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Invisibles et tenaces (huitième partie)

 

Dans les journaux, les migrants tunisiens sont toujours aussi dégoûtants et coupables. On ne le dit évidemment pas si ouvertement, mais il y a des façons vertueuses de se questionner qui sont glaçantes de mauvais sentiments bien peignés.

H. bougonne. Dans son trou déshérité du sud lointain, les gens les plus pauvres de son pays accueillent avec courage des dizaines de milliers de familles qui fuient les mercenaires, les flics et les milices de l'autoproclamé colonel Mu'ammar al-Qaddâfî. Et, tandis que dans ce coin de désert où tout manque on sait recevoir les guenilleux épuisés qui se déversent en flots intarissables, de son côté la France pépie d'indignation à cause de deux cents hommes venus chercher de l'argent et du travail chez elle. C'est pitoyable, mais tout à fait dans la règle : qui aurait de quoi partager hurle au meurtre, tandis que ceux qui n'ont rien ouvrent leurs bras, contraints et forcés par une morale en bonne santé, associée à une conscience qui n'a pas encore fini étouffée malgré la misère. Dans le même ordre d'idées, le larbin défend les intérêts de son maître au lieu des siens propres, et scie avec conviction la branche sur laquelle l'ont installé, au prix du sang, ses ancêtres. Il n'y a plus qu'à dire bravo, et à voter pour les vampires.

 

VIIIIl est midi, je suis de mauvaise humeur, affamé et impatient. Nous sommes assis dans l'arrière-salle d'une gargote à kebab tenue justement par deux Tunisiens, et des tas de gens n'arrêtent pas d'entrer et de sortir, allant et venant sous l'écran géant qui retransmet des images de la compliquée Libye. Nous avons vidé nos canettes, et nous attendons notre pitance qui n'arrive toujours pas. Pour que nous cessions de nous ennuyer en silence, H. entreprend de nous démontrer que l'esprit larbin est communicatif.

« Ça commence même dans ma région de Tataouine : il y a des gens qui en ont marre, car ils ne voient rien arriver de ce qu'ils espéraient. Alors on entend ça, un peu plus chaque jour : Moi je l'ai toujours dit, la liberté j'en ai rien à foutre si c'est pour crever de faim. Que celui qui veut être le chef me donne la sécurité et de quoi bouffer, et il peut bien faire tout ce qu'il veut je n'irai pas lui vérifier ses comptes ! » Mentalité de collabo, qui ne réfléchit pas une seconde qu'en abandonnant toute sa souveraineté pour ne plus avoir à se battre contre les rapaces, il hypothèque son avenir et celui de sa descendance pour une foutue promesse faite par un des plus rapaces d'entre ces rapaces, lequel en est, ordinairement, le chef ; et l'on sait ce qu'il faut penser des promesses.

« C'est comme de demander la protection d'une mafia. Voilà des gens qui ont la possibilité de s'en défaire, et qui en redemandent ?

― Pas tous ! Pas tous ! » H. tient à nous faire comprendre que sa famille se comporte très correctement, et fait ce qu'il faut, comme des milliers d'autres familles, comme presque toute la province. Une révolution est en marche, lente et hasardée, hoqueteuse, incertaine de tout. Les flics recommencent à tuer des gens dans les rues. Sur l'écran plasma, des rebelles libyens tirent en l'air en franchissant une ébauche de check-point.

« Mais bordel quand est-ce qu'on bouffe ?

