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Chine/Xinjiang Rencontre avec Rebiya Kadeer / La force d’un destin

Ses longues tresses noires sont devenues grises au fil des ans et des épreuves qui ont jalonné sa vie de militante, en particulier l’exil. Rebiya Kadeer projette l’image d’une femme forte, engagée au service de son peuple, la minorité turcophone et musulmane des Ouïgours du Xinjiang, la grande province de l’ouest de la Chine.


Fin février, la visite de trois jours en France de Rebiya Kadeer devait être l’occasion d’une rencontre au ministère des Affaires étrangères. Mais la seule réaction des autorités à sa demande d’entretien a été le silence. Doit-on y voir un lien avec le voyage à venir de François Hollande en Chine ? Présidente du Congrès mondial du peuple ouïgour, la dissidente avait sollicité l’autorisation d’organiser, du 20 au 23 avril à Paris, le deuxième Congrès mondial des femmes ouïgoures. Lors de son passage, La Chronique l’a rencontrée pour parler de ses projets et de son combat.

 

Pourquoi avez-vous choisi Paris pour recevoir le prochain Congrès des femmes ouïgoures ?

Nous voulons attirer l’attention des Français sur la situation de nos femmes. Celles-ci ont perdu leurs maris et leurs enfants, sont traitées comme des citoyennes de seconde zone, subissent un contrôle de la natalité hallucinant puisqu’on les oblige à partir à la campagne, à quitter leur domicile ou à se réfugier dans les montagnes après la naissance de leur deuxième enfant. Je souhaite aussi organiser ce Congrès à Paris parce que pour nous, la femme française est un exemple. Enfin, il faut faire connaître la cause des Ouïgours en France et pour cela nous aimerions ouvrir dans sa capitale un bureau de représentation du Congrès mondial du peuple ouïgour.

 

Que pouvez-vous nous dire sur la situation au Xinjiang aujourd’hui ?

Depuis le massacre de 2009, le pire de tous ceux qui ont été commis au Xinjiang depuis la Révolution culturelle, la pression à l’encontre de notre peuple ne s’est pas arrêtée. Après les événements d’Urumqi, entre 40 et 50 personnes ont été condamnées à mort et exécutées. C’était pour la plupart des jeunes, qui avaient entre 18 et 30 ans. Les chiffres de la répression ont été publiés par le gouvernement chinois lui-même pendant la session de l’Assemblée nationale du peuple de 2011, lorsque les députés ont avancé le chiffre de 18 000 arrestations d’Ouïgours la même année. Aujourd’hui, les villes du Xingjiang sont quadrillées et la population se terre, elle a peur.

 

La jeunesse est donc la principale cible des forces de l’ordre chinoises. Comment réagit-elle face à la répression ?

Les pressions sont si fortes que les jeunes cherchent surtout à s’exiler, notamment depuis que la répression s’est abattue sur les principales villes de la province. Ils ne voient pas comment rester chez eux puisqu’ils ne seront jamais tranquilles, harcelés en permanence par la police. Partir est le souhait de tous ceux qui sont encore en prison ou qui viennent d’être libérés. Je vous rappelle qu’après 2009, 40 000 jeunes Ouïgours ont été arrêtés, considérés comme des prisonniers politiques. La situation est parfois désespérée notamment en raison des perquisitions de l’armée chinoise et de la présence croissante de l’immigration han. En juin 2012, l’Assemblée nationale chinoise a voté un décret qui prévoit l’envoi de 10 millions de nouveaux migrants hans tous les ans.

 rebyia_kadeer_aeroport.thumbnail.jpgRebiya Kadeer lors de son arrivée aux Etats-Unis: Rebiya Kadeer lors de son arrivée aux Etats-Unis

Outre les atteintes aux droits fondamentaux des Ouïgours, vous critiquez les dégâts écologiques provoqués par l’occupation chinoise. Que pouvez-vous nous dire des conséquences pour l’environnement  ?

Dans les années 1950, le gouvernement chinois avait orchestré la colonisation en créant des colonies militaires, c’est-à-dire, en envoyant au Xingjiang des « paysans soldats » au profit desquels une grande partie des terres appartenant aux paysans ouïgours a été confisquée. Ces colonies connues sous le nom de bingtuan se sont multipliées, ayant comme conséquence le déplacement des paysans ouïgours vers les villes, où ils végètent sans emploi et sans revenus. Comme par ailleurs le mot d’ordre est de « produire plus », l’utilisation intensive d’engrais est en train d’empoisonner notre sol et nos sources d’eau. Les rares paysans qui ne sont pas partis en exil ou vers les grandes villes sont employés par ces grandes fermes d’État et perçoivent des salaires si bas qu’on dirait de l’esclavage.


Depuis quelques années l’enseignement du ouïgour a disparu des écoles, au profit du seul mandarin. Craignez-vous la disparition de votre langue maternelle ?

Depuis 2006 les écoles à double enseignement de langue ont été supprimées. On n’y enseigne plus que le mandarin. Dans les bibliothèques et les librairies on ne trouve plus d’ouvrages dans notre langue. Parallèlement, il n’y a plus de professeurs de langue ouïgoure, le système chinois les force à aller enseigner ailleurs, ils sont envoyés dans d’autres régions ou alors sont mis à la retraite encore jeunes. Quelque 400 professeurs ont été ainsi déplacés dans différentes villes de Chine. Les enfants sont eux aussi envoyés vers d’autres provinces pour être éloignés de leurs racines culturelles. On dénombre environ 50 000 jeunes ouïgours obligés de continuer leurs études hors du Xingjiang. Un projet du Comité central du Parti communiste chinois prévoit de déplacer 20 000 jeunes ouïgours d’ici à 2015. 


