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Terra Nova et la loi crétine "Création et Internet"

Cher Olivier Ferrand,

Le 9 mars 2009, vous publiez sur votre site-blog de Terra Nova cet article intitulé "Le projet de loi Création et Internet", le 10 mars, vous publiez ici sur votre profil médiapart le semblable article intitulé radicalement "Le projet de loi création et Internet, une loi indispensable". Et sur votre facebook ? (j'attends votre amitié pour être certaine de ne pas m'être trompée). Les arguments émis sont semblables à ceux des députés ump présents à l'Assemblée Nationale et sans réserve pour cette loi (hormis le plus jeune des députés ump), les arguments émis sont semblables à ceux du rapport Denis Oliviennes, à ceux qui traversent les esprits mercantils de nos patrons de majors et sans aucun doute par amitié à ceux (les esprits) de nos gouvernants. Vous savez de quelle manière se sont signés ces accords de l'Elysée ? Un coup de fil le vendredi soir : "Venez signer les accords !" "Et le texte ? " "Vous le lirez demain"... allez donc questionner la direction de la spedidam, de ceux qui représentent les artistes. Ils vous raconteront ceci comme ils nous le disent publiquement lors de colloques et de débats où vous êtes tous absents. Allez donc écouter les jeunes futurs juristes s'opposer à cette loi et nous délivrer leurs pensées, menspublica.fr

Certes, quelques-uns de vos proches (ps ?) ont voté au Sénat en octobre dernier ce projet de loi (Tasca) ou bien la soutiennent (Lang) et ceux-ci sont aujourd'hui ouvertement écartés de la discussion. Et enfin, à l'Assemblée, nous écoutons 5 députés PS parler de ce qu'ils connaissent, cet espace public : Patrick Bloche, Sandrine Mazetier, Martine Billard, Didier Mathus et Christian Paul. Avez-vous écouté vos amis ?

Ce qui est dingue, c'est que je me souviens de vous dans cet arrondissement de Paris, le 3ème, il y a quelques années, promouvoir le partage de la culture Internet et ses pratiques, l'accès libre à celle-ci (le premier réseau wifi ouvert municipal à paris). Je me souviens de vous engagé pour notre culture, celle de nos enfants et vous si éloigné de quelques patrons que ce soit.

 

Mes arguments seront pauvres et non lus certainement, face à ceux de votre président de Sony Music. Mais ils ne m'appartiennent pas, nous les partageons à quelques-uns. A ceux qui vivent de leurs exercices, à ceux qui écrivent peut-être ce territoire de demain, à ceux qui le comprennent, à ceux aussi qui savent cette loi crétine, obsolète et anti-démocratique. C'est-à-dire à ceux qui pourraient rejoindre Terra Nova sans ces copiés-collés de monsieur sony.

 

Cher Olivier Ferrand, je vous copie-colle ci-dessous 2 textes, le premier est signé par des artistes qui vivent très bien de leurs exercices, de ce lien avec leur public, un texte publié en tribune sur libération en septembre (l'avez-vous lu ?), des artistes parcourant la France et le www de rencontres en rencontres contre cette propagande odieuse et mérpisante qui sépare l'artiste de son regardeur au profit du grand distributeur, un texte lu à l'Assemblée d'ailleurs par Sandrine Mazetier, "Téléchargez-moi", un texte des artistes Internet mon amour, des prix duchamp, des grands prix scam, sacd, sacem, des écrivains, des plasticiens, des auteurs, labellisés ministère, galeries privées, expositions internationales... des artistes certes non signés par Sony France mais disponibles on demand;) et dessinant à eux tous une pensée contemporaine.

Le second texte est la lettre que j'ai écrite aux 577 députés, remember Marguerite Duras, Borges....

 

Et si vous avez 7 minutes de plus, et bien le 1er avril (ce n'est pas une blague), et que vous êtes lecteur de la Princesse de Clèves ou bien artiste ou bien pirate, nous organisons une Flash Mob Artichaut Pirate à 11h55 précises dans les Jardins du Palais Royal sous les fenêtres de Christine, puisque nous ne sommes pas plus entendus qu'un artichaut...

Nous avons lancé un groupe FaceBook, si vous désirez en être l'un des membres ici :

http://www.facebook.com/group.php?gid=61558322101

Et vous savez quoi ? si nous ne sommes pas nombreux à cette mobilisation, ce n'est pas très très grave, les artistes sont habitués à cet isolement et ne respectent qu'un lien, celui pensé, réfléchi avec le public, ce lien que vous détruisez.

Nous passerons des heures entières à honorer ce public, nous partagerons nos adresses IP à des millions, c'est très simple, contre ce déni de la pensée. Ce qui sera dommageable si vous vous obstinez, c'est que l'accès à la culture prendra deux voies, celle de ceux qui ne sont pas écrasés par la peur du grand méchant loup de cette riposte crétine et celle de ceux qui auront peur et qui écouteront et paieront pour une culture d'Etat, je veux dire une culture éloignée de la pensée Terra Nova.

Bien à vous Olivier Ferrand, Terra Nova

 

Agnès de Cayeux

06 790 350 86

 

 

 

 

TELECHARGEZ-MOI

http://www.internetmonamour.fr

Le projet de loi « Création et Internet » que le Parlement doit adopter cet automne nous préoccupe. Il est en total décalage avec notre réalité, bien loin de la « Création » et encore plus de cet « Internet » dont il prétend vouloir réguler les pratiques. Cela dit, il semble très naturel qu’une communauté de cinéastes « défendent cette loi sans réserve » et se fendent d’une tribune intitulée « Culture ne rime pas avec gratuité » dans « Le Monde » du 8 juillet. Comme il semble naturel que l’enjeu industriel soit au cœur de cette loi.
Sauf que. Depuis les débuts du World Wide Web, nous nous sommes pris au jeu de cette mutation et existons 1.0, 2.0, et demain 3.0. Nous sommes les créateurs de demain, sans prétention aucune. Très sérieusement et depuis longtemps, nous nous posons la question du droit d’auteur, celle de la diffusion des œuvres sur les réseaux et de leur réception. Tout comme nous nous posons la question de l’économie de la création, sur l’Internet et ailleurs.
Ce projet de loi est contraire à nos pratiques, tout comme il est extrêmement méprisant des usages et totalement ignorant d’un monde simplement contemporain.
Nous souhaitons qu’un projet de loi intitulé « Création et Internet » prenne en compte nos processus de création. C’est un droit.
Nous désirons partager et être téléchargés, sans filtrage aucun. C’est une nécessité.
Nous espérons que le principe démocratique selon lequel l’œuvre existe ou n’existe pas au travers du regard de l’autre s’applique à cette multiplicité que d’autres nomment « piratage ». C’est une revendication.
L’auteur, le créateur, le spectateur, a muté. L’œuvre est regardée, écoutée, partagée, comme jamais auparavant. Et c’est pourquoi créateurs et regardeurs ne peuvent être filtrés par une loi obsolète et crétine. Une loi qui asphyxie la « Création » et « l’Internet ».