― Je vais voir ! » Le chef se lève et disparaît vers la première salle, où se tient la cuisine. Il n'y a de gyros nulle part. Pourtant, les photos sont formelles : ici, on fait du dönner kebab réglementaire. Je me retourne vers H. qui ouvre de grands yeux et s'exclame :

« Ah mais j'y crois pas ! Regarde ce qu'il fait celui-là ! »

Au fond de l'établissement, un des deux patrons de notre bouiboui est sorti d'une petite pièce malodorante, et rentre maintenant dans la réserve, où se trouve un énorme congélateur bruyant et sale. Il en extrait quatre steaks hachés recouverts de givre, et les emporte à la main vers la cuisine. Je me demande qui oserait bouffer une pareille chose et dans quel état se trouve notre dinde à kebab, quand la réponse m'est donnée presque immédiatement par le susdit qui, en passant devant notre table, nous lance en souriant : « Ça vient ! » et il nous montre les steaks. Il croise le chef catastrophé. Ce dernier se rassied et nous annonce : « Encore vingt minutes. Pour se faire pardonner, la maison nous offre des frites, mais mon cul, oui ! On est à la bourre, là ! C'est quoi ces steaks moisis ? »

Une demie-heure plus tard, les frites gratuites arrivent enfin, froides et mélancoliques, suivies à dix minutes derrière par quatre hamburgers cramés. H. n'en revient pas.

Pour couronner le tout, Sarkozy passe à la télé. Je me détourne de ce spectacle immoral, et contemple ce qui est vendu, ici, pour un kebab : deux moitiés grillées d'un triste pain industriel rond avec des graines de sésame, sucré et vide de toute énergie utilisable, et mou, enserrent en sandwich une semelle noircie dont la chair, à la cassure, offre une couleur approchant celle du café-au-lait. L'ensemble est décoré d'une portion de feuille de laitue, d'une héroïque rondelle de tomate orangée visiblement poussée près du Cercle polaire et dont la température, par souci d'homogénéité, avoisine celle d'un sorbet. Là-dessus s'étale une plaquette de cheddar mal fondue mais déjà brûlée sur les coins, ornée d'un chichi de harissa qui me fait penser à ce que l'on trouve, parfois, sur les trottoirs. Doit-on vraiment ouvrir la bouche pour enfourner cette daube inqualifiable ? Le chef pense que oui. Le chef pense toujours que oui. Mais c'est que lui est courageux, tandis que moi : pas. H., cruel, me coupe encore plus l'appétit : « Et puis, les chiottes sont trop dégueu, et il ne s'est même pas lavé les mains en sortant de là, parce que le lavabo est bouché. Alors ?

― Tu veux dire quoi ? Qui ne s'est pas lavé les mains dans les chiottes dégueu ?

― L'autre qui a pris nos steaks avec ses doigts pas lavés ! » Évidemment, comme nous œuvrons dans la propreté, nous sommes sensibles à certains petits détails.

C'est l'heure des informations. Après sa sainteté notre sautillant president-evil, surnommé par le chef le président des triches, voici les concombres espagnols déclarés innocents, suivis de près par le nouveau coupable : de la viande hachée avariée et congelée. Fast-food nation ! Les légumes bios tartinés aux bactéries du caca seront pour la semaine prochaine, pour l'instant on se fait peur avec du bœuf. Je songe à ce qui repose dans mon assiette. Il y a des jours où l'aventure est vraiment à deux petites minutes de chez soi. Elle est même à portée de mains.

Insensible à toutes ces horreurs, le chef mastique consciencieusement. « Bouffez, ça va être froid et on est super à la bourre. » Je me lance... H. ouvre une grande bouche et découvre avec stupéfaction ce qu'on peut faire avec de la nourriture, lorsqu'on s'y prend comme un pied cassé. « C'est tout à fait pire qu'à l'hôpital. » Il faut dire que notre cuisinier, qui fait aussi hôtesse d'accueil, caissier-balayeur et co-patron, est d'une indolence monumentale. Cette caverne calamiteuse, encombrée de graillon vaporisé, décroche à l'unanimité le pompon du pire kebab jamais imaginé, et du pire hamburger jamais vendu – puisque l'un et l'autre se confondent ici pour quatre euros cinquante seulement, frites molles en option.

 

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Mon T-shirt de manifs.

