sommes encore loin des conclusions, comme toujours quand la rue parle.(sic)

 

En bon témoin (c’est le propre des photographes…) H. Bouali publie le soir même ses photos sur le grand site social dont on a prétendu, à tord, qu’il avait fait la révolution. L’homme a foultitude d’ « amis »dans lesquels on imagine beaucoup de photographes, par le fait même…

http://www.facebook.com/album.php?aid=53308&id=1827421781&l=b124543b67

 

Ses photos suscitent immédiatement un concert de réactions variées. A commencer par les photographes tunisiens, embauchés par InsideOut, auteurs des fameux portraits. Devant la (très) grande éphemerité de leur grande exposition en plein air, ils tentent de s’expliquer, on les sent un peu frustrés. : « Le concept, c’était de mettre les gens devant leurs propres portraits ... devant le fait accompli, pour s'interroger. Aucun monument historique dans le monde ayant fait parti du projet n'a été esquinté. Il suffit de lever le papier pour qu'il parte, et ça tout le monde l'avait remarqué. Le laisser donc pour la semaine aurait permis à plein d'autres d'en profiter , faire leur propre jugement. C'est un acte égoïste de quelques personnes qui ont décidé pour tout le monde. » s’insurge Sophia Baraket et le débat s'installe alors sur internet .

Il y a foule, à nouveau, dans la discussion.

Des dizaines de personnes prennent part au débat. Propos enflammés : « ABERRATION » Othman . Moqueurs : « J'ai aimé les portraits , mais, pas collés sur Beb Bhar... ça ne colle pas ;) »Maya. Philosophes : « Je pense que dans d'autres villes,les gens auraient été beaucoup plus ouverts.. Ceux de Tunis manquent d'humilité et adooorent la « dégage attitude » sans prendre le temps de réfléchir » Insaf…

 

Et voilà qu’en milieu de discussion, on apprend que c’est déjà la seconde fois que JR se fait dégager de la sorte en Tunisie :

http://www.jetsetmagazine.net/culture/revue,presse/artocratie-sur-le-mur-de-la-karraka.21.10482.html

 

Nom de Dieu ! Les sacripants vont-ils devenir coutumiers du fait ? Mais oui, mais oui à La Goulette, il y a peu…….Mais d’ailleurs... les sacripants… ? Lesquels au fait… ?

De qui parlons-nous ?

C’est un peu l’histoire de l’arroseur arrosé cette affaire là… Que l’on parle de « total success » ou de « total échec », on peut d’emblée constater que l’œuvre de l’équipe de JR a fait un effet « express » et que si elle reste dans les mémoires, ce sera aussi grâce à Hameddedine Bouali dont je ne saurais que trop vous re-recommander le blog * :

 

http://du-photographique.blogspot.com/

 

D’ailleurs il va prochainement y offrir son analyse de cette histoire….Je vous laisse donc réfléchir à tout cela ainsi qu'à votre conception de l'espace public et me retire à petits pas.

Je vous laisse avec ce peuple si passionnant et auteur d’une révolution qui n’a, décidément, pas encore livré son alchimie…

 

 

* je l’avais fait en mars 2010 :

 

http://blogs.mediapart.fr/blog/adeline-chenon-ramlat/080310/journee-de-la-femme-merci-au-soleil-tunisien:

 

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18/04/2012, 13:14 | Par Michel Puech

Je découvre avec beaucoup de retard cet excellent billet ! Bravo et merci. 

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