 

 

 

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LETTRE AUX DEPUTES

Mesdames, Messieurs les députés,
Je vous écris en tant que citoyenne, artiste et mère de famille au sujet du projet de loi Création et Internet. Un projet de loi que je connais bien pour l'avoir lu et relu, pour l'avoir analysé avec nombre d'artistes - http://www.internetmonamour.fr - dont les processus de création et de diffusion sont inhérents à la possibilité d'être libres sur notre réseau Internet, d'être libres de repenser ce lien indispensable à notre public tant désiré.
Défendre le droit des artistes aujourd'hui serait sans doute de reconsidérer ce lien, de redonner une place à l'autre. Il s'agirait de penser le territoire de l'Internet comme un nouvel espace public. Défendre le droit des artistes aujourd'hui serait également défendre le droit du public.
Voici sans doute ce que les auteurs, les producteurs du projet de loi "Création et Internet" ignorent : cette nécessité pour un artiste de définir, de réfléchir, de choisir ce lien avec son public tant désiré, tant attendu et indispensable à tout processus de création.
Les auteurs et les producteurs du projet de loi ignorent également ou bien méprisent ouvertement l'histoire écrite par les artistes, l'histoire de leurs droits, celle du cheminement de leurs oeuvres à donner à l'autre et celle de l'exercice de leurs pensées.
Je vous invite, Mesdames, Messieurs les députés, à offrir lecture des mots de Duras ou de Borges au sein de l'Assemblée :
Marguerite Duras répond ces quelques mots à Gaston Gallimard qui lui demande de publier le scénario de Hiroshima, mon amour, suite au succès du film d'Alain Resnais :
" Il est entendu qu'Hiroshima mon amour est pour vous si je me décide à le publier en accord avec Alain Resnais. La question pour nous est de vaincre comment vous dire ? une certaine impudeur : le script a vraiment été fait pour nous seuls : Resnais, les acteurs et moi, et le donner au public nous gêne un peu, surtout à cause du succès du film. C'est comme si on livrait un secret, une histoire d'amour, tout de suite après qu'elle eut pris fin. " in Marguerite Duras, biographie écrite par Laure Adler et publiée chez Gallimard (page 545)
L'histoire de Marguerite Duras, notre écrivaine, cinéaste, cette femme engagée, autoritaire, controversée parfois violemment ou adulée... donc cette histoire construite d'une relation précise et précieuse entre elle, Marguerite, et son éditeur, Gaston Gallimard, puis son second éditeur Jérôme Lindon des Editions de Minuit et ce public, son cher public, ce lecteur, ce spectateur, ce regardeur.
Dans cette histoire écrite par les artistes, il persiste cet étrange projet littéraire conçu par Jorge Luis Borges en 1939 dans sa nouvelle " Pierre Ménard, auteur du Quichotte ", (in Fictions, Editions Folio), une sorte de fatalité qui conduit Pierre Ménard à rédiger un texte déjà écrit, le Quichotte de Cervantès. La nouvelle de Borges se présente comme une véritable expérience de pensée qui met en question l'identité de l'oeuvre littéraire.
Les derniers mots de la nouvelle :
" Ménard (peut-être sans le vouloir) a enrichi l'art figé et rudimentaire de la lecture par une technique nouvelle : la technique de l'anachronisme délibéré et des attributions erronées. Cette technique, aux applications infinies, nous invite à parcourir l'Odyssée comme si elle était postérieure à l'Enéide et le livre Le jardin du centaure, de madame Henri Bachelier, comme s'il était de madame Henri Bachelier. Cette technique peuple d'aventures les livres les plus paisibles. Attribuer l'Imitation de Jésus-Christ à Louis-Ferdinand Céline ou à James Joyce, n'est-ce pas renouveler suffisamment les minces conseils spirituels de cet ouvrage ?"
" L'identité des oeuvres entre le texte et la réception ", Nancy Murzilli http://www.fabula.org/revue/cr/305.php
J'ai fait quelques études, j'ai lu quelques livres et jamais, je n'y ai compris que la culture pouvait se construire sur un modèle économique prédominant. Mais plus précisément sur l'histoire précise de la perception et son renouvellement. L'oeuvre de Rembrandt et celle de Dürer ont été connues uniquement par ce fait de la reproduction, la gravure, et cette démultiplication du regard. Cette possibilité où la dégradation porte l'oeuvre vers une certaine reconnaissance, c'est à dire le regard de l'autre.
Défendre le droit des artistes aujourd'hui serait peut-être de parler de ce désir de l'autre, de cet autre. Lui, c'est un peu comme un fantôme qui hante nos espaces de travail, de doutes, de réflexion. Lui prend parfois le corps d'un amant, d'une maîtresse inaccessible, idéalisée, et puis parfois, lui, ce fantôme, ressemblerait plus à une espèce de corps collectif avec lequel une relation forte et intellectuelle s'écrirait peu à peu, comme une certitude, une perfection à atteindre ensemble au service de la pensée.
Voici, Mesdames, Messieurs les députés, quelques pistes de lectures attachées à ce désir précis de repenser ensemble ce lien avec l'autre, notre si cher public.
Avec mes salutations distinguées
Agnès de Cayeux

 

Tous les commentaires

Je ne pense pas que ce texte reflétait la position de la fondation, puisqu'elle cite>“invite à la recherche plus fondamentale d’un nouveau modèle économique pour la production et la diffusion artistiques”. Il s'agissait, à mon sens, d'une contribution au débat, alors qu'elle avait publié des articles (ou au moins un) de sens contraire auparavant.

J'ai bien lu, comme vous sur Terra Nova, l'article (un seul), de sens contraire. Et dans ce cas, pourquoi lui succède ici sur médiapart cet article adjoint de "une loi indispensable" ? Certains groupes socialistes se sont attachés aux décisions Lang/Tasca, et ont choisi de ne pas envoyer leurs députés à l'Assemblée. Que penser de tout ceci ?

