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Ma bouche (Tadeusz Różewicz)
Ce jour se termine
par le dîner
le brossage des dents
un baiser
les affaires à ranger
c'était donc ça un jour
un de ces jours précieux
qui ne reviennent jamais
Qu'est-ce qui m'est arrivé
Il est venu il a passé
du matin jusqu'au soir
pareil au précédent
Ô mon jour
mon unique
qu'ai-je fait
qu'ai-je fait
Peut-être faut-il qu'il en soit ainsi
le matin sortir
rentrer dans l'après-midi
répéter certains gestes
ranger un tas d'affaires
Ô mon jour
diamant le plus beau du monde
maison dorée
baleine bleu azur
larme dans mes yeux
Ô pensées quelque peu confuses
quand mains dans les poches je reste ainsi planté
cherchant des yeux à travers les barreaux gris de la pluie
l'érable qui vient de se couvrir d'or
Ma bouche
diseuse de vérité
mentait
s'entêtait soutenait
niait implorait
criait chuchotait
pleurait riait
Ma bouche
se moulant autour
des innombrables paroles
proférées
(traduit du polonais par Grażyna Erhard)
Tadeusz Różewicz, né en 1921, poète et dramaturge polonais, a reçu le Prix européen de Littérature 2008. Voir le site des Éditions Arfuyen.


Tous les commentaires
Oui. Mille fois oui !!!!!!
Salut, Anne!
Petit boujour en passant, et merci de cette friandise matutinale
JCD
Bonne Nuit
Dis donc, Camarade Soleil,
Tu trouves pas que c'est plutôt con
de donner une journée pareille à un patron ?
(Jacques Prévert)
Bonjour Anne,
C'est ainsi !!
Souvent, avant la libération de Stéphane et Hervé, voyant leurs jours défiler ( ainsi des miens, des notres... ) dans un sopt de qqs secondes, je rejoignais les sentiments dont ce poème se fait magistralement l' écho.
Gisèle M.
Pour moi, c'est chaque soir (pas très matutinal, en vérité, JCD)… surtout les jours où je me suis laissée emporter par le fait de parler… ma bouche…
Alors je me console en pensant qu'en effet, c'est ainsi… que peut-être faut-il qu'il en soit ainsi…
Un (autre) extrait de ce poème vient clore un documentaire de Karabasz, je crois que ce film vous plairait, Gisèle.
« La pensée se fait dans la bouche » (Tzara). J'aime beaucoup le délié des premiers courts vers de ce poème qui se réfléchissent comme dans un miroir sans tain : interrogative, exclamative vocative(s), qui creusent l'image dans ce miroir insensiblement déplacé au bout d'une main qui écrit, puis oublieuse de cette image mâchant sa propre parole. Merci, Anne, pour cette découverte.
Quelle belle citation de Tzara, Patrice !
En creusant l'image dans le miroir, les mots simples, obstinés de Różewicz ramènent toujours au monde tel qu'il est. C'est ce qui me touche particulièrement dans ses poèmes : “… la poésie d'aujourd'hui // est une lutte pour respirer.”