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Et leurs têtes ?
Ce sont les oubliés du voyage en Algérie de François Hollande. Mohamed Lamjad Ben Abdelmalek, Cheik Bouziane, Bou Amar Ben Kedida, Si Moussa Al-Derkaoui, Si Mokhtar Ben Kouider Al-Titraoui, Aïssa Al-Hamadi, six résistants qui se sont battu avec courage et détermination contre le corps expéditionnaire français en Algérie au XIXe siècle.
Le premier, plus connu sous le nom de Chérif Boubaghla, « l’homme à la mule », fut l’initiateur dans le Djurdura et les Babors de la révolte qui porte son nom et qu’il dirigea jusqu’à sa mort, ainsi que le compagnon de Lalla Fatma N’Soummer. Aïssa Al-Hamadi était son lieutenant. En 1854, après avoir été dénoncé, « l’homme à la mule » est poursuivi par les frères Mokrani qui s’étaient alliés aux Français. Sa tête fut tranchée alors qu’il était encore en vie.
Le deuxième, Cheikh Bouziane, fut le chef de la révolte de l’oasis des Zaâtchas, qui a tenu en échec deux mois durant l’armée française dans ce qui fut l’un des combats les plus meurtriers de la conquête de l’Algérie. Le 26 novembre 1849, la population en paya le prix. La victoire des troupes françaises donna le signal d’un massacre général : un millier d’hommes, de femmes et d’enfants périrent, achevés à la baïonnette. Les têtes de Cheikh Bouziane, de son fils et celle de Si Moussa Al-Darkaoui furent empalées et exposées, d’abord dans le camp militaire des Zaâtchas, puis à Biskra, pour « convaincre les sceptiques de leur mort et servir d’exemple à ceux qui essaieraient de les imiter ».
Le troisième, Bou Amar Ben Kedida fut tué dans un combat sous les murs de Tebessa.
Les têtes, ce sont des « crânes secs », à l’exception de celle, momifiée, de Aïssa Al-Hamadi. Il y en a 37 au total, entreposées avec d’autres restes mortuaires et le moulage intégral de la tête de Mohamed Ben-Allel Ben Embarek, lieutenant et alter ego de l’Émir Abd El-Kader, dans de simples boîtes en carton rangées sur les étagères « d’énormes armoires métalliques grises aux portes coulissantes fermées à double-clé » quelque part dans les réserves du Muséum national d’histoire naturelle. C’est là que, après avoir « remué ciel et terre » pour les retrouver, l’historien et chercheur algérien Ali Farid Belkadi finit par les découvrir en mars 2011.
Malgré l’exemple de la restitution des têtes maories depuis mai 2011, le précédent ambassadeur de France en Algérie, Xavier Driancourt (remplacé à la veille de l’élection de François Hollande par le très sarkozyste André Parant), prétendit, lors d’un débat organisé le 6 février 2012 par le quotidien Algérie-News, que leur restitution ouvrirait la voie à d’autres réclamations, comme celles de La Joconde ou de l’Obélisque de la place de la Concorde…
Pourtant, selon Philippe Mennecier, directeur des collections au MNHN, rien ne s’oppose à ce que ces restes mortuaires soient rapatriés. Il suffirait que l’État algérien en fasse la demande officielle auprès de l’État français.
Aujourd’hui encore, rien ne semble avoir été fait dans ce sens, malgré la pétition initiée en mai 2011 par Ali Farid Belkadi et sa lettre adressée à Abdellaziz Bouteflika.
P.-S. Ali Farid Belkadi signale également, dans une longue lettre adressée le 14 février 2012 à l’ambassadeur de France Xavier Driancourt, qu’il a pu accéder à des œuvres d’Horace Vernet « furtivement conservées dans les réserves du musée de Versailles ». L’une d’elle est une toile gigantesque montrant le pillage de tombes algériennes profanées par la soldatesque française brandissant des morceaux de cadavres au bout de leurs baïonnettes… Quand le public pourra-t-il observer les scènes d’horreurs coloniales que ce peintre, qui était pour Baudelaire « l’antithèse absolue de l’artiste » mais que Gautier considérait comme « le journaliste de la peinture », s’appliqua à reproduire lorsqu’il suivit le corps expéditionnaire à la recherche de « débris encore fumants », selon ses propres termes, après que Louis-Philippe l’eut choisi comme principal hagiographe de la conquête de l’Algérie ?