Je ne sais pas quoi penser de Terra Nova depuis son (premier) texte envoyé sur Mediapart, sur la Guadeloupe. Celui-ci est de la même veine et je partage vos arguments, Agnès de Cayeux.

Je suis moi aussi pour le moins vigilant devant les écrits de Terra Nova, à cause de leur texte sur la Guadeloupe, mais aussi de la formulation choisie pour aborder le thème d'Hadopi. Je crains que les jeux ne soient déjà faits. J'ai un maigre espoir du côté de l'Europe avec l'amendement de Guy Bono (et D.Cohn Bendit) numero 46 (ex 138) du Paquet Télécom qui devrait être discuté vers la fin avril. Mais les lobbys sont puissants et [encore] riches et le terrorisme intellectuel joue à fond (appelons ça enfumage, pour être gentils). La resistance est surtout effective sur internet. Les "grands" médias français (presse papier & audiovisuelle) n'ayant pas, au mieux, conscience des enjeux....

Cher Agnes de Cayeux, Je reçois bien vos arguments, je sais le débat particulièrement vif. Mais Terra Nova est une fondation progressiste et, à ce titre, elle se veut une plateforme où s'expriment les points de vue progressistes. La plupart du temps, ces points de vue sont relativement homogènes. Toutefois, il existe des cas, rares, où la communauté progressiste est divisée. Nous avons déjà rencontré cette situation sur l'Iran (clivage entre persanophones et spécialistes des questions stratégiques), sur la gestation pour autrui - et sur la loi hadopi. Dans ces cas, nous nous efforçons de publier les deux points de vue car, bien qu'opposés, ils sont présents chez les progressistes. Sur Hadopi, nous avons publié en premier la position des internautes (note signée par le président de l'association de défense des internautes, par ailleurs membre fondateur de Terra Nova), et en second celle de la communauté culturelle (signée par le président de Sony Music, et soutenue publiquement par une kyrielle d'artistes et de musiciens de gauche). Terra Nova n'a pas pris position sur le sujet. Quand nous le faisons, nous signons "Terra Nova". Nous recherchons une position capable de réconcilier les deux enjeux : la liberté sur internet et la sauvegarde de la création artistique en France. Nous ne l'avons pas trouvée à ce stade. Si la politique opposait le "bien" au "mal", elle serait chose facile. Mais le plus souvent, elle se trouve face à deux "bien" qu'il s'agit de réconcilier, c'est plus difficile. Cela ne m'empêche pas de penser, à titre personnel, que la loi sera inefficace. Quant à la Guadeloupe, c'est autre chose. Il se trouve que Terra Nova est très bien implantée en Guadeloupe. La note reflète l'avis de nos spécialistes guadeloupéens sur place. Elle décrit, j'en ai la conviction, la réalité, sans doute même en l'édulcorant, en tous cas sans l'exagérer. Le rôle de Terra Nova est de proposer des solutions politiques progressistes, mais à partir d'un diagnostic objectif. Que la réalité ne se plie pas toujours à nos désirs est un fait désagréable, mais c'est un fait. On peut choisir de l'ignorer quand elle ne nous plait pas. On peut aussi choisir d'en tenir compte.

Cher Olivier, merci d'avoir pris le soin de répondre à cette interpellation. J'avais bien compris, pour ma part, que le texte publié ne reflétait pas forcément la position de la fondation. Elle publie des textes progressistes, et en ce sens, je trouve qu'elle fait déjà du bon boulot, très intéressant. Mais en quoi ce texte particulier sur la loi HADOPI est-il "progressiste" ? ce n'est pas parce qu'il émane de personnalité se classant "à gauche" ou se disant "progressiste" qu'il est effectivement progressiste. En l'occurrence, je trouve ce texte profondément conservateur, en ce sens qu'il veut figer des positions acquises, de personnes ou d'entreprises qui ne sont pas particulièrement parmi les défavorisées, protéger des rentes de situations remises en cause par l'évolution technologique, retreindre la liberté de communication au nom d'une conception absolutiste du droit de propriété (alors qu'il faudrait essayer de les concilier). Comment penser qu'un texte est progressiste alors qu'il prétend que l'accès à internet ne peut être (même à terme) un droit fondamental ? Sous prétexte que l'on peut néanmoins y accéder dans un cybercafé, je trouve ça...fort de café. D'ailleurs, la ministre n'a-t-elle pas reproduit texto les arguments de ce texte devant l'assemblée ? Cela en fait donc une ministre progressiste ?

Bonjour Olivier, L'argumentaire que vous évoquez, concernant Terra-Nova, pourrait laisser à entendre que puisque vos penseurs progressistes n'ont pas trouvé de réponse équilibrée à la question d'Hadopi, il n'existerait pas de solution ! La Quadrature du Net à fait différents dossiers sur la question, démontrant, entre autres l'inadaptation des majors à l'internet. Pour ce qui est des solutions, P.Aigrain, par exemple, les résume dans Internet & création ; cet ouvrage est téléchargeable en ligne ! Par ailleurs il y a aussi les arguments de Guy Bono , député européen, qui explique bien l'enfumage effectué par les majors, entre autres. Il est clair que les majors veulent maintenir leur marché captif ; mais avec ou sans loi Hadopi, ils sont perdants s'ils ne changent pas de modèle économique. Ils imputent leur manque à gagner au piratage ; mais les chiffres annoncés ne tiennent pas compte du fait que beaucoup ont racheté en dvd ce qu'ils avaient avant en vinyle ! le peu d'efforts qu'ils font pour proposer de la musique en ligne ne dépasse pas leur propre catalogue, excluant de fait les artistes "libres"... Un petit verre ? 2121_HADOPI-red.jpg

