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Crise européenne et populisme économique
Lorsque l'on étudie les sciences économiques, on se rend vite compte qu'une variable est parfois négligée dans les équations souvent complexes censées expliquer la réalité. Celle-ci, bien connue des économistes (et surtout de leurs récents plus éminents représentants, c'est à dire de ceux souffrant de la plus grande logorrhée scripturale) est celle de l'influence de l'état psychologique des acteurs.
Il suffit que l'un d'eux suppose la défaillance d'un autre pour qu'il augmente par là même les risques d'une défaillance. Cela est appelé « prophétie autoréalisatrice ». Le pire, c'est quand plusieurs acteurs se mettent à penser ainsi, car alors une crise de confiance générale se déclenche. La défiance devant la capacité de remboursement d'un acteur économique a tendance à s'auto-entretenir : c'est la procyclicité. Peu importe qu'économiquement aucun raisonnement logique soit à la base d'une telle « peur »; la supposée rationnalité des acteurs fait qu'on les pense mieux informés que nous, et qu'on les écoute.
Là où les choses deviennent « drôles » (sic), c'est quand la crise de confiance se transforme en crise de liquidité (ou « d'illiquidité »). En effet, si un acteur économique a besoin qu'on lui prête, et que beaucoup doutent de sa capacité à rembourser, il va devoir proposer des taux d'intérêt de plus en plus hauts ; tant et si bien qu'à un moment, sa limite de remboursement atteinte, il ne pourra plus faire appel au marché pour se (re)financer, justifiant par là les doutes du départ sur sa santé économique..!
Bien évidemment, tout le monde aura reconnu le cas grec. Les économistes ne sont pourtant pas très nombreux à dénoncer le paradoxe décrit plus haut. On entend : « l'économie grecque est mal en point » ; soit. Mais cela fait des années qu'elle est « mal en point »,et jamais cela n'a hypothéqué ses capacités d'emprunt. « La Grèce a maquillé ses comptes publics pour entrer dans l'Union Européenne [UE] » ; très juste. Mais c'était un secret de polichinelle, et l'UE, anxieuse de renforcer son union monétaire déjà partielle, a choisi de fermer les yeux. « La dette publique grecque est de plus de 120% de son PIB, il est normal de douter de sa capacité à la rembourser » ; absolument. Mais pourquoi alors ne doute-t-on pas de la capacité de remboursement des Etats-Unis, pourtant référence mondiale en matière d'emprunt public? Car si les pourcentages du PIB sont comparables, force est de constater qu'ils se réfèrent à des productions de richesse bien différentes (330 milliards de dollars pour la Grèce, 14 266 pour les Etats-Unis).
Mais revenons au cas européen. Afin de juguler la crise de liquidité, l'UE a créé le Fond Européen de Stabilité Financière (FESF) ; malgré les critiques, il a très bien fonctionné, permettant à la Grèce de se financer. Fantastique. Mais si l'on se réfère au raisonnement énoncé plus tôt, on se rend compte qu'il y avait à l'origine du problème de liquidité une crise de confiance. Et si la crise de liquidité a été contenue, la crise de confiance, elle, s'est répandue à d'autres pays, déclenchant par là de nouvelles crises de liquidité (Irlande, Portugal).
Bien entendu, dans les faits, les mécanismes se sont révélés plus complexes que cela ; mais ce raisonnement illustre bien le pourquoi d'un tel enracinement de la crise de la dette en Europe. En tentant de répondre à une crise structurelle (l'endettement public) par des méthodes conjoncturelles (assurer les emprunts obligataires faits aux économies dont on doute), l'UE ne s'est pas donnée les moyens de régler de façon définitive un problème qui met en lumière son déficit de gouvernance économique.
D'un point de vue strictement économique, l'UE est pratiquement un Etat. Pas de barrière douanières, libre circulation des biens, des capitaux, des personnes, monnaie unique. Mais un véritable Etat est supposé disposer de politiques monétaire et budgétaire, et définir un certain nombre de priorités afin de régler les déséquilibres structurels dont il a connaissance. Or, l'UE n'a aucune politique globale de développement, ou plutôt de « ratrappage » économique. De plus, si certaines grandes orientations économiques peuvent être définies, notamment par la Commission européenne, il n'existe pas de gouvernance économique cohérente, qui s'imposerait aux Etats dans l'intérêt de l'UE. Bien sûr, une telle évolution des finalités supposerait un évolution des moyens (notamment fiscaux), et donc un effort de la part des Etats.
L'UE a-t-elle les moyens de cette évolution ? Probablement pas. Crise oblige, la montée des arguments électoralistes, démagogiques et populistes réactivent les thèses nationalistes. Si l'on regarde le « programme économique » (sic) du Front National, en France, il est possible d'observer quelques idées lumineusement stupides, telles que la sortie de l'euro (ben oui, après avoir investi des milliards dans une monnaie unique qui nous a protégé de certains effets de la crise de 2008, il faudrait l'abandonner), ou encore la nécessaire dévaluation qui suivrait cet abandon (qui, au delà de son inefficacité certaine de type « courbe en J », serait une nouvelle réponse conjoncturelle à un problème structurel). En Finlande, les Vrais Finlandais ne proposent aucune solution aux problèmes économiques de l'UE et de leur pays, le reconnaissent totalement, mais préconisent tout même de ne pas venir en aide à la Grèce.
Beaucoup se moquent des économistes, ces météorologues qui donneraient tous les jours le temps de la veille. Mais le véritable danger ne vient-il pas de l'émergence d'un économico-populisme, c'est à dire d'une tendance à utiliser le vocabulaire d'expertise économique dans une optique électoraliste ? En France, Nicolas Sarkozy a été ministre de l'Economie et des Finances, malgré son peu deconnaissances en la matière. Idem pour Christine Lagarde, dont on parle comme nouveau Directeur général du FMI (alors qu'elle est avocate spécialisée en droit social!). Les économistes sont décriés, mais quand il faudrait en écouter certains, on fait semblant de le faire et poursuivons sur la même ligne.
Et si on arrêtait de faire les cons?

