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Confrérie des chevaliers du TastevinConfrérie des chevaliers du Tastevin© DR

Ce week-end, le précédent, le prochain, la Bourgogne célèbre la Saint-Vincent, fête des vignerons, empreinte d’une religiosité aussi flamboyante que consensuelle.

 

 

 

Dijon, ce week-end, a vécu au rythme joyeux d’une Saint-Vincent d’anthologie, l’événement s’inscrivant notamment dans le cadre de la candidature des « Climats du vignoble de Bourgogne » au Patrimoine mondial de l'Unesco.

Mais c’est toute la région qui, vers la fin janvier, connaît cette fièvre délicieuse et honore ses vins.

Villages décorés, processions des confréries en costumes remarquables, portant bannières et statues du saint, offices religieux, intronisations de notables, dégustations et agapes (traditionnellement un « festin de cochon »)… La presse locale multiplie les annonces, les programmes, les récits et les photos.

Le héros de cette fête est né, selon toute probabilité en Espagne, à la fin du IIIe siècle, période peu favorable pour les chrétiens dans l’Empire romain. Archidiacre à Saragosse, il fut en conséquence promptement arrêté, torturé et mis à mort le 22 janvier 304.

Quel rapport entre le martyr et la vigne ? Mystère. Version douce, on avance le fait qu’une fonction du diacre pouvait être de verser le vin dans le calice, au cours de l’eucharistie ; version dure, qu’une roue de pressoir aurait été utilisée pour le torturer…

Bref, le voici propulsé saint patron des vignerons, avec une belle carrière à suivre.

Survivance des corporations du Moyen Âge, ces multiples sociétés déclarent perpétuer entre vignerons une solidarité empreinte de ferveur chrétienne - pas inutile, à entendre dans les villages de producteurs, les confidences sur les rivalités et les inimitiés qui s’y déchaînent parfois.

Sociétés aujourd’hui plus florissantes que jamais, à l’image de la plus connue d’entre elles, la Confrérie des Chevaliers du Tastevin.

Cette dernière intronise régulièrement de nouveaux membres, qu'elle élève donc au grade de « chevaliers ». Lors du rituel d' « adoubement », le « Grand Maître de cérémonie » entouré du « Grand Conseil des chevaliers » prononce des paroles d’un œcuménisme audacieux :

« Au nom de Noé père de la vigne

Au nom de Bacchus, dieu du vin

Et au nom de saint Vincent, patron des vignerons,

Je vous fais chevalier du Tastevin. »

 

Après quoi l’impétrant peut se balader le reste de la journée avec une tasse à vin rutilante en sautoir. (C’est ce qui s’est passé samedi pour le sénateur-maire de Dijon, François Rebsamen, intronisé en bonne et due forme).

 

Pour le néophyte, le spectacle a de quoi surprendre. Sans même parler - sujet essentiel mais qui n’entre pas dans notre propos, des multiples questions que peut susciter cette dévotion affichée pour le vin - les défilés dans les rues pavoisées, d’hommes (essentiellement) en robes pourpres, et coiffés de couvre-chefs tout droit sortis de l’univers de Harry Potter, entrant solennellement dans les églises à la suite du saint ballotté par les porteurs… cela peut légitimement susciter des sentiments mitigés. Surtout si on songe que les fins de journée sont notoirement moins religieuses que le début, et les fêtards plus tous lucides.

Curieusement, les agités de Civitas, si prompts à s’insurger devant des œuvres de théâtre auxquelles ils n’entendent goutte mais qu’ils supposent blasphématoires, ne s’indignent pas de cette forme inédite de dialogue interreligieux, qui soumet saint Vincent simple « patron » des vignerons  à Bacchus « dieu » du vin et Noé « père » de la vigne, malmenant sérieusement au passage, on en conviendra, jusqu’au pied des autels, les fondements du catholicisme en général et le dogme de la Trinité en particulier.

Les farouches défenseurs de la laïcité, quand il s’agit de l’islam et d’une prière débordant sur la rue, qui s’étranglent sur les compromissions de la République avec la religion, ne trouvent rien à redire à ces manifestations christiano-païennes d’un genre très ostentatoire, auxquelles se prêtent de bonne grâce nos élus de tous bords ainsi que les représentants de nos institutions.

Faut-il en sourire, faut-il le déplorer ?

La Saint-Vincent quoi qu’il en soit reste un bon plan pour les animaux des champs, des vignes et des forêts. Ce jour-là, nombre de chasseurs sont occupés ailleurs et peuvent le rester, si le cœur leur en dit, jusqu’à la Saint-Glin-Glin.

 

Tous les commentaires

Martyre et vigne: "vin-sang"?

Pourquoi pas ?! En attendant - pour les abstinents (?) - "vin-sans"...

Quel bonheur de lire un tel papier. Moi qui pensait être un des rares Bourguignons a m'interroger sur cette beuverie patronnée par un saint aussi mystérieux qu'anachronique dans une république plaçant la religion dans le domaine privé. Il est d'ailleurs surprenant de voir ces politiques légiférant contre la burqa au nom de la laïcité ; dans le même temps, les mêmes se promènent tout heureux derrière une statue représentant un homme dont on ne sait rien. La place de la religion est-elle à degrés variable ?

Qu’auraient dit ces mêmes amateurs de vins si des musulmans déambulaient dans les rues pour honorer un personnage de leur religion ? J’entends déjà le front national hurlait au respect de la laïcité et vociférant des arguments très réfléchis : « cette manifestation est bien la preuve qu’ils ne respectent pas notre payes, ni son histoire, et ni même notre laïcité. »

 

Oui, le folklore pseudo-religieux ne fait pas oublier que le seul culte célébré ici est celui du vin, avec toutes ses ambiguïtés...

Loin d'être des célébrations religieuses, ces cérémonies resssemblent plutôt à des moqueries de la religion, à caractère subversif  - les puritains en sont choqués. Le côté beuverie est certainement le but de nombreux participants et ces fêtes sont aussi considérées comme des aides publicitaires aux produits régionaux (évidemment, chacun ses goûts !) 

Les musulmans aussi font des processions aux tombeaux de leurs saints, fêtes que les mêmes puritains de leur religion condamnent. Y aurait-il un saint musulman enterré en France que le droit d'une procession pourrait être demandé en mairie. Mais ce seraient alors les intégristes musulmans qui l'interdiraient....

Bonjour Anne,

     Encore un exellent papier ! Il nous présente objectivement toutes les facettes de ce culte ô vin et ses curieux amalgames. Fait appel à notre intelligence en nous questionnant sur ses paradoxes, sans parti pris ou si peu sauf à nous interpeller. Au moins de quoi réfléchir pour de nombreux jours... Je doute que nous puissions y trouver réponse au fond d'un verre, fût-il de ces exellents crus de bourgogne et de leurs dérivés qui le seraient moins, distribués légalement et sanctifiés dans nos estaminets qui ne sont plus des assommoirs.

Merci Anne, recommandé avec admiration.  

Merci pour votre lecture fidèle et votre soutien Petit Ramoneur !

Bien cordialement.

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