 

Dix minutes plus tard nous voici dans le camion, coincés dans des embouteillages sous une pluie battante. Puisque nous sommes des as de la politique, nous en profitons sans honte pour juger tout le monde de haut, et remplaçons la séance du café, que nous n'avons pas cherché à commander, par du radotage grognon sur la connerie des Français en général, et des électeurs en particulier. Un sujet inépuisable, qui ne nous aide pas à digérer.

« Les gens votent contre leur intérêt, déclare le chef en se roulant une clope.

― Non seulement ils votent contre leur intérêt, répliqué-je, mais ils ne votent même pas.

― C'est bien ce que je dis ! Qui s'abstient de voter donne sa voix aux pourris...

― Généralement on croit le contraire. Les abstentionnistes se disent : je ne donnerai pas ma voix à une crapule.

― Passe-moi le briquet... Écoute, l'artiste, c'est automatique : si une majorité de gens ne vote pas, c'est une minorité qui décidera pour tout le monde. Or, comme le mal attire toujours plus que le bien, les serviteurs du mal feront toujours de meilleurs scores que les serviteurs du bien.

― Donc la minorité de droite étant plus motivée que la minorité de gauche, elle vote plus...

― Et la France se retrouve avec un président de droite. On a la punition qu'on mérite. »

Cette malédiction ne fonctionne que grâce à une seule condition : il faut croire dur comme fer au tous-pourrisme. Si jamais tu songes que peut-être tel personnage n'est pas encore contaminé, et qu'il ferait un représentant acceptable, tu n'auras plus d'excuses pour ne rien faire. Donc, tous pourris, à droite comme à gauche, est la parole sacrée grâce à laquelle on peut ne pas aller voter en toute bonne conscience.

« Raisonnement typique des fachos, qui rajoutent : sauf au Front National. Où est-ce que je tourne ? » Nous allons à la déchetterie. Le camion est lourdissime, je suis perdu et ne connais de toute façon pas du tout le réseau routier, attendu qu'ordinairement je vais et je viens en vélocipède, ou sur deux pattes articulées, dites mollocipèdes parce qu'elle sont plus molles que véloces. Ah, il faut tourner ici. La pluie redouble de férocité, la visibilité est aussi nulle que la grammaire d'un ministre UMP. J'ai mal au cœur. Aurai-je le droit de déposer mon manger dans une des bennes de cet endroit gigantesque vers lequel nous nous avançons ? Voici le portique d'entrée.

 

¤0¤

 

Le tri sélectif prend ici les proportions habituelles au monde industriel. La halle sous laquelle nous pénétrons est grande comme la salle des pas perdus dans une gare parisienne. C'est une plate-forme surélevée, de la taille d'un demi terrain de football, surmontée d'un toit de hangar. Le périmètre est ouvert à tous les vents ; ça tombe bien, ils sont là, et secouent le camion malgré son chargement. J'avance le véhicule jusqu'à la pesée, et l'immobilise sur la balance. Nous descendons. Dans son cube vitré, le préposé enregistre le poids total sur son tableur, nous serre la pince et discute le bout de gras avec le chef, qui apparemment connaît tout le monde dans cette ville. Puis nous manœuvrons jusqu'au fond du hangar, pour décharger l'informatique. Le vent joue avec les portes ouvertes du camion, et emporte quelques classeurs et feuillets intercalaires. Nous déposons notre fatras périmé sur des choses parfois stupéfiantes, comme ces deux vieux MAC jaunes, moches comme des terminaux de Minitel, mais tellement collector que je gémis en les voyant disparaître sous notre moderne merdasse déclassée. Cependant, je comprends à demi-mot que ces deux vénérables bidules ne finiront pas exactement en petits morceaux.

