Thu.
24
May

MEDIAPART

Connexion utilisateur

Fermer

The Artist : Analyse d'un film et d'un succès annoncé

S'il y a un film qui hante nos esprit depuis sa présentation, c'est bien The Artist. De sa découverte à Canne à ses récentes nominations en pagaille dans les différentes compétitions (en passant bien sûr par sa sortie), ce film semble avoir marquer de son empreinte l'année 2011 et le début de 2012. Et à juste titre : intriguant, curieux, original, ce film semble venir à point nommé dans une période où le cinéma français semble être en manque de créativité. Pourtant, il témoigne en même temps d'une impuissance créatrice car son approche cinématographique peut être vu comme réactionnaire pour les plus extrêmes, comme nostalgique pour les plus tendres. Comment donc considérer cette œuvre qui présente des aspects aussi contradictoire ?
The Artist, un « vrai » film muet en noir et blanc ?
La première chose à évoquer sur ce film, c'est bien sûr son aspect technique qui a majoritairement contribué à faire sa publicité. On le clame partout comme étant acquis : The Artist est un film muet en noir et blanc dans le pur style des années 20-30 hollywoodienne. Pourtant, il n'en est rien. En effet, on a beau chercher pendant la projection à quel film muet l'oeuvre d'Hazanavicius pouvait être rapproché qu'on doit se résoudre à accepter l'idée que nous avions affaire ici à quelque chose d'assez unique. Car les films américains de l'époque, comme le montre justement par un procédé de mise en abîme The Artist, étaient surtout des films historiques, d'aventures ou de capes et d'épées comme ceux avec Douglas Fairbanks ou des films burlesques comme ceux des très réputés Charlie Chaplin et Buster Keaton. En réalité, ce film reprend l'aspect visuel et scénaristique de la fin des années 30-40, d'où l'histoire tirée de cette période et reprise de A Star is born sortie en 1937 qui avait déjà été l'objet de plusieurs remakes dont le plus connu reste celui de 1953 avec Judy Garland et James Mason. Ce qui rend d'ailleurs assez étonnante sa nomination pour le meilleur scénario original aux Oscars ! The Artist n'est donc pas un film muet dans la pure tradition des années 20, c'est plutôt un film des années 40 qu'on aurait rendu muet. Par tous ces aspects, il ne ressemble en fin de compte que très peu à un film muet. Surtout par rapport à ceux qui ont su garder un intérêt historique ou artistique de nos jours : je pense aux films expressionnistes allemands réalisés par les maîtres Murnau et Fritz Lang, ou bien aux films soviétiques d'Eisenstein, ou encore aux films burlesques, ou à biens d'autres encore.
The Artist peut-il être vu comme un pari manqué ?
Le choix du sujet semble déceler un autre paradoxe sur les volontés affichés du film. En effet, comment raconter l'histoire du passage du cinéma muet au cinéma parlant ... avec un film muet ? Plus précisément : comment peut-on mettre en avant les qualités d'un film muet en racontant l'histoire de ses limites et de son échec ? C'est exactement comme si on essayait de faire une pièce pour montrer la force du théâtre mais qu'on aurait pris comme sujet une troupe tentant de mettre en scène Cromwell, réputé à juste titre injouable. De cette façon, Hazanavicius justifie ce cinéma parlant à travers les propres limites de son film qui sont observables, comme dans la scène du début avec l'absence de rupture nette entre les mises en abîme (même musique, même esthétique) ou le fait que le son ait une place centrale dans l’œuvre au point de ne pas comprendre cette ségrégation faite envers la parole. D'autant plus que si cette démarche du muet peut être justifié en cherchant une autre approche du langage (corporel, pictural, photographique,...) le dialogue reste essentiel à son scénario. Sincèrement, qui peut préférer ces panneaux noirs qui rompent systématiquement l'action du film et qui limitent l'intérêt des répliques, au simple langage parlé ? Car le parlant n'est pas qu'une simple innovation technique, un simple gadget comme peut l'être la 3D. Le parlant a véritablement su libérer le cinéma de sa plus grande contrainte.
