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Classiques, néoclassiques et keynésiens: (con)trouvailles journalistiques

Les journalistes adorent opposer deux thèses. Un résidus d'esprit Sciences Po, sans doute. Thèse-antithèse (une vague synthèse en fin de page). Deux idées présentées, deux idées opposées ; la subjectivité est dissimulée. Ou pas.

Au delà de la discutable objectivité dont se réclament les médias, et qui semble bien être philosophiquement irrecevable (Noam Chomsky et Karl Popper en slip), il est troublant que des jour-analystes analysent si peu, justement.

Mais cessons de taper sur ces pauvres diables. La sélection naturelle opérée par les rédacteurs-managers-marketingueurs de la dernière mode a fait des merveilles, car les journalistes n'ont plus le choix de la subversion. En fait, ils n'en ont jamais voulu, de ce choix ; ils ont été sélectionnés uniquement car ils ne voulaient pas faire ce choix. Exit la critique, l'opinion et autres diaboliques expressions de subjectivité ; place à l'information objective, et peu importe si elle existe ou pas.

Alors quoi? N'y aurait-il aucune différence entre classiques, néoclassiques et keynésiens? On nous aurait menti?

Non ; la vérité (sic) a juste été déformée. Caricaturant les contrastes théoriques entre des courants de pensée souvent artificiellement opposés, les médias et ce formidable imaginaire collectif (si prompt à opérer les rapprochements les moins attendus et les plus stupides) en sont venus à présenter n'importe comment les courants économiques majeurs.

Ringards, les classiquesCommençons par nos ancêtres. Lorsque l'on évoque l'École Classique, on se retrouve vite face à un casse-tête. En effet, ce n'est pas une école. En fait, personne ne sait vraiment ce que c'est. La seule vraie frontière que l'on peut tracer entre classiques et post-classiques est temporelle : après le XIXème siècle, impossible d'être classique.

Et avant? Possible, mais les critères d'appartenance sont flous ; voire complètement contradictoires. Marx, par exemple, est considéré parfois comme un classique. Mais lui-même opère des distinctions entre certains de ses prédécesseurs ou contemporains, (oui à Smith et Ricardo, non à Say) et s'il ne se prononce pas sur son propre cas, on pourrait légitimement penser qu'il ne se serait jamais classé comme classique.

Car voilà la fonction principale des classiques : ils permettent aux économistes d'afficher leur côté révolutionnaire (même lorsqu'il est risible). "Le classique" permet de se définir, le plus souvent en rupture. Un peu comme si les penseurs économiques affirmaient : "avant moi, la horde informe et banale des classiques ; moi, je suis le véritable révolutionnaires de la pensée."

Les néoclassiques : (ultra?)libéraux économiques-mais-pas-en-politiqueAh, la belle controuvaille : celle consistant à assimiler libéral et néoclassique. Outre la tendance très française à stigmatiser une pensée en y accolant un suffixe qui fait peur (tel que "ultra" ouh le vilain mot), il est nécessaire de clamer haut et fort : non, un néoclassique n'est pas nécessairement un libéral.

Les néoclassiques sont en réalité des économistes analysant la formation des prix via l'étude d'un marché (lieu de confrontation entre une offre et une demande). Ils accordent une grande importance à la microéconomie, puisqu'ils s'en servent de base pour la plupart de leurs raisonnements (d'où certaines "perles", comme la rationalité de comportements individuels, la mathématisation de l'utilité ou encore la quantification du bonheur).

Le libéralisme, de son côté, est un courant philosophique, et non une école de pensée économique. Il glorifie les choix individuels face aux devoirs sociaux et place les principes de liberté au-dessus de tout. Contrairement à ce que racontent beaucoup de pseudo-experts : il n'y a aucune différence fondamentale entre libéraux en politique et libéraux en économie ; ce ne sont que deux champs d'application d'une même pensée politico-philosophique.

L'école néoclassique, si elle a pu être influencée par beaucoup de postulats libéraux (après tout, c'était la tendance, période post-Lumières oblige), n'est donc pas nécessairement une école libérale. Cependant, si certains néoclassiques ont même été jusqu'à intégré des principes keynésiens dans leur approche économique (cela a été appelé "synthèse néoclassique" si vous commencez à être perdu : c'est normal), l'école opposée se nomme bien le keynésianisme.