Le vent roule, fou comme un chien fou, sous le vaste toit qui ronfle et hulule. Nous bougeons maintenant le camion vers les grandes bennes : métaux, bois, carton-papier, et le vrac. Les containers sont presque pleins déjà, et j'ai peine à imaginer, en voyant leur envergure considérable, la taille des camions et des grues qui les soulèveront. Mais voilà que d'un hangar encore plus vaste émerge en grondant un de ces engins, massif et lent, minuscule pourtant lorsqu'on le compare à l'endroit d'où il est sorti. Nous sommes ici dans un territoire soumis au gigantisme ; les transpalettes, les fourgons qui passent sur le parking en bas ressemblent à des jouets à côté de ce camion qui progresse laborieusement sur une piste peinte au sol. Mais il est temps d'arrêter de rêver. Nous jetons quelques meubles mutilés dans le container du vrac, et passons ensuite cinq minutes à propulser par-dessus les barrières un ensemble d'étagères métalliques et de vieux casiers à serrure.

Le soleil gicle, jaune orangé, glorieux entre les nuages en fuite, et nous aveugle. Le ciel lavé, vidé de ses poussières, porte la vision très loin. Je vois, par-dessus la zone d'activité, la pénétrante ouest chargée de camions, chenilles immobiles, feux allumés sous une averse grise que le vent échevèle. Au premier plan passe, assourdissant, un autre tracteur de bennes. Je songe, en le regardant et en écoutant son moteur rugir, aux engins rencontrés dans les carrières et tout particulièrement dans certain chantier souterrain où j'avais vu, au milieu d'un brouillard de roche perforé par les faisceaux lasers des systèmes de mesure, de lents homards creuser une gare dans des craquements de fin du monde. Au milieu de ces dislocations, les protections auditives étaient aussi obligatoires que le casque, les lunettes, et la combinaison blanche rehaussée du bariolé gilet fluo qui signale le touriste invité... J'étais même allé, privilège rare, jusqu'au tunnelier endormi au bout de sa galerie, qui m'avait fait penser à un sous-marin ; il en avait l'inconfort, l'exiguïté, la complexité. Dans le silence du lieu, les traces de liquide noirci, amples giclées de sang sur les parois, illustraient parfaitement la volcanique violence des pompes et de toutes ces mécaniques brutales qui mâchonnent et convoient la soupe de roches en se battant contre elle à grands coups d'huile bouillante. Le métal souffre, déraille, se déboîte, mais vainc grâce à cette huile qu'on emploie ici en abondance. Compartiments mortels : les humains, quand le monstre est en marche, se tiennent à l'abri dans les étages supérieurs, juste sous la voûte fraîchement coffrée, près du poste de commande.

« Arrête de rêver et mets-toi au boulot, merde ! » On me fourre dans les bras un quintal de brochures, et je suis poussé vers la benne aux papiers. J'ai juste le temps de tout lâcher par-dessus bord avant que mes genoux... « Allez, allez, allez ! T'es tout mou, là ! » Encore un quintal. Puis des ramettes entières qui ont pris l'eau, et puis encore un bureau démembré qu'il faut convoyer jusqu'au vrac. Lorsque je reviens, mes deux acolytes considèrent, au fond de la cabine du camion, le chariot rempli d'une montagne de cellulose imprimée ou perforée, rose, verte, bleue, cartonnée, quadrillée. « On t'attendait pour le dessert, mon ami.

― Fallait pas. Vous êtes trop généreux.

― Boah, prends ça comme une espèce de bizutage.

― Vous ne m'aiderez pas ?

― Si, bien sûr !

― Alors ce n'est pas un bizutage.

― Disons qu'il y a un avant et un après ce chariot. Le but est de lui faire descendre la passerelle de chargement sans qu'il nous écrase, ni qu'il prenne de la vitesse... » Entre le toboggan que le chef vient de déplier, et les barrières du secteur papier, il y a cinq mètres. Voilà toute notre zone de freinage. Le problème est qu'il faudra se tenir devant le chariot, c'est-à-dire, lorsque nous serons dans la pente, en-dessous de lui.

« Et si on le vidait un petit peu d'abord ?

― Trop long. Et puis, quoi, on n'est pas des femmelettes ! Après, H. nous invite chez lui pour nous faire un bon café ! Pas vrai H. ?