Chère Olivier Ferrand, Vous opposez dans votre réponse le positionnement des internautes à celui des artistes, cette "kyrielle d'artistes et de musiciens de gauche" écrivez-vous. Vous soutenez ainsi la propagande mise en place par le ministère de la culture qui a consisté, accompagnée du soutien des majors, à passer quelques coups de téléphone aux artistes "signés", à mener une large campagne de culpabilisation auprès du public, ces internautes. Et d'ailleurs, parlons de cet outil, ce site mis en place par le ministère : "jaimelesartistes.fr". Vous savez que son hébergeur, suite à des problèmes de serveurs engorgés, a arrêté le contrat d'hébergement ? Le site est toujours inactif, et le sera encore jusqu'aux prochaines séances de l'Assemblée. Pourquoi ? et bien parce que le positionnement de victime des actes des méchants pirates sera parfait en introduction des séances. Christine Albanel, progressiste et victime. La preuve du bien fondé de la propagande qui nous positionne tous comme des pirates inconséquents et anti-démocratiques... voir terroristes... pourquoi pas ? Vous le savez comme moi, ce site aurait pu trouver un hébergeur dans la seconde qui a suivi le retrait de son premier hébergeur. Que pensez-vous de ceci ? Si vous aviez lu ma contribution, vous auriez pu y comprendre que des artistes (progressistes ou de gauche ou encore lecteurs de la Princesse de Clèves) s'opposaient avec réflexion, expérience et sagesse à cette loi et de ce côté-ci des internautes et de l'avenir de notre espace public et pour nos droits fondamentaux. Je pense également à toute cette jeune génération qui, sans cet accès immédiat et vertigineux aux oeuvres de l'esprit, n'aurait pu se construire. Que préférez-vous, chère Olivier Ferrand, un peuple cultivé aux bons vouloirs des majors et du top 50 ? ou bien un peuple responsable et cultivé ? Seule la France conduit cette démarche rétrograde et mercantile. Je vous copie colle cet engagement des 140 artistes britanniques s'opposant à la criminilisation des internautes, des artistes que nous aimons tous, de l'autre côté de la Manche : " Jeudi 12 mars se tenait à Londres une réunion de 140 artistes parmi lesquels les plus gros vendeurs britanniques en activité. Radiohead, Blur, The Verve, Robbie Williams, Klaxons, Kate Nash, White Lies, Wet Wet Wet, Iron Maiden, Craig David ou Kaiser Chiefs. Regroupés sous la bannière de la la Featured Artists Coalition (FAC), ils se sont prononcés contre la pénalisation du téléchargement illégal. " Lisez la suite... http://www.legrandsoir.info/spip.php?article8227 Qu'en PENSEZ-vous ? Agnès de Cayeux