Keynes : Staline is back
"Les keynésiens veulent plus d'État." Magnifique ; rien que cette phrase, que l'on retrouve constamment dans les médias évoquant le sujet, est fausse. On fait des héritiers de l'économiste anglais des quasi-soviétiques, souhaitant qu'un État fort soit présent partout. Au diable la raison, les citoyens sont des cons, le marché un omni-créateur d'inégalités injustes ; hop, un coup d'État (sic) et ça repart.

Mais n'en déplaise au zélateurs de la pensée simpl(ist)e, les keynésiens ne sont pas plus partisans d'un État-Léviathan que Marx l'était de l'accumulation du capital. La base de la pensée keynésienne repose sur les politiques dites de "stop & go" moins d'État quand le marché est jugé efficace, plus quand il cesse de l'être ; orthodoxie budgétaire et réduction des déficits lorsque des investissements publics lourds ne sont pas nécessaires (période de croissance), politiques de relance lorsque l'économie se porte mal et que l'État a la possibilité de la soutenir.

Ceux qui, depuis peu, fustigent les keynésiens pour avoir largement soutenu l'économie pendant la crise des subprimes de 2007-2008, et causé ainsi l'endettement public abyssal actuel, oublient plusieurs choses : 1) ces politiques n'ont été nécessaires qu'en raison de la dérèglementation sauvage menée depuis les années 80 (politique libérale s'il en est) ; 2) les plans de relance ont été construits, préconisés et appliqués... par des néoclassiques! (Bush/Geithner&Paulson], Sarkozy/Sarkozy&Sarkozy, pour ne citer qu'eux)

Voilà pour ce rapide tour d'horizon des rapprochements coupables que les médias opèrent parfois. Bien entendu, il n'est pas exhaustif ; ce billet n'est qu'un coup de gueule envers l'étendue de l'influence de l'esprit simplificateur. Pédagogie devrait rimer avec précision, et non avec vulgarisation.

[Article initialement publié sur Intelligence Stratégique.eu]

Tous les commentaires

Salutaire mise au point, surtout à propos de Keynes.

 

 

On peut aussi rappeler que Walras, l'un des pères du courant néoclassique, se disait socialiste...

 

Et nous sommes tous héritiers d'Adam Smith.

Je ne peux que vous approuver ; et si je pouvais jouir de la même situation que lui (précepteur philosophique), ce serait l'idéal. ;-)

L'esprit simplificateur au service d'objectifs peu glorieux ou par inculture ne sévit malheureusement pas seulement dans le milieu journalistique. Il est omniprésent dans la sphère politique, et gagne, via la politique de marchandisation de la connaissance, les terres de l'éducation nationale. Les grands économistes et sociologues sont pourtant enseignés dès le lycée dans la filière ES, mais avec des exigences de plus en plus lâches face aux élèves. Par ailleurs, avec la réforme des lycées, l'enseignement des grands maîtres de la pensée économique et sociologique à travers leurs textes disparaît définitivement du programme de terminale. Et dans le supérieur ? Donnez moi une faculté, qui en sciences économiques, exige de la part de ses étudiants dans les deux premières années la lecture d'ouvrages majeurs comme la "Théorie générale", ou le Capital dans ses extraits les plus importants….

Alors, pas étonnant que nombre de diplômés du supérieur ayant pourtant suivi un large enseignement en économie, y compris dans les grandes écoles les plus prestigieuses, soient complètement incultes sur la pensée des grands économistes en n'ayant pas lu plus de trois pages (je suis certainement très en deçà de la vérité....) des oeuvres de Smith, Ricardo, Walras, Marx, Keynes, et de tant d'autres........Et pourtant, ça tricote des équations et bavarde abondamment sur le keynésianisme, le néolibéralisme,.....

Je m'associe à votre coup de gueule, Adrien. Comment résister à la simplification déformatrice ? Simple : même si le langage de l'économiste est parfois ardu, se donner le temps de lire les textes fondamentaux de la pensée économique. Commencez au moins avec "La richesse des nations" d'Adam Smith, ouvrage facile d'accès et très agréable à lire, et vous serez déjà en mesure de prendre toute la distance nécessaire avec certains clichés vulgarisateurs de la pensée smithienne. Armez-vous de plus de volonté avec la "Théorie générale" de Keynes, eu égard à la technicité de l'ouvrage, mais à l'arrivée vous serez récompensé en y voyant très clair face au grand bavardage ambiant sur Keynes et le keynésianisme...