― Moi ? Oui ! »

Je m'installe derrière la bête. Le chef et H. se positionnent de part et d'autre, et tous trois nous tirons. Grosse impression de tracter une caravane. Voici que l'arrière du chariot s'engage dans le toboggan. Vite, mes deux camarades sautent du camion et se remettent, l'un à gauche l'autre à droite de la rampe, tandis que je la descends en accompagnant l'élan du monstre qui, dans une seconde, va se prendre pour une luge. Je sers ici de premier frein parce que j'ai de flambant neuves chaussures de sécurité ; un simple coup de pied devrait ainsi pouvoir servir de cale.

Ça y est, le chariot se laisse glisser ; l'énergie potentielle du système se transforme de plus en plus en énergie cinétique, et je pédale à reculons sans rien arriver à retenir ; mes acolytes sautillent eux aussi à mes côtés, en poussant de petits cris, et n'arrivent pas plus que moi à retenir quoi que ce soit. Lorsqu'enfin le monstre déboule sur le béton de la plate-forme, nous nous retrouvons tous trois à pousser sur son cul pour le freiner, et c'est nous qui dérapons, tandis que, derrière, les barrières se rapprochent.

Néanmoins, sur une surface horizontale, notre massif emmerdeur en rabat un peu de sa superbe, et condescend, ô miracle, à ralentir. Il choquera les barrières avec suffisamment peu d'énergie pour ne rien abîmer. Nous avons vaincu. Mais j'ai encore une fois très mal à la ceinture abdominale. D'anciennes hernies lèvent un sourcil.

Après la courre des chiens vient la curée. Après cette bagarre vient notre vengeance ; nous étripons notre proie, et envoyons valdinguer des kilos et des kilos de papiers divers, que la benne, qui est d'une envergure à bouffer cinq fois notre camion, avale négligemment, passive comme une éponge au fond de la mer.

C'est alors que le vent, pressé par le ventre d'un nuage, vient nous aider. Une petite tornade nous vide le chariot en une seconde, lâchant à nos visages quelques centaines de feuilles diversement colorées, qui nous giflent au passage avant d'aller chahuter dans le hangar. Grosses galopades dans tous les sens pour tenter de récupérer tout ce petit monde, tandis que le gardien de cet endroit sauvage lève les bras en l'air et semble nous crier quelque chose. Mais courir derrière des tourbillons est à peu près aussi efficace que vouloir attraper des crevettes quand on est un chien sur une plage à marée basse. On n'arrive à rien du tout.

Une nouvelle vague d'air venue des campagnes, en balayant la plate-forme d'un grand souffle, videra le hangar de toutes nos bêtises qui s'en iront folâtrer, riants volatiles, dans le vide au-dessus de la benne, la narguant au passage, avant de prendre la route de l'horizon. Le gardien nous rejoint. Le vent, qui se renforce encore, aspire soudain une bonne partie du contenu de la benne et la propulse au-dessus du parking et des camions géants qui vont et viennent à sa surface, lents escargots ; le nuage de paperasses, en occultant le soleil par intermittence, dessinera sur nos figures les éclats soyeux d'une flambée.

 

¤0¤

 

Nous repartons. La pesée à vide a montré que nous avions transporté 650kg de déchets dans ce vaillant camion. Maintenant qu'il est allégé, je le sens qui bondit sous mon pied droit. Il est 16h45, nous avons passé un temps considérable dans cet endroit.

« C'était vivifiant, dis-je, tandis que H. cherche une radio audible sur la bande FM.

― C'était dingue, répond le chef.

― Il y a la part du feu, et voici la part du vent. Le voisinage doit souvent râler.

― Nous sommes en retard. Nous ne pourrons pas aller au chantier. La journée est finie.

― On commencera plus tôt demain ? demande H.

― Oui... De toute façon, l'avenir appartient à ceux qui se lèvent tôt !