Croyez-vous que l’ouverture d’un dialogue avec le nouveau Président Xi Jiping est envisageable ?

Avant le 18e congrès du Parti communiste chinois, j’ai déclaré dans un entretien au journal Washington Post que si le nouveau gouvernement chinois était disposé à faire la paix nous serions prêts à discuter avec lui. Cependant, juste après sa nomination, Xi Jiping a condamné à mort trois Ouïgours prisonniers politiques qui avaient été renvoyés en Chine par le gouvernement de Malaisie. Juste après le 18e congrès les autorités chinoises ont annoncé le début d’une nouvelle campagne de trois mois pour « nettoyer » le Xingjiang.

 

Et si par hasard le gouvernement chinois acceptait le dialogue, quelle serait votre proposition ? Autonomie, indépendance ou une autre formule acceptable pour les deux parties ?

Après 1949, le gouvernement chinois nous a accordé le statut d’autonomie. Il nous a dit : « C’est vous qui allez décider de votre avenir et gérer vos richesses, vous pouvez conserver votre langue et votre culture ». À l’époque, il n’y avait que 2 % de Chinois dans la région. Depuis, leur nombre a augmenté et leur pouvoir aussi. Ils ont accaparé nos richesses, confisqué nos terres, détruit notre environnement, l’autonomie promise n’est pas respectée et nous ne sommes plus chez nous. Notre culture est en train d’être réduite à néant, comme vous pouvez le constater en voyant la destruction de Kashgar, la ville symbole de la culture ouïgoure.

Notre langue n’est plus enseignée dans les écoles ni dans les universités, elle risque de disparaître. Et malgré tout, nous sommes pour le dialogue et la paix. Si le gouvernement chinois accepte notre proposition, celle d’une « cohabitation des ethnies » et non l’hégémonie d’une seule, les Hans, on pourrait arriver à un accord. Bien sûr l’indépendance – en laissant les Chinois gérer la Défense et la Politique étrangère – serait une formule envisageable. Il doit aussi exister d’autres formules mais seul l’avenir nous le dira. Si au moins nous pouvions obtenir l’autonomie promise en 1949, accordée en 1955 mais jamais respectée, ce serait une bonne chose.

 

Est-ce que « le Printemps arabe » en Égypte ou en Tunisie et la montée en puissance d’un islam politique a eu un impact au Xinjiang ? À vos yeux l’islam ouïgour doit-il jouer un rôle dans le combat pour une autonomie réelle ?

L’islam ouïgour est une religion pacifique. Il n’y a pas chez nous de potentiel pour la création de mouvements activistes religieux parce que notre islam n’est pas combatif, on ne prêche pas la guerre sainte dans nos mosquées. Et si des Ouïgours ont été pris en Afghanistan, ce n’est pas parce qu’ils ont choisi de rejoindre les partisans du djihad mais parce qu’ils ont fui la répression des Hans. Les jeunes ouïgours s’exilent dans les pays voisins du Xinjiang pour vivre en paix et non pour devenir des extrémistes. 

Propos recueillis par Any Bourrier.

rebiyakadeer25250.gif Rebiya Kadeer, en visite à Amnesty International

Biographie de Rebiya Kadeer

- Novembre 1946 : naît dans une famille pauvre ouïgoure de la province autonome du Xinjiang (ouest de la Chine).

- 1961 : épouse, à 15 ans, un petit fonctionnaire, dont elle a six enfants.

- 1962 : ouvre une boutique pour revendre les vêtements qu’elle fabrique elle-même. Les Ouïgours n’ayant pas le droit de pratiquer le commerce, Rebiya est arrêtée pour la première fois.

- 1975 : pendant la Révolution culturelle les Gardes rouges obligent son mari à divorcer.

-  Dans les années 1980, Rebiya se lance dans les affaires, ouvre une blanchisserie, puis un centre commercial lorsque les Ouïgours obtiennent l’autorisation de commercer en République populaire de Chine. Elle devient une puissante femme d’affaires, sera cinquième fortune de Chine dans la décennie suivante.

- 1981 : épouse en secondes noces Sidik Rouzi, intellectuel ouïgour qui a fait dix ans de camp de travail.

- 1995 : désignée par les autorités chinoises comme déléguée auprès de la Quatrième conférence mondiale de l’Onu sur les femmes organisée à Pékin.

- 1998 : dénonce à la tribune de l’Assemblée les crimes de la police chinoise. Pékin empêche sa réélection à la Conférence consultative du peuple chinois.

- Août 1999 : est arrêtée à Urumqi, capitale du Xinjiang, condamnée à huit ans de prison pour avoir « divulgué des secrets d’État ».

- Mars 2005 : libérée sous la pression de la Secrétaire d’État américaine Condoleezza Rice, elle est forcée de partir aux États-Unis, où habitent déjà son mari et 5 de ses 11 enfants. Ses autres enfants sont restés au Xinjiang, où ils sont de fait des otages du gouvernement chinois garantissant la « bonne conduite » de Rebiya Kadeer.

- 2006 : élue à la présidence du Congrès mondial des Ouïgours, l’organisation internationale des Ouïgours en exil.

Consultez le sommaire complet de La Chronique du mois d'avril, voir http://www.amnesty.fr/node/8214

Tous les commentaires

02/04/2013, 18:19 | Par Jean-Claude POTTIER

Et quand tu fuis Pékin, parce que tu es musulman ouïgour, tu te retrouves très naturellement en Syrie aux côtés des djihadistes.

C'est tellement évident!

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