Je vous remercie, et vous accepte volontiers dans mon "coup de gueule"!

J'ajouterai qu'une bonne pensée économique est, à mon sens, indissociable de la vie de l'auteur qui la formule.

En substance, ce que je ne cesse de répéter à mes élèves (à mon petit niveau, hein ; je suis professeur particulier d'économie, du lycée jusqu'au master), c'est : je me fous que vous connaissiez la définition "Compta Nat" de l'inflation, du PIB, d'un l'IDE ou de la balance des paiements ; ce que je veux c'est que vous compreniez les liens qui existent entre toutes ces notions ; ce qui est important c'est la pensée en circuit, en interactions. Comprendre plutôt que connaître.

Il faut dire (à leur décharge) que tout n'est pas forcément simple au pays de l'économie. Ainsi, l'Ecole de Chicago (fondée par Friedman) qui inspire largement le courant libéral est d'inspiration classique et néoclassique. Mais le courant libéral est aussi "inspirée" par l'école autrichienne (Von Hayek) qui contrairement à ce qu'on prétend n'est pas souvent d'accord avec l'école de Chicago... (pour lui la justice sociale n'est pas un paramètre économique et il nie la "mesurabilité" de l'utilité).

On peut même dire que les inspirateurs du libéralisme ont une vision complètement divergente du monde et du champ économique.

En définitive, la seule chose dont on peut être sûre c'est que l'économie n'est pas une science et encore moins un instrument de prédiction : une chose est sûre en économie : 1 + 1 égale rarement 2 !!!

 

 

Je ne suis pas d'accord avec votre dernière phrase. L'économie est une science sociale, mais n'est pas, bien sûr et contrairement à ce que certains aimeraient faire croire, une science pure.

Personne n'accuse la sociologie de n'être qu'une mascarade sous prétexte qu'elle n'est pas capable de prédire le taux de suicide de l'année suivante. Il faut, je pense, être plus indulgent envers les économistes, et plus sévère envers ceux qui les écoutent.

Effectivement, la science économique est une science qui ne prétend pas établir des lois universellement valables dans le temps et l'espace. Par une démarche scientifique, elle propose un cadre conceptuel permettant d'approcher la compréhension des interdépendances entre les comportements économiques et les enchaînements dynamiques qui en résultent. Elle se propose aussi, "toutes choses égales par ailleurs", de donner un cadre prévisionnel aux décisions économiques. Mais, précisément, parce ce qu'il s'agit d'une science, elle ne s'aventure pas en dehors de cette dernière hypothèse, prenant acte que ses lois ne sont pas universellement valables.

Je profite de ce commentaire pour faire un clin d'oeil à Akayoshii : si vous avez lu le Capital, alors, non seulement vous possédez quelques grandes clefs fondamentales pour comprendre l’économie mondiale contemporaine, mais vous avez fait un formidable voyage dans l’histoire, tout en faisant de la sociologie et de la philosophie. Marx dans le texte, que de merveilles…

Mea culpa Adrien, mon clavier a fourché, je vous voulais écrire "une science exacte", bien sûr que l'éco est une science sociale !!

Quant à être plus indulgent envers les économistes ??? franchement ça dépend desquels ...

Je suis très vieux, mais je me souviens du fait que j'ai consacré environ 4 ans de ma vie à lire et à tenter de comprendre Marx. Qui le ferait de nos jours?

Cela dit, les modèles keynésiens, classiques ou néoclassiques butent sur un obstacle "classique": les prétendues lois économiques sont cassées par la force, politique ou militaire. Venise ne doit rien aux lois économiques mais tout à la guerre. La Malaisie ne doit rien aux lois économiques mais tout à la mafia gouvernementale qui permet la déforestation au profit de l'huile de palme. Etc...Insérer la production de la connaissance économique dans le contexte plus général de la connaissance de l'évolution de la société. Tel était l'objectif de Marx. Une telle vision est finie. Ou presque.

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