― Faux. C'est l'appartir qui advenient à ceux qui se lèvent tôt ! » dis-je avec l'assurance de celui qui sait que, dans son monde, tout est tordu. « Travaillez pluche ! » brame le chef qui réagit toujours au quart de tour. Puis il avise une jolie fille et commence à bourdonner. H. se penche vers la vitre, prodigieusement intéressé. Moi je conduis. « Où allons-nous ?

― Au bureau. Il faut refaire le planning de demain avec le patron.

― Mais alors, on ne va pas chez H. ? Et notre bon café bien mérité ?

― On en prendra un au bureau, et l'autre plus tard chez H. »

C'est ainsi que l'épisode du chat funambule est encore reporté d'une semaine. C'est malheureux, tout de même ! Ce n'est donc pas aujourd'hui que nous visiterons le petit chez-lui de notre ami. En contrepartie, jeudi prochain nous traverserons la banlieue sud, qui est une campagne, et nous irons jusque dans un lointain collège nettoyer des centaines de mètres-carrés de vitres appartenant à un bâtiment neuf. Nous lèverons et baisserons les bras des heures durant, nous perdrons notre graisse au grand air et la remplacerons, ainsi l'affirme la légende, par du muscle.

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Quand je sors de vos billets, je suis lessivée, torchée, fourbue. J'ai mal partout, du noir sous les ongles, la nausée et envie de prendre une longue douche très chaude, un grand café et me coucher. Aujourd'hui j'ai le mollet bourré de crampes d'avoir appuyé sur le frein de ce putain de camion, les joues griffées par des feuilles de classeurs, la gorge irritée de poussière et les cheveux qui sentent un mélange de graillon et de gasoil.

Que souhaiter... Qu'un grand nombre vous lisent !

Si j'suis présidente, j'vous fait ministre du travail ! Je peux coupler avec l'immigration ?

Promis, la prochaine fois vous éternuerez du poil de chat, vous claquerez des dents, vous aurez les mains propres et vous aprendrez à nettoyer les vitres à la française et même à l'américaine ! Vous voudrez acheter de la microfibre qui nettoie tout sans savon, et plonger des balais extraordinaires dans des seaux à roulettes qu'on pousse sans se fatiguer. La belle vie, pour une fois !

"comment faites-vous si vous avez femmes et enfants..."

Ouh là, une femme suffit largement.

Je fais... Je ne sais pas. Crevé et de plus en plus irritable, mais les enfants sont grands, donc c'est bon, peu d'exigences. Je file, je suis en retard !

Et vot' chef il fait comment ? Mais peut-être n'a-t-il pas d'enfants ?

Ces conditions de travail qui épuisent l'énergie des adultes sont peu propices à la bientraitance des enfants : difficile ce bien traiter quand vos conditions de vie vous maltraitent...

La fille du chef est en âge de chercher à arrêter de fumer ; il faut déjà être bien avancée au large de l'adolescence pour en arriver à ce point.

Beaucoup de gens sont habitués, depuis des générations, à trimer. Ici, on est en pays de vieille paysannerie, et mon chef peut, s'il le désire, en prendre le merveilleux accent ; c'est dire qu'on est plongé dans des strates populaires qui ne datent pas d'hier. On sait vivre durement. C'est moi seul qui ai des crampes à vivre dans cette soupière.

Cette salle des pas perdus ouverte à tous vents doit être glaciale en hiver. Et votre travail doit être encore plus éprouvant avec les mains gercées. Savoir vivre durement est une chose, souffrir une autre.

Ce qui me fait penser que j'ai le bout des doigts étonamment lisse ! Les empreintes sont encore là, mais c'est comme si elles étaient un petit peu poncées. Marrant... En tout cas, même si je suis épuisé, je sens que je reprends de la force. Allez, prochain boulot : bûcheronnage ! Greu !

Toujours là, Alan, avec ou sans ADSL, je ne loupe aucun de ces billets. Merci mille fois pour cette série !

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