Très chère Agnès, finalement, ce qui frappe, dans ce texte HADOPI, c'est l'inculture, à tout le moins l'imperfection républicaine qu'il révèle généralement chez les politiques. C'est comme une sorte de concours permanent du plus cuistre. Je ne suis pas certain des causes, peut-être simplement que les rapports du politique et de l'artiste au temps et à l'espace sont incompatibles. Je vous joins ci-après une courte étude un peu à ce propos. Bien à vous, Antoine Gitton Les œuvres de l’esprit, y compris leurs avatars – interprétations, exécutions, fixations – s’envolent « d’âme en âme », comme l’exprime Hugo en 1878, citant Virgile : « La pensée de l’écrivain, en tant que pensée, échappe à toute main qui voudrait la saisir ; elle s’envole d’âme en âme ; elle a ce don et cette force, virum volitare per ora (NdE : Voler de bouche en bouche, Virgile, Géorgiques, III, 9) ». Fût-ce à son corps défendant, pourvu qu’il s’agisse bien de l’âme de l’auteur. La création prend un sens profane, pour autant que l’objet créé apparaisse à quelqu’un d’autre que son créateur. Tout le reste n’est que prières. Les œuvres de l’esprit, qui volent, comme dirait Hugo, c’est bien, essentiel, sincèrement, on le sent bien … Mais pour autant, comme dirait Beaumarchais, voila qui ne donne pas de pain à l’auteur, et qui ne fait pas les affaires des « producteurs » de l’œuvre. Depuis l’antiquité, toutes les civilisations ont voulu s’honorer en assurant, par une économie dérogatoire (évergétisme, mécénat, droit d’auteur …) un cycle vivant de la création. Le propre de la création, peut-être d’ailleurs ce qui fait l’œuvre, c’est d’être le fruit d’un esprit libre, entier, hors la recherche du profit. Voici qui n’est pas rentable, a priori. D’où l’économie spécifique du droit d’auteur, pour conserver le fragile « écosystème » de la création. Les techniques modernes de reproduction et de communication ont débuté avec l’imprimerie, sont passées par les émissions électriques, puis électroniques pour aboutir à la numérisation. L’économie du droit d’auteur, peu rentable avant l’imprimerie, l’est devenue, avec des perspectives exponentielles depuis le XVème siècle. Son marché est devenu particulièrement volatile depuis l’avènement des techniques numériques de reproduction et de communication. Toutefois les caractères propres du droit d’auteur demeurent. La rentabilité n’est pas l’objet de la création. Certes … S’il fallait autrefois penser à organiser l’économie de la création pour donner du pain aux auteurs, il s’agit aujourd’hui, que ça plaise ou non, d’assurer la stabilité de l’industrie de la création et de ses marchés. Nous y voyons deux raisons majeures, positive et négative : Il s’agit d’abord de donner une réelle sécurité économique à un marché qui nourrit l’écosystème de la création. Il s’agit ensuite de prévenir le sentiment d’insécurité de ceux qui tiennent les rênes de la circulation des œuvres. Le pillage des œuvres représente une catastrophe à court terme pour la création. Un réflexe malthusien des éditeurs et des producteurs ne vaudrait pas mieux. Des libertés du public sur les œuvres de l’esprit On le dit d’abondance, l’œuvre n’est pas une « chose » comme une autre (c’est une chose très relative, très personnelle, Cf infra) les droits du public sur les œuvres dérogent largement au droit commun de la vente, de la consommation et de la concurrence. Les Déclarations des droits, celle du 26 août 1789, le préambule à la constitution d’octobre 1946, la déclaration universelle des droits de l’homme de 1948, la convention européenne des droits de l’homme de 1950, les pactes sur les droits civils et politiques et les droits économiques et sociaux de 1966, définissent le champ d’une liberté publique que l’on s’attachera à circonscrire et définir, mais dont on peut déjà retenir, empiriquement, qu’elle consacre une « créance culturelle » au bénéfice du public, à la charge des Etats. Serait-ce un droit d’accès du public aux œuvres, comme on bénéficie d’un droit au logement, d’un droit à un compte bancaire, d’un droit au travail, d’un droit aux congés payés … ? Le cas échéant, s’agit-il bien d’un « droit » du public stricto sensu ? Ne s’agirait-il pas, plutôt, d’une liberté du public, au sens de la déclaration universelle des droits de l’homme du 26 août 1789, article 4, « la liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui ; ainsi l’exercice des droits naturels de chaque homme n’a de bornes que celles qui assurent aux autres membres de la société la jouissance de ces mêmes droits. Ces bornes ne peuvent être déterminées que par la loi. » En quel cas, la question des droits du public sur les œuvres paraîtrait bien se résoudre ainsi : « libertés du public et protection des oeuvres ». Et c’est bien comme cela qu’il faut entendre le droit d’auteur ou, plutôt, le droit de la création littéraire et artistique : l’accès aux œuvres de l’esprit est une liberté publique. C’est le principe. La liberté publique d’accès aux œuvres de l’esprit est limitée, par les droits moraux et patrimoniaux des créateurs : c’est l’exception. Cette exception comporte elle même des exceptions (et l’on revient au principe, celui de la vocation des œuvres de l’esprit au public) : copie privée, représentation familiale, courte citation, pastiche et caricature, discours publics, revues de presse, catalogue d’œuvres d’art, prêt, bibliothèques publiques … Demeurons sous les arcanes propitiatoires de la déclaration du 26 août 1789 : Celle-ci définit l’espace public, les libertés du public, « faire tout ce qui ne nuit pas à autrui » et élit la circulation, la « communication des pensées et des opinions » comme « un des droits les plus précieux de l’homme : tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi ». La déclaration DDH du 26 août 1789, lorsqu’elle s’intéresse à l’esprit, c’est pour la communication. A aucun moment l’on n’envisage la « propriété » des auteurs, ou quelque droit que ce soit, sauf la liberté d’exprimer des pensées, des opinions. Crée t-on des pensées, des opinions ou des idées ? Certes non, en bon droit d’auteur. Une pensée ou une opinion, au sens de la DDH du 26 août 1789, n’a pas de forme ; et circulez … La forme, chère au droit d’auteur, n’intéresse pas les politiques français de 1789. Ou elle les gêne. Foncièrement aristocratique, la forme est difficile à appréhender en ce début de Révolution française : Quand la communication des pensées et des opinions répond parfaitement à l’idéal démocratique révolutionnaire. L’équation « Libertés du public – Protection de la forme » On ne le mesure jamais avec assez de constance, en pratique, ou on l’oublie en permanence, ce qui revient au même : le droit d’auteur protège, dans une œuvre artistique, musicale ou littéraire, la forme, évanescente, reflet de la personnalité d’un auteur. Le produit de la création n’est qu’indirectement l’objet du droit d’auteur. L’objet direct du droit d’auteur est antérieur à l’œuvre produite : C’est l’ombre d’une aile, l’esprit de l’auteur ; celui-ci jouit d’un droit incorporel, dit de propriété. Contrairement à l’adage, en droit d’auteur, l’ivresse réside dans la forme du flacon, qui n’existe peut-être même pas encore, ou qui n’existera jamais. Et alors ? que la liqueur existe ou pas, peu importe, si la forme du flacon et l’ivresse ont existé. La forme de l’œuvre, imprimée par l’esprit, la pensée d’un geste, de l’auteur, prend corps, ou matière, avec la forme de l’interprétation, du