Nota bene : À propos de ces restes mortuaires, voir l'article publié sur le site de la LDH de Toulon, ici.
La gravure en tête du billet figure dans le livre du docteur Le Quesnoy, L'Armée d'Afrique depuis la conquête d'Alger, 1888. Le Quesnoy était médecin chef de l'armée française.


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Sans voix...
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C'est absolument incroyable cette histoire : des têtes d'hommes conservées dans un Musée d'Histoire Naturelle, un lieu consacré, par définition, aux animaux.
Une preuve de plus, s'il en fallait, de la confusion totale qui a régné dans les esprits de l'époque.
Merci de nous avoir donné cette information. Il y aura de suites, c'est évident.
Sans voix...
Pourquoi le gouvernement algérien refuse-t-il de faire cette demande ?
Une demande officielle porterait pourtant cette situation honteuse à la connaissance d'un plus grand public - en affontant aussi par ce geste les tenants des "bienfaits" de la colonisation.
Quant aux oeuvres cachées d'Horace Vernet, ce n'est guère surprenant - la transparence sur ce qui est montré ou non n'étant jamais de mise. J'espère que toutes les oeuvres en question seront exposées. Si ce billet peut y contribuer...
Merci en tout cas pour ce billet et les liens.
D'autres têtes momifiées, détenues ailleurs (Grande Bretagne, Norvège) ont aussi été restituées. A Oslo, par exemple, elles étaient conservées au Musée des Affaires Culturelles, département ethnologie : logique. Lire ici.
Les restitutions de têtes ont commencé aussi dans d'autres capitales européennes, par exemple à Berlin.
Ce qui frappe particulièrement dans le cas de ces têtes et des restes mortuaires algériens, c'est qu'il s'agit de purs trophées de guerre. Aucun prétexte scientifique ne vient justifier leur présence au MNHN où la plupart semblent avoir abouti après donation par ceux qui avaient hérité de ces collections macabres.
L'attitude de l'État algérien est inexplicable, d'autant plus qu'il a, il y a peu, vivement réclamé Baba Merzoug, le canon de Brest.
Au moment du débat ayant conduit à la "restitution" des têtes maories, les parlementaires ont clarifié les critères permettant de la justifier :
- La demande est considérée comme légitime si elle émane d'un Etat démocratique
- La demande doit être portée par "un peuple vivant" dont les "traditions perdurent" et ont résisté à l'histoire"
- Le retour de ces restes humains doit se faire au nom de la dignité. Leur place est donc au sein d'une sépulture et pas dans un musée.
- Ces restes humains ne doivent avoir aucun intérêt scientifique.
Arnaud Esquerre http://www.scienceshumaines.com/les-os-les-cendres-et-l-etat_fr_28106.html montre comment ces questions ont parti lié à la nation et à l'identité nationale.
Ces restes appartiennent à leur nation (critère 2) qui est donc une communauté morte-vivante.
un billet riche qui participe a une meilleure connaissance de l'histoire complexe de l'algerie et de la france, merci.
une decouverte pour moi
Il a oublié aussi de saluer la mémoire de l'aspirant Henri Maillot, jeune communiste algérois , héroïque militant anti-colonialiste : je l'ai bien connu...Et aussi tant d'autres dont les ombres rodent encore sous "les oliviers de la justice" !
Il a oublié plusieurs choses,sauf une ,son poste.De qui depend son poste?
ps:a Alger il me semble qu'il y'a un hopital qui porte le non de Maillot .
L'hôpital Maillot (débaptisé depuis) tire son nom de son médecin fondateur, le Dr Maillot, en 1832. Il n'y a donc aucun rapport avec cet Henri Maillot que j'aie connu et qui a livré un camion d'armes au FLN...
Il y a à Alger une stèle à la mémoire de tous les Français qui ont aidé le combat du peuple algérien, certains comme Henri Maillot au prix de leur vie. Mais je crois qu'il s'écoulera beaucoup de temps encore avant que ces personnes soient honorées par la France officielle. Un tel geste entraînerait la réprobation d'une grande partie de la population. François Hollande a fait déjà un premier (et grand pas si l'on pense à l'attitude des gouvernements précédents) avec Maurice Audin.
Recommandé.
Cela rappelle le sort de la "Vénus hottentote" dont la dépouille a été rendue à l'Afrique du Sud en 2002.
http://www.ina.fr/art-et-culture/musees-et-expositions/video/1932274001030/restitution-de-la-venus-hottentote-a-l-afrique-du-sud-par-la-france.fr.html
Abdellatif Kechiche a tiré de cette histoire sordide un film bouleversant, "Vénus noire".
