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L’art de Céline, une « petite musique » de mort

celinemeudon.jpgSUR LE SITE INTERNET d'ARTE : http://www.arte.tv/fr/Echappees-culturelles/Le-Proces-Celine/4194382.html

De « révolution littéraire » à « petite musique », le style de Louis-Ferdinand Céline bénéficie, depuis son Voyage au bout de la nuit (1932), de formules d’encensement qui frisent, parfois, l’adulation hystérique. Citons Gaëtan Picon, par ailleurs excellent critique d’art, qui lit – positivement - dans Le Voyage « l’un des cris les plus insoutenables que l’homme ait jamais poussé ». Certes, lors de la parution de Mort à crédit, en 1936, qui consacre l’usage, par Céline, de l’argot, de phrases tronquées, exclamatives et syncopées par la multiplication des trois points de suspensions, et qui précipite encore un peu plus le lecteur dans une perspective péjorative, voire nihiliste, de la vie, quelques supporters du Céline de la première heure ravalent, plus ou moins tardivement, leurs applaudissements en première lecture. Dès lors, Elie Faure, le grand historien de l’art, estime que l’écrivain « piétine dans la merde », tandis que Simone de Beauvoir affirme, en 1960, qu’elle-même et son compagnon Jean-Paul Sartre avaient relevé dans Mort à crédit « un certain mépris des petites gens qui est une attitude préfasciste »… André Breton, quant à lui, exprimait en janvier 1950 son « écœurement » à la lecture du premier tiers du Voyage, déjà…

Il n’empêche, la liste est longue, depuis le retour en grâce de l’écrivain collaborationniste, en 1951, des noms de critiques et littérateurs en vue qui, comme Philippe Sollers, clament leur adoration, jusqu’au grotesque : « En réalité, sur fond de tendresse désespérée, il est facile d’identifier le crime fondamental et médical de Céline : il fait rire. » (Sollers, dans Le Monde du 19 novembre 2004). Et le thème est dès lors établi, presque indiscutable : le soi-disant grand art littéraire de l’ermite de Meudon recouvre, minorise et fait même oublier son « antisémitisme exceptionnel » (juste formule d’Hannah Arendt). Dans cette veine, la position la plus sérieuse est tenue par Henri Godard, ancien normalien, agrégé de Lettres, auteur d’une thèse de doctorat d’Etat sur Céline (Paris IV, 1984), publiée en grande partie dans son livre-socle, La Poétique de Céline[1]. L’idée principale, unique en vérité, est qu’il y a deux Céline, bien sûr contradictoires : le raciste délirant, d’ailleurs inoffensif, et le génie libérateur de la littérature française… L’un est irréductible à l’autre, et réciproquement, mais, finalement, le seul qui compte, c’est l’artiste.

Le début de l’année 2011 a connu l’apothéose de ce point de vue, cinquantenaire du décès du « génie » obligeait. En effet, jusqu’au 21 janvier, cet anniversaire s’inscrivait parmi les « célébrations nationales » officielles recensées par le ministère de la Culture. A cette glorieuse occasion, une synthèse biographique officielle de Céline était signée par… Henri Godard, aujourd’hui professeur émérite à la Sorbonne, mais aussi éditeur, entre autres, des romans et de la correspondance de l’ermite de Meudon en Bibliothèque de La Pléiade (actuellement en quatre volumes), chez Gallimard. Dès les premières lignes, la rhétorique habituelle des défenseurs de Céline était mise en branle, soit, en substance : « Un antisémitisme condamnable, certes, mais un génie littéraire incomparable, tout de même… » In extenso, cela donnait, en ouverture du plaidoyer : « Doit-on, peut-on célébrer Céline ? Les objections sont trop évidentes. Il a été l’homme d’un antisémitisme virulent qui, s’il n’était pas directement meurtrier, était d’une extrême violence verbale et il a été condamné en justice pour cela. Mais [je souligne] il est aussi l’auteur d’une œuvre romanesque dont il est devenu commun de dire qu’avec celle de Proust elle domine le roman français de la première moitié du XXe siècle. Œuvres de même ampleur, opposées par bien des points mais qui toutes deux, rejetant la production de leur temps tout en s’enracinant dans la tradition antérieure, ont apporté à la littérature française quelque chose de radicalement nouveau. »

Ce qui pose principalement problème dans cette rhétorique adulatrice du « style », c’est qu’elle glisse toujours, immanquablement, jusqu’à la dénégation du véritable « crime » de Céline : un antisémitisme exterminationniste, un nazisme et un collaborationnisme parmi les plus conséquents des années 1930 et 1940. Les quelques lignes consacrées par Henri Godard à l’antisémitisme de Céline, dans sa note officielle, reprenaient ainsi, sans la moindre distance, l’autojustification de celui-ci à ce sujet, soit, en substance : « C’est par pacifisme et horreur de la guerre que… » In extenso, cela donnait alors : « L’année suivante [1937], avec l’aggravation de la menace de guerre dont il imputait la responsabilité aux juifs, Céline devint dans Bagatelles pour un massacre la voix la plus tonitruante de l’antisémitisme. Mais (…) il se tient soigneusement à l’écart de la collaboration officielle. »[2] Ce blanchiment une fois effectué, il devient possible, pour le « spécialiste » de réduire l’horreur de la Seconde guerre mondiale aux « bombardements » (de l’Allemagne par les Alliés) et même de faire un commentaire dithyrambique sur l’adéquation la plus élevée de l’œuvre du suppôt des nazis à « ce moment de l’histoire »… Je cite : « Si, son œuvre achevée, il apparaît comme irremplaçable, c’est d’abord pour cette invention d’une manière entièrement nouvelle et inimitable d’écrire le français. (…) Ce style à son tour était le seul qui pouvait donner une expression littéraire aux deux guerres qui ont imposé leurs stigmates à l’Europe de cette première moitié du XXe siècle. Celle de 1914-1918, après l’ouverture éclatante de Voyage au bout de la nuit, imprègne de manière diffuse toute la première moitié de l’œuvre. Celle de 1939-1945 est, à travers le phénomène nouveau des bombardements, la dominante des quatre derniers romans. Quelle autre œuvre, dans la littérature mondiale, est autant que celle-ci à la hauteur de ce moment de l’histoire ? » [Je souligne]