geste rendu par un artiste (comédien, chanteur, musicien, peintre …). Parfois l’auteur et l’artiste réunissent la pensée du geste et l’interprétation matérielle en un même homme et en un même moment, c’est l’œuvre artistique (peinture, sculpture). Parfois, l’œuvre demeure sans forme matérielle : c’est l’œuvre littéraire romanesque qui s’imprime d’un esprit d’un auteur à celui d’un lecteur, par la médiation d’un objet, le livre et d’un code, l’écriture. (Sauf adaptation) Les œuvres littéraires peuvent aussi prendre la forme d’une « création » dramatique : œuvres théâtrales, lectures publiques d’œuvres littéraires diverses. Le geste du comédien suit alors la pensée de l’auteur par la médiation du texte pour la rendre au public. Les œuvres musicales sont typiquement celles où l’abstraction particulière du genre – l’écriture musicale n’est pas un mode de communication habituel contrairement au dessin ou à l’écrit – tend à la dissimuler au public jusqu’à leur expression artistique. Le travail de médiation de l’artiste musicien apparaît aux oreilles du public plus fondamental que le travail de médiation d’un artiste comédien (tout lecteur peut facilement « entendre » une pièce de théâtre en la lisant ; seulement d’excellents lecteurs et de fines oreilles percevront une œuvre musicale en la lisant. Et encore : l’expression globale de l’ensemble des lignes harmoniques, mélodiques et rythmiques d’une œuvre musicale symphonique semble impossible). C’est pourquoi, quant aux œuvres musicales, le public parfois peut incliner à plus d’estime encore pour l’artiste que pour l’auteur. Moins l’œuvre est contraignante pour l’artiste (une « grille » d’accords d’un standard de jazz par exemple) plus celui-ci fait aussi œuvre de création dans son expression. Mais sa création est toujours confondue avec son expression. L’interprète, en somme, ça pourrait être un auteur, subséquent à l’auteur de l’œuvre, qui accomplirait son geste, œuvre composite, aussitôt après l’avoir conçue. L’art et son droit ignorent le progrès, matériel, matérialiste : l’on ne juge pas du genre, de la forme, du mérite, ou de la destination d’une œuvre. Les hommes et leurs esprits évoluent ; c’est tout. L’œuvre : un lieu de rencontre public Le couple public / auteur (ou auteur / public) s’est rencontré autour de l’œuvre qui, une fois mise à la disposition du public, n’appartient plus à son créateur ; comme elle lui appartient plus que tout autre chose : Elle ne lui appartient plus, en termes de droit réel, dans la mesure où le public peut légitimement revendiquer un droit d’accès aux œuvres de l’esprit. Elle lui appartient plus que tout autre chose, en termes de droit personnel, parce que le public ne doit jamais pouvoir accéder à l’œuvre, sans qu’il ne sache qu’elle prolonge la personne de son auteur et que lui, le public, demeure son obligé. Les créances des auteurs et les créances du public vont s’organiser autour de ce point de rencontre, l’œuvre, infiniment personnelle à l’auteur et en même temps infiniment extérieure, une fois qu’elle est mise à la disposition du public. Les créances réciproques des auteurs et du public ne s’inscrivent pas forcément dans un angle antagoniste : Le public a autant d’intérêt « moral » que l’auteur au respect de son droit moral : le droit d’accès du public exige des œuvres authentiques, de valeur, de « race » : la dénaturation des œuvres ne rend pas au public la créance culturelle qui est la sienne. D’où la nécessité de protéger, pas tant les auteurs que les œuvres, pas tant les œuvres que les droits qui y sont attachés, au premier rang desquels, les droits moraux des auteurs : non seulement pour leur ego ; mais aussi et surtout parce que c’est la seule garantie, pour le public, d’une création artistique de qualité. Culture et protection de « l’environnement intellectuel » Ensuite, la protection des droits patrimoniaux des auteurs ressort d’un principe quasi écologique : pour l’auteur et encore pour le public. C’est une évidence, le pillage des ressources culturelles, par qui que ce soit, compromet la pérennité de la production des créateurs vivants. D’où la protection des œuvres dans leur support, point de jonction des intérêts et des droits du public, et des auteurs. Méfions nous aussi de ceux qui veulent trop protéger les auteurs : ce sont les incapables, mineurs ou majeurs, que l’on protège, ou les espèces animales ou végétales en voie de disparition. Les auteurs, s’ils doivent être promus, selon des règles qui dérogent à une concurrence libérale pure et parfaite, n’ont pas besoin d’une protection ; assez humiliante, somme toute. Foin des discours sécuritaires en droit d’auteur et des associations de protection plus ou moins rapprochée, il s’agit de protéger les droits sur les œuvres, au confluent de la création et du public, ensembles : pour les auteurs ; pour ceux qui leur donnent voix (éditeurs, artistes, producteurs, diffuseurs …) ; pour le public. Tant l’information que les œuvres doivent circuler. Mais dans des conditions qui les distinguent fondamentalement : Les œuvres, une fois divulguées et publiées, doivent circuler dans leur parfaite intégrité formelle. Pour préserver cette intégrité, l’œuvre, qui résulte toujours de l’esprit d’un homme, (au sens générique, humaniste du terme, aucun système juridique ne le conteste, sur terre tout au moins, et pour l’objet assigné à notre étude) doit d’abord être repérable par rapport à cet homme : Ce sont les droits moraux (divulgation, intégrité, paternité, repentir et retrait). Certes l’auteur peut concéder des droits d’adaptation, pour, par exemple, réaliser un film à partir d’un roman. C’est souvent le changement de support, du livre au film dans notre exemple, qui caractérise la mise en œuvre du droit d’adaptation. L’adaptation peut aussi ressortir de la création d’une œuvre composite, c'est-à-dire d’une œuvre nouvelle à laquelle est incorporée une œuvre préexistante sans la collaboration de l’auteur de cette dernière. Mais en aucun cas l’œuvre originaire ne peut être dénaturée. Ce droit moral qui appartient à l’auteur est inaliénable et imprescriptible. La circulation de l’œuvre doit ensuite assurer à l’auteur, comme une perception par photosynthèse, pour lui permettre de vivre, croître et, partant, conserver des auteurs au public. Supprimer la rémunération des auteurs, c’est leur couper le carbone nécessaire à l’arbre pour vivre (si l’on file la métaphore) et ensuite compromettre la production d’oxygène (les œuvres). Il faut retenir que l’on ne résoudra rien en terrain de droit d’auteur si l’on ne raisonne pas en termes d’échange cyclique et équilibré public / auteur : sans l’intérêt général lié à l’accès aux œuvres, le droit d’auteur n’a pas de sens. C’est parce qu’il y a de la vie sur terre que l’on a intérêt à protéger les arbres. C’est un truisme, mais … Ensuite, c’est parce qu’il reste encore quelques arbres, générateurs d’oxygène, qu’il y a une vie sur terre. Les auteurs ne le nieront jamais ; le public certes pas plus. Seulement ceux qui ne sont pas les auteurs, ni le public sincère et intéressé par les œuvres, seulement ceux qui conservent, par l’absurde, des intérêts financiers et concurrentiels immédiats, parmi le public ou au sein de l’industrie de la création, auront tendance à compromettre la fragile écologie du droit d’auteur. Bon, alors « protéger les œuvres », certes, mais encore faut-il que le public, composé aussi des auteurs, présents et à venir, respire.