The Artist, un film novateur au succès mérité?
L'originalité et l'audace du film sont approuvés par tous. Mais cela n'en fait pas un film novateur comme nous avons pu le voir plus haut. Le sujet traité est d'ailleurs très favorable à sa promotion car il flatte « l'ego » du cinéma. Hollywood a forcément été réceptif à un film qui évoque une époque charnière de son existence. L'auto-référence est toujours quelque chose d'apprécié et la nostalgie que veut incarner ce film n'a pu qu'améliorer sa reconnaissance. Je ne remet pas en cause ses qualités intrinsèques mais les raisons d'un tel engouement autour de lui. Les cinéphiles, ou ceux qui se revendiquent comme tel, ne peuvent qu'être réceptifs à un film réalisé par l'un d'entre eux. Car Hazanavicius aime le cinéma et n'hésite jamais à parodier ou pasticher les grands classiques du 7e art. Mais à trop vouloir s'identifier à d'autres œuvres, ces films perdent un peu de leur identité propre. Le plus choquant reste la scène « hitchcockienne » dans le dernier OSS 117 qui est à la limité du plagiat car pas assez drôle pour relever de la parodie. J'exagère, bien sûr, mais le fait est qu'on peut se demander si les films de ce réalisateur peuvent se suffirent à eux-même tant les références voire les « reprises » sont omniprésentes. Et The Artist ne déroge pas à la règle, bien au contraire. Peut-on vraiment vanter les qualités novatrices d'un film qui dépend autant de ses références ? Ne vous y trompez pas, je vous assure que j'ai aimé ce film mais ce n'est clairement pas ce que j’attends pour promouvoir le cinéma français. Tout d'abord parce qu'il ne l'est presque pas. C'est un argument chauvin que j'assume, mais ce film n'a pas d'identité française. Les acteurs principaux et le réalisateur le sont, mais l'histoire, les décors et l'ambiance sont américains. Hollywoodiens même ! Et puis surtout, parce qu'il ne fait pas avancer le cinéma. Il ne fait qu'en montrer une rétrospective faussé. Dans un bel aspect, certes, mais aucunement sous un nouveau jour. Or c'est ce dont nous avons besoin pour moi. Il faut un film français capable de sortir des sentiers battus, capable d'avoir une histoire propre et une vision propre, un film qui s'émancipe des références antérieures ou extérieures (comme les romans français qu'on nous adapte à l'écran jusqu'à l'overdose). Ce film est bon mais ses valeurs et ses aspects ne sont pas à promouvoir. Et ne nous y trompons pas, si The Artist obtient un oscar, il faudra plus y voir une congratulation du monde hollywoodien à lui-même qu'une vraie reconnaissance envers le cinéma français. 
Le dernier aspect négatif concerne certaines scènes qui tendent à faire ressembler le film à un simple exercice de style. Certes, un style qui brise les dogmes classiques doit être encouragé, mais il ne faut pas pour autant délaisser le fond. Or ici, c'est l'apparence qui semble primer. Soyons honnête, ce film n'aurait sûrement pas fait autant parlé de lui s'il avait été parlant. Et pourtant, je le tiens pour acquis : ce film aurait gagné à être parlant. Mais il aurait énormément perdu en notoriété...
Je tiens à préciser que cette critique, si elle présente surtout des aspects négatifs, n'a pas pour objet de critiquer méchamment et bêtement le film mais de relativiser l'ampleur du phénomène fait autour de lui et de chercher à analyser en profondeur celui-ci. Comme nous l'avons vu, ce film ne reprend pas l'aspect traditionnel des films muets en noir et blanc mais est l'éloge de deux époques distinctes du cinéma hollywoodien en même temps. Le film est plaisant à voir et possède une qualité certaine, mais cette volonté de faire autant référence au cinéma passé lui fait perdre de sa valeur réelle et fausse les critiques à son égard.  