Je conserve cet article pour l'adresser au premier imprudent qui se hasardera à m'adresser un mail raciste, au cas ou, on ne sait jamais... Il rejoindra la longue liste des faits tous plus accablants les uns que les autres commis par nos troupes, tant ceux commis en Algérie, qu'au Maroc (sous Pétain) que ceux pour mâter la révolte de Madagascar. Un grand merci pour avoir fait ce travail de mémoire, afin que nul ne puisse dire là aussi : je ne savais pas !
J'ignorais totalement , Anne
J'en suis .....
Merci pour ce billet
Comme toi, Ben, je ne cesse de lire et d'apprendre. C'est le responsable du site Internet de la LDH de Toulon qui a attiré mon attention sur ces restes mortuaires. J'ai attendu de voir l'évolution, à la suite du changement de gouvernement en France, des relations entre nos deux pays pour écrire ce billet.
Est ce parceque Mohamed Lamjad Ben Abdelmalek, Cheik Bouziane, Bou Amar Ben Kedida, Si Moussa Al-Derkaoui, Si Mokhtar Ben Kouider Al-Titraoui, Aïssa Al-Hamadi étaient berbères et kabyles que le retour de leurs restes en Algérie n'est pas revendiqué et encore moins souhaité? Glorifier ces héros de la première résistance serait aujourd'hui comme hier, politiquement incorrect compte tenu de la revendication d'autonomie kabyle ?
Peut-être… Le silence du gouvernement algérien autorise toutes les hypothèses.
incroyable ... l'horreur et le mépris n'ont décidément pas de limite.
Merci pour eux..
Merci Anne, pour cette mise au jour.
Un travail de mémoire qui aurait le mérite d'être mis en Une par Mediapart, pour que le passé soit en effet révélé et pensé, pour un avenir sein dans la réconciliation franco-algérienne. Certains (certaines - Anne Guérin-Castell) s'y attachent. Et chacun de ces articles a une grande importance.
Merci à tous les lecteurs et contributeurs. Essayons de diffuser cette information le plus largement possible dans les deux pays.
Merci chère Anne pour ce billet très important et très étonnant.
Bonjour Anne,
Vaut mieux tard que jamais,
J'ose faire le pas, et parler de quelque chose dont il est difficile à avoir du recule,
Les Zaâtchas, ce sont mes ascendants et mon père qui est né en 1896, continué à en parler de leur massacre et de l'exil de son ascendance vers le Constantinois, comme si cela se fût passé hier. Les zaâtet, qui sont un clan de la tribu des Zaâtchas, ont reconstruit petit à petit leur village sur les ruines du kseur de leur aïeul, détruit à l’occasion de cette bataille que vous évoquez et qui à ce jour porte leur nom.
Je vous avoue que cela donne une sensation indescriptible de savoir que la tête de votre ancêtre est conservée dans le tiroir d'un musée comme un vulgaire objet souvenir, d'une expédition parmi d'autres comme un trophée pour marquer une quelconque supériorité ou puissance ou je ne sais plus quoi...
J'ai voulu à plusieurs reprises m'engager pour leur récupération, rien que l'idée me plongeait dans une sensation plus incompréhensible encore, où se mêle malaise, indignation, honte, outrance...
Pire encore, j'ai un oncle qui a réussi à restituer approximativement le nom en le transformant de Benzatat à Zatet après un jugement, mais moi je n'arrive pas à faire le pas, toujours le même blocage,
Pareil pour l'écriture, je voulais faire un article, il n’y a pas moyen, ça ne passe pas !
Bonjour Youcef,
Je crois que je comprends bien votre émotion indescriptible et ce mélange de sentiments qui vous habite en pensant que la tête d'un de vos ascendants, chef glorieux, qui plus est, se trouve conservée dans une boîte en carton enfermée dans une armoire fermée à double clé d'un musée français. Je n'imaginais pas en écrivant ce billet qu'il rencontrerait un descendant de ces personnes parmi les abonnés de Mediapart… L'indignation, nous sommes nombreux à la partager, nous dont les ancêtres sont confiés à une terre accueillante*.