Très chère Agnès, finalement, ce qui frappe, dans ce texte HADOPI, c'est l'inculture, à tout le moins l'imperfection républicaine qu'il révèle généralement chez les politiques. C'est comme une sorte de concours permanent du plus cuistre. Je ne suis pas certain des causes, peut-être simplement que les rapports du politique et de l'artiste au temps et à l'espace sont incompatibles. Je vous joins ci-après une courte étude un peu à ce propos. Bien à vous, Antoine Gitton Les œuvres de l’esprit, y compris leurs avatars – interprétations, exécutions, fixations – s’envolent « d’âme en âme », comme l’exprime Hugo en 1878, citant Virgile : « La pensée de l’écrivain, en tant que pensée, échappe à toute main qui voudrait la saisir ; elle s’envole d’âme en âme ; elle a ce don et cette force, virum volitare per ora (NdE : Voler de bouche en bouche, Virgile, Géorgiques, III, 9) ». Fût-ce à son corps défendant, pourvu qu’il s’agisse bien de l’âme de l’auteur. La création prend un sens profane, pour autant que l’objet créé apparaisse à quelqu’un d’autre que son créateur. Tout le reste n’est que prières. Les œuvres de l’esprit, qui volent, comme dirait Hugo, c’est bien, essentiel, sincèrement, on le sent bien … Mais pour autant, comme dirait Beaumarchais, voila qui ne donne pas de pain à l’auteur, et qui ne fait pas les affaires des « producteurs » de l’œuvre. Depuis l’antiquité, toutes les civilisations ont voulu s’honorer en assurant, par une économie dérogatoire (évergétisme, mécénat, droit d’auteur …) un cycle vivant de la création. Le propre de la création, peut-être d’ailleurs ce qui fait l’œuvre, c’est d’être le fruit d’un esprit libre, entier, hors la recherche du profit. Voici qui n’est pas rentable, a priori. D’où l’économie spécifique du droit d’auteur, pour conserver le fragile « écosystème » de la création. Les techniques modernes de reproduction et de communication ont débuté avec l’imprimerie, sont passées par les émissions électriques, puis électroniques pour aboutir à la numérisation. L’économie du droit d’auteur, peu rentable avant l’imprimerie, l’est devenue, avec des perspectives exponentielles depuis le XVème siècle. Son marché est devenu particulièrement volatile depuis l’avènement des techniques numériques de reproduction et de communication. Toutefois les caractères propres du droit d’auteur demeurent. La rentabilité n’est pas l’objet de la création. Certes … S’il fallait autrefois penser à organiser l’économie de la création pour donner du pain aux auteurs, il s’agit aujourd’hui, que ça plaise ou non, d’assurer la stabilité de l’industrie de la création et de ses marchés. Nous y voyons deux raisons majeures, positive et négative : Il s’agit d’abord de donner une réelle sécurité économique à un marché qui nourrit l’écosystème de la création. Il s’agit ensuite de prévenir le sentiment d’insécurité de ceux qui tiennent les rênes de la circulation des œuvres. Le pillage des œuvres représente une catastrophe à court terme pour la création. Un réflexe malthusien des éditeurs et des producteurs ne vaudrait pas mieux. Des libertés du public sur les œuvres de l’esprit On le dit d’abondance, l’œuvre n’est pas une « chose » comme une autre (c’est une chose très relative, très personnelle, Cf infra) les droits du public sur les œuvres dérogent largement au droit commun de la vente, de la consommation et de la concurrence. Les Déclarations des droits, celle du 26 août 1789, le préambule à la constitution d’octobre 1946, la déclaration universelle des droits de l’homme de 1948, la convention européenne des droits de l’homme de 1950, les pactes sur les droits civils et politiques et les droits économiques et sociaux de 1966, définissent le champ d’une liberté publique que l’on s’attachera à circonscrire et définir, mais dont on peut déjà retenir, empiriquement, qu’elle consacre une « créance culturelle » au bénéfice du public, à la charge des Etats. Serait-ce un droit d’accès du public aux œuvres, comme on bénéficie d’un droit au logement, d’un droit à un compte bancaire, d’un droit au travail, d’un droit aux congés payés … ? Le cas échéant, s’agit-il bien d’un « droit » du public stricto sensu ? Ne s’agirait-il pas, plutôt, d’une liberté du public, au sens de la déclaration universelle des droits de l’homme du 26 août 1789, article 4, « la liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui ; ainsi l’exercice des droits naturels de chaque homme n’a de bornes que celles qui assurent aux autres membres de la société la jouissance de ces mêmes droits. Ces bornes ne peuvent être déterminées que par la loi. » En quel cas, la question des droits du public sur les œuvres paraîtrait bien se résoudre ainsi : « libertés du public et protection des oeuvres ». Et c’est bien comme cela qu’il faut entendre le droit d’auteur ou, plutôt, le droit de la création littéraire et artistique : l’accès aux œuvres de l’esprit est une liberté publique. C’est le principe. La liberté publique d’accès aux œuvres de l’esprit est limitée, par les droits moraux et patrimoniaux des créateurs : c’est l’exception. Cette exception comporte elle même des exceptions (et l’on revient au principe, celui de la vocation des œuvres de l’esprit au public) : copie privée, représentation familiale, courte citation, pastiche et caricature, discours publics, revues de presse, catalogue d’œuvres d’art, prêt, bibliothèques publiques … Demeurons sous les arcanes propitiatoires de la déclaration du 26 août 1789 : Celle-ci définit l’espace public, les libertés du public, « faire tout ce qui ne nuit pas à autrui » et élit la circulation, la « communication des pensées et des opinions » comme « un des droits les plus précieux de l’homme : tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi ». La déclaration DDH du 26 août 1789, lorsqu’elle s’intéresse à l’esprit, c’est pour la communication. A aucun moment l’on n’envisage la « propriété » des auteurs, ou quelque droit que ce soit, sauf la liberté d’exprimer des pensées, des opinions. Crée t-on des pensées, des opinions ou des idées ? Certes non, en bon droit d’auteur. Une pensée ou une opinion, au sens de la DDH du 26 août 1789, n’a pas de forme ; et circulez … La forme, chère au droit d’auteur, n’intéresse pas les politiques français de 1789. Ou elle les gêne. Foncièrement aristocratique, la forme est difficile à appréhender en ce début de Révolution française : Quand la communication des pensées et des opinions répond parfaitement à l’idéal démocratique révolutionnaire. L’équation « Libertés du public – Protection de la forme » On ne le mesure jamais avec assez de constance, en pratique, ou on l’oublie en permanence, ce qui revient au même : le droit d’auteur protège, dans une œuvre artistique, musicale ou littéraire, la forme, évanescente, reflet de la personnalité d’un auteur. Le produit de la création n’est qu’indirectement l’objet du droit d’auteur. L’objet direct du droit d’auteur est antérieur à l’œuvre produite : C’est l’ombre d’une aile, l’esprit de l’auteur ; celui-ci jouit d’un droit incorporel, dit de propriété. Contrairement à l’adage, en droit d’auteur, l’ivresse réside dans la forme du flacon, qui n’existe peut-être même pas encore, ou qui n’existera jamais. Et alors ? que la liqueur existe ou pas, peu importe, si la forme du flacon et l’ivresse ont existé. La forme de l’œuvre, imprimée par l’esprit, la pensée d’un geste, de l’auteur, prend corps, ou matière, avec la forme de l’interprétation, du geste rendu par un artiste (comédien, chanteur, musicien, peintre …). Parfois l’auteur et l’artiste réunissent la pensée du geste et l’interprétation matérielle en un même homme et en un même moment, c’est l’œuvre artistique (peinture, sculpture). Parfois, l’œuvre demeure sans forme matérielle : c’est l’œuvre littéraire romanesque qui s’imprime d’un esprit d’un auteur à celui d’un lecteur, par la médiation d’un objet, le livre et d’un code, l’écriture. (Sauf adaptation) Les œuvres littéraires peuvent aussi prendre la forme d’une « création » dramatique : œuvres théâtrales, lectures publiques d’œuvres littéraires diverses. Le geste du comédien suit alors la pensée de l’auteur par la médiation du texte pour la rendre au public. Les œuvres musicales sont typiquement celles où l’abstraction particulière du genre – l’écriture musicale n’est pas un mode de communication habituel contrairement au dessin ou à l’écrit – tend à la dissimuler au public jusqu’à leur expression artistique. Le travail de médiation de l’artiste musicien apparaît aux oreilles du public plus fondamental que le travail de médiation d’un artiste comédien (tout lecteur peut facilement « entendre » une pièce de théâtre en la lisant ; seulement d’excellents lecteurs et de fines oreilles percevront une œuvre musicale en la lisant. Et encore : l’expression globale de l’ensemble des lignes harmoniques, mélodiques et rythmiques d’une œuvre musicale symphonique semble impossible). C’est pourquoi, quant aux œuvres musicales, le public parfois peut incliner à plus d’estime encore pour l’artiste que pour l’auteur. Moins l’œuvre est contraignante pour l’artiste (une « grille » d’accords d’un standard de jazz par exemple) plus celui-ci fait aussi œuvre de création dans son expression. Mais sa création est toujours confondue avec son expression. L’interprète, en somme, ça pourrait être un auteur, subséquent à l’auteur de l’œuvre, qui accomplirait son geste, œuvre composite, aussitôt après l’avoir conçue. L’art et son droit ignorent le progrès, matériel, matérialiste : l’on ne juge pas du genre, de la forme, du mérite, ou de la destination d’une œuvre. Les hommes et leurs esprits évoluent ; c’est tout. L’œuvre : un lieu de rencontre public Le couple public / auteur (ou auteur / public) s’est rencontré autour de l’œuvre qui, une fois mise à la disposition du public, n’appartient plus à son créateur ; comme elle lui appartient plus que tout autre chose : Elle ne lui appartient plus, en termes de droit réel, dans la mesure où le public peut légitimement revendiquer un droit d’accès aux œuvres de l’esprit. Elle lui appartient plus que tout autre chose, en termes de droit personnel, parce que le public ne doit jamais pouvoir accéder à l’œuvre, sans qu’il ne sache qu’elle prolonge la personne de son auteur et que lui, le public, demeure son obligé. Les créances des auteurs et les créances du public vont s’organiser autour de ce point de rencontre, l’œuvre, infiniment personnelle à l’auteur et en même temps infiniment extérieure, une fois qu’elle est mise à la disposition du public. Les créances réciproques des auteurs et du public ne s’inscrivent pas forcément dans un angle antagoniste : Le public a autant d’intérêt « moral » que l’auteur au respect de son droit moral : le droit d’accès du public exige des œuvres authentiques, de valeur, de « race » : la dénaturation des œuvres ne rend pas au public la créance culturelle qui est la sienne. D’où la nécessité de protéger, pas tant les auteurs que les œuvres, pas tant les œuvres que les droits qui y sont attachés, au premier rang desquels, les droits moraux des auteurs : non seulement pour leur ego ; mais aussi et surtout parce que c’est la seule garantie, pour le public, d’une création artistique de qualité. Culture et protection de « l’environnement intellectuel » Ensuite, la protection des droits patrimoniaux des auteurs ressort d’un principe quasi écologique : pour l’auteur et encore pour le public. C’est une évidence, le pillage des ressources culturelles, par qui que ce soit, compromet la pérennité de la production des créateurs vivants. D’où la protection des œuvres dans leur support, point de jonction des intérêts et des droits du public, et des auteurs. Méfions nous aussi de ceux qui veulent trop protéger les auteurs : ce sont les incapables, mineurs ou majeurs, que l’on protège, ou les espèces animales ou végétales en voie de disparition. Les auteurs, s’ils doivent être promus, selon des règles qui dérogent à une concurrence libérale pure et parfaite, n’ont pas besoin d’une protection ; assez humiliante, somme toute. Foin des discours sécuritaires en droit d’auteur et des associations de protection plus ou moins rapprochée, il s’agit de protéger les droits sur les œuvres, au confluent de la création et du public, ensembles : pour les auteurs ; pour ceux qui leur donnent voix (éditeurs, artistes, producteurs, diffuseurs …) ; pour le public. Tant l’information que les œuvres doivent circuler. Mais dans des conditions qui les distinguent fondamentalement : Les œuvres, une fois divulguées et publiées, doivent circuler dans leur parfaite intégrité formelle. Pour préserver cette intégrité, l’œuvre, qui résulte toujours de l’esprit d’un homme, (au sens générique, humaniste du terme, aucun système juridique ne le conteste, sur terre tout au moins, et pour l’objet assigné à notre étude) doit d’abord être repérable par rapport à cet homme : Ce sont les droits moraux (divulgation, intégrité, paternité, repentir et retrait). Certes l’auteur peut concéder des droits d’adaptation, pour, par exemple, réaliser un film à partir d’un roman. C’est souvent le changement de support, du livre au film dans notre exemple, qui caractérise la mise en œuvre du droit d’adaptation. L’adaptation peut aussi ressortir de la création d’une œuvre composite, c'est-à-dire d’une œuvre nouvelle à laquelle est incorporée une œuvre préexistante sans la collaboration de l’auteur de cette dernière. Mais en aucun cas l’œuvre originaire ne peut être dénaturée. Ce droit moral qui appartient à l’auteur est inaliénable et imprescriptible. La circulation de l’œuvre doit ensuite assurer à l’auteur, comme une perception par photosynthèse, pour lui permettre de vivre, croître et, partant, conserver des auteurs au public. Supprimer la rémunération des auteurs, c’est leur couper le carbone nécessaire à l’arbre pour vivre (si l’on file la métaphore) et ensuite compromettre la production d’oxygène (les œuvres). Il faut retenir que l’on ne résoudra rien en terrain de droit d’auteur si l’on ne raisonne pas en termes d’échange cyclique et équilibré public / auteur : sans l’intérêt général lié à l’accès aux œuvres, le droit d’auteur n’a pas de sens. C’est parce qu’il y a de la vie sur terre que l’on a intérêt à protéger les arbres. C’est un truisme, mais … Ensuite, c’est parce qu’il reste encore quelques arbres, générateurs d’oxygène, qu’il y a une vie sur terre. Les auteurs ne le nieront jamais ; le public certes pas plus. Seulement ceux qui ne sont pas les auteurs, ni le public sincère et intéressé par les œuvres, seulement ceux qui conservent, par l’absurde, des intérêts financiers et concurrentiels immédiats, parmi le public ou au sein de l’industrie de la création, auront tendance à compromettre la fragile écologie du droit d’auteur. Bon, alors « protéger les œuvres », certes, mais encore faut-il que le public, composé aussi des auteurs, présents et à venir, respire.

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