Tous les commentaires

« Ne vous y trompez pas, je vous assure que j'ai aimé ce film mais ce n'est clairement pas ce que j’attends pour promouvoir le cinéma français

Si c'est pour cela alors votre critique/réflexion tombe à l'eau puisque l'auteur même de The Artist ne prend pas son film comme spécifiquement français. Dans le champ de la musique en France par exemple, son américanistation est assez parlant...

Vous dites au début: «Car les films américains de l'époque, comme le montre justement par un procédé de mise en abîme The Artist, étaient surtout des films historiques, d'aventures ou de capes et d'épées comme ceux avec Douglas Fairbanks ou des films burlesques comme ceux des très réputés Charlie Chaplin et Buster Keaton.»

Connaissez-vous l'histoire du cinéma? Je me demande bien si vous la connaissez parce que le cinéma était très ouvert, large, dans ses représentations...Avec vous, on penserait qu'il n'y aurait que des pirates/mousquetaires d'un bord et des burlesques de l'autre mais vous ne parlez pas de J. Von Sternberg, The wind et/ou HE who gets slapped de Victor Sjöström, The monster de Roland West (D'autres films avec Lon Chaney, The merry widow de Stroheim, etc...(la liste est fort longue sans revolver, saut à cheval ou sur bateau pirate ni burlesque pour un sou à voir entre autres les magnifiques films avec Rudolf Valentino et son splendide Cobra de 1925 ou Beyond The rocks (1922), Gloria Swanson, Lilian Gish, Vera Sisson, Clara Bow toutes actrices ayant tourné dans de formidables films proches à ce que l'on comprend de The Artist en termes de tradition.... Je ne citerai pas les directeurs, il y en a trop et ils ne firent pas des films de pirates ni burlesques.

Savoir si The Artist est un film français ou non, personnellement au regard de l'histoire du cinéma, cela n'a aucun intérêt tant les provenances sont diverses et pour les directeurs et les acteurs...

Je souscris tout à fait au commentaire de Niklas. Et je me permettrai d'ajouter ceci : ce film est en quelque sorte un rêve de paradis perdu, le regret d'une époque où l'humanité pouvait encore espérer un mieux vivre avec le progrès ... Et si les américains la couronnent, ils auront non seulement rendu hommage à leur propre cinéma mais ils participeront également à ce grand retour de la nostalgie.

@ Niklas

Je n'ai pas limité les films muets aux films d'aventures ou burlesques. J'ai aussi évoqué les films historiques en pensant aux premieres oeuvres de Cecil B. DeMille et surtout au "maître" de l'époque, D. W. Griffith, même si je ne les ai pas cité directement. Je sais qu'il existait déjà une pluralité des genres à l'époque mais je n'ai retenu que ceux qui ont fait le plus de succès ou qui sont directement évoqués dans le film. Je reconnais cependant que je ne connaissais pas les films que vous mentionnez et que vous avez piqué ma curiosité. Mais je maintiens que The Artist ressemble plus à un film des années 30-40 par le simple fait qu'il évoque de manière restrospective une époque du cinéma. Les films que vous me citez sont surement des drames mais je doute qu'il parle d'une période passé du cinéma puisqu'ils sont eux-même les pionniers de l'histoire de ce 7e art. C'est là toute la différence, et c'est pourquoi je pense que The Artist ressemble plus à un A Star is Born muet qu'à un vrai muet des années 20. Il me semble même me souvenir d'un plan du film qui pastiche Citizen Kane, ce qui montre bien que le réalisateur pensait plus aux années 40 quand il a écrit et réalisé The Artist.

Concernant le "statut" du film, je trouve regrettable cette acculturation du cinéma français au profit du cinéma américain. Je pense à un autre cas, assez différent dans le style des films, mais proche dans ce phénomène d'américanisation de ces réalisations, c'est Luc Besson. Si je ne dis pas de bêtises, il a commencé par faire des films "français" autant dans l'approche artistique que dans la réalisation au sens technique du terme. Puis il a conservé l'approche mais s'est mis à tourner Léon aux Etats-Unis, avec des acteurs américains (sauf le principal) et en anglais. Et enfin, il a fini par tourner le 5e élément, pur produit américain dans la forme et dans le fond. Luc Besson a fini par calquer le modèle-type des films américains, alors qu'il possédait au départ une création propre et originale. Je ne fais pas d'anti-américanisme primaire, j'aime beaucoup le cinéma américain qui reste très pluriel. Seulement je trouve qu'il y a assez de réalisateurs américains de films américains pour qu'on ait besoin de les copier. Il faut justement s'affirmer et valoriser une production française ou européenne. Hazanavicius est un cas particulier car il a toujours eu cet attrait pour le cinéma américain. Mais OSS 117 (malgré la scéne parodique grotesque de Hitchcock) "francisait" en quelque sorte ce cinéma, il lui apportait une touche française. Là ce n'est clairement plus le cas...