Depuis sa publication sur Mediapart, ce billet a été lu par un Algérien vivant au Canada, qui a voulu voir ces restes mortuaires lors d'une venue à Paris. Il a frappé à toutes les portes possibles, on lui a opposé un argument négationniste : il n'y a aucune tête au Musée national d'histoire naturelle** ! Or, lorsque cette affaire est sortie dans la presse algérienne avant d'être relayée en France par le site de la LDH de Toulon, elle n'a été démentie ni par l'ambassadeur de France en Algérie, ni par Philippe Mennecier, qui était alors (et est toujours, semble-t-il, voir ici) chargé de conservation de la collection d'anthropologie biologique du MNHN.
Je pense que la honte devrait plutôt être du côté de ceux qui conservent ces restes mortuaires, cela depuis le début !, et éventuellement de leurs descendants. Ainsi que des deux États français et algérien incapables de mettre fin à ce scandale. À ce propos, je suis très étonnée, ayant eu l'occasion de tomber dessus il y a peu, de voir que la pétition qui circule depuis plus d'un an n'avait recueilli qu'une soixantaine de signatures ! Mea culpa : je l'avais signalée sans donner le lien de façon assez explicite, je le fais aujourd'hui, c'est ici. J'en extrait un paragraphe :
“Ces manquements détestables aux règles morales les plus rudimentaires, aucune culture ne saurait y souscrire, aucune croyance ne peut les admettre. Aucune pratique de piété ne peut permettre qu’un corps soit délibérément séparé d’un bras, d’une jambe ou de la tête pour finir naturalisé dans un musée pour la postérité.”
Signer une pétition, ce n'est pas grand-chose, nous le savons. Et pourtant, ce serait bien que celle-ci atteigne au moins le millier de signatures. De votre côté, Youcef, sachant que vous possédez deux moyens d'expression, les mots et les images, je ne doute pas que vous arriverez à dépasser l'impossibilité qui est la vôtre actuellement. Pourquoi pas un film documentaire sur cette bataille des Zaâtchas – il y a des textes, il y a le récit de votre père si présent dans vos souvenirs, la mémoire d'autres personnes autour de vous à interroger, les lieux mêmes dont vous parlez – qui pourrait se terminer, en point d'orgue, sur cette terrible présence des têtes au MNHN ? En vous écrivant, je vois le film, un film à la première personne, j'entends la voix du commentaire, la vôtre. Personne d'autre que vous ne peut faire ce documentaire. Foncez !
* Quoique… Vous n'ignorez pas que la question des cimetières européens d'Algérie, qui n'ont pas tous été été préservés, loin de là, fait l'objet de négociations récurrentes. Mais cela n'a que peu à voir avec le cas de ces restes mortuaires et je ne la rappelle que pour couper court aux arguments d'éventuels lecteurs attachés à la rhétorique nostalgérienne. Il y en a quelques-uns parmi les abonnés.
** Si vous souhaitez contacter cette personne pour avoir des informations plus directes sur sa recherche parisienne, en particulier sur ce qui lui a été répondu, je pourrais vous communiquer une adresse mail par l'intermédiaire d'un ami qui la connaît bien.
Anne, on aimerait vous lire plus souvent.
Pour Tebessa vous devriez contacter le cinéaste Algérien Ahmed Rachedi qui a des attaches dans cette région.
Bonjour Miss,
Merci de votre mot. Je suis pour quelques mois prise par un projet important (euh, non, deux en fait !) qui limite drastiquement le temps que je peux consacrer à Mediapart. J'espère que Youcef va réaliser ce film documentaire et tenir compte de votre conseil à propos d'Ahmed Rachedi. Peut-être une piste pour la production ?
C'est fou, ce billet m'a rappelé ce magnifique film, une autre histoire de têtes...coupées, gardées puis rendues. La rebellion de Kautokeino
J'avais écrit un billet ici: http://blogs.mediapart.fr/edition/l-edition-normande/article/220309/il-reste-encore-une-semaine-pour-y-aller-au-festival-
Pour le reste, comme tous, sans voix.
Je reviens sur ce billet : quelle honte que cette affaire ! On touche du doigt ce que des bureaucrates font pour éviter toute remise en question, tout sursaut de dignité. Cette demande douit absolument être entendue. Je vais tout de suite sur la pétition. Grand merci, Anne.
Bonjour matinale Marielle !!!
Je suis d'accord, cette demande est légitime, et devrait aller de soi. Mais je doute que tout aille si vite.
La pétition en ligne :
http://restesmortuairesderesistantsalgeriensaumuseumdeparis.blogs.nouvelobs.com/archive/2011/05/27/petition-rapatriement-restes-mortuaires-museum-paris.html