« Je reconnais cependant que je ne connaissais pas les films que vous mentionnez et que vous avez piqué ma curiosité.»

Dans notre discussion, le problème réside dans cette méconnaissance. Pour dialoguer en ayant une relative objectivité, il faudrait au moins que vous connaissiez ces références (il y en a tant). Les pionniers ne  sont pas vraiment les films de 1920/27 encore muet (le cinéma fut muet en gros de 1888 à 1927. Cela fait 39 années de découvertes...Ça compte  presqu'un 1/2 siècle)). Le cinéma se tient pour phénomène artistique, donc il s'émancipe, à partir de 1908. C'est un film français en 1908, L'assassinat du Duc de Guise de Calmets/Bargi (c'est un succès énorme à l'époque, succès intrernational) qui influencera Grifftih (donc la France influence les USA à ce moment )

«The Artist ressemble plus à un film des années 30-40»

Vous oubliez que jusq'en 1935 grosso modo la France ne possédait pas tout technoquement dans ses salles de cinéma d'appareils pour le son (la moitié des salles en réalité). Le muet perdurrea jsuqu'à cette date.

C'est le réalisateur français Leonce Perret (tiens encore un français!) qui eut le 1er l'idée de maître de la musique dans le film (en fait le cinéma muet était bruyant). Idée reprise les frères Warner pour un Don Juan de 1926 et l'année suivant, Al Johnson le chanteur de jazz en 1927 d'Alan Crolsand.

N'avez-vous pas remarqué que The Artist possède une esthétique plus proche des années 20 que des années 30? On remarquera même les marques de toilettes, de lampes, de chaises, de voitures etc...

Concernant les références, le cinéma est un langager et comme pour toute langue, il y a des racines, des emprunts, des adaptations...Idem pour les langues parlées. Personne n'y échappe ni vous ni moi.

«Mais je maintiens que The Artist ressemble plus à un film des années 30-40 par le simple fait qu'il évoque de manière restrospective une époque du cinéma.» Que vous me parliez de tentatives plus contemporaines pour cet hommage (Mel Brooks, Steve Martin, voire Woody Allen etc...), je serais d'accord mais la coupure fut si nette entre le muet et le parlant  (en beaucoup de point de vues techniques, matériels, son, comportement, scenarii etc.) que je me demande si les films de «30-40» évoquait souvent dans leurs productions  «de manière restrospective une époque du cinéma»???

En fait l'histoire du cinéma est complexe, très riche et aussi lucide dans ses actions. The Artist est une belle et véritable oeuvre artitisque rendant hommage certes à une époque révolue mais il n'est pas le seul de ce genre...En fait il rend justice avec brio à l'histoire du cinéma qui commence à disparaitre de l'horizon des amateurs puisque cette histoire leur reste largement méconnue. C'est dommage pour une critique objective. C'est la même chose pour la littérature, la pensée, la musique, les arts en général.

Laissons tomber Besson...Hazanavicius s'amuse, nous amuse, c'est le rôle de tout directeur de cinéma passionné et sérieux. Dans ce sens il vient de rentrer dans cette histoire comme si un personnage rentrait dans un roman...Je trouve çsa génial et on s'en fout que ce soit français ou non, russe, mongolien, chinois ou américain. La culture est une parole universelle...Laissons les Artistes s'exprimer et apprenons cette belle Histoire du cinéam (nouvelle forme de narration qui est révolutionnaire elle aussi comme le fut l'imprimerie) pour les comprendre. Merci et bonne journée.

Très inspiré et novateur (ne ratez pas la 29è minute du film !), en cadeau... une très belle partition de Ludovic Bource (1)- finalement, qu’avons-nous besoin de films parlants et bavards ? -, The Artist de Michel Hazanavicius est le premier et sans doute le seul film du cinéma muet qui traite de sa propre mort tout en célébrant le cinéma parlant.

Newsletter
Je m'identifie