Dès lors, tout verrou moral étant levé, la conclusion s’imposait : « Sous ce double aspect, de styliste et de romancier capable de donner un visage [!] à son époque, Céline, cinquante ans après sa mort, émerge comme un des grands créateurs de son temps. Or ce temps est celui où la création artistique est devenue une valeur que nous reconnaissons, même là où elle ne coïncide pas avec nos valeurs morales [je souligne], voire les contredit. En commémorant Céline, nous nous inscrivons dans la ligne de cette reconnaissance, qui est l’un des acquis du XXe siècle. »

Voici donc le fond, dans tous les sens du terme, de la « reconnaissance » qui était proposée sous forme de commémoration officielle de 2011 :

- Considérer que l’antisémitisme de Céline était inoffensif,

- qu’il se justifiait par son horreur viscérale de la guerre,

- que le « grand art » de l’écrivain est continu du Voyage au bout de la nuit jusqu’à la fin de son l’œuvre, y compris pour celle concernant le « moment » 1939-1945,

- que la « création artistique » est une « valeur » qui domine, dans notre « reconnaissance » historique, les « valeurs morales »…

L’honneur revient à Jean-Pierre Martin, professeur de littérature à l’université de Lyon II, et à son Contre Céline, d’avoir démonté le mythe tocard du « Grand écrivain » forgé, surtout depuis les années 1970, par les « célinifiés » Henri Godard, Philippe Sollers, Julia Kristeva, Stéphane Zagdanski [ce cas me paraît beaucoup plus complexe, et Jean-Pierre Martin fait malheureusement l’impasse sur Philippe Muray, sauf par une citation, en p. 141], Frédéric Vitoux, et d’avoir démontré combien celui-ci a été construit laborieusement par Céline lui-même, dès la Libération, pour tenter de se blanchir du péché mortel de son antisémitisme exceptionnellement délirant. Son Contre Céline fait tomber le masque : « “Le style contre les idées”, prétend Céline. Contre les idées, vraiment ? Le style n’est pas là pour les contrer – plutôt pour être tout contre elles, pour mieux les transporter, en contrebande, dans le métro émotif. D’ailleurs Céline a-t-il vraiment “des idées” ? Il en a une, fixe, qu’il a toujours clamée haut et fort, c’est le racisme biologique. »[3]

D’autres véritables « critiques » littéraires, experts en sémiologie et en linguistique, ne se sont pas non plus laissés embobiné par l’affabulateur de Meudon. Henri Meschonnic, par exemple, relevait, à propos de la soi-disant oralité de l’écriture de Céline : « Un parlé de l’écrit, ou un écrit du parlé, avec ses conventions. Ses procédés syntaxiques, en petit nombre. Il n’est pas sûr que ce soit une oralité, malgré l’idée reçue. »[4] Quant au très dense Céline, fictions du politique d’Yves Pagès[5], il déroule dans le détail la généalogie stylistique (argot, parler soi-disant populaire, gouaille chansonnière subversive, anarchiste, déjà antisémite des années 1900, dites « Belle époque ») de l’écriture célinienne, dont l’originalité se trouve ainsi réduite à presque néant.

Pour finir, il me semble absolument nécessaire de relever qu’il y a des traces très nettes d’antisémitisme dans les soi-disant « chefs-d’œuvre » publiés en Pléiade, et qui ne choquent visiblement presque personne : du « youpinium » de L’Eglise (1926) à « l’air youtre » ou à « la tronche sémite » de D’un château l’autre (1959), en passant même par la « musique négro-judéo-saxonne » du Voyage (1932), le lecteur honnête peut pourtant suivre la partition réelle d’une « petite musique » qui, en vérité, « piétine » la vie. CQFD.

 

Antoine Peillon (a publié Céline, un antisémite exceptionnel, aux éditions Le Bord de L’eau, en mai 2011)

 

Bibliographie :

Philippe Alméras, Je suis le bouc. Céline et l’antisémitisme, Denoël, 2000

Philippe Alméras, Céline entre haines et passion ; Biographie, Pierre-Guillaume de Roux Editions, 2011

Hans-Erich Kaminski, Céline en chemise brune (1938), éditions Mille et une nuits, 1997

Jean-Pierre Martin, Contre Céline, José Corti, 1997

Pierre-André Taguieff (sous la dir. de), L’Antisémitisme de plume, 1940-1944, études et documents, Berg International éditeurs, 1999, notamment le chapitre d’Annick Duraffour : « Céline, un antijuif fanatique », pp. 147 à 203 de cet irremplaçable ouvrage collectif.


[1] Gallimard, collection Bibliothèque des idées, 1985.

[2] Cette dernière affirmation est en contradiction totale avec les conclusions des meilleurs historiens de l’Occupation et de la collaboration. Cf., notamment, Pascal Ory, Les Collaborateurs, 1940-1945, Le Seuil, collection Points Histoire, 1980, p. 25 (« contact » de Céline avec le Weltdienst* ; citation de L’Ecole des cadavres : « Moi, je veux qu’on fasse une alliance avec l’Allemagne… ») et pp. 232 à 235 (« Céline, une collaboration hypocondriaque »). Lire, aussi, Philippe Burrin, La France à l’heure allemande, 1940-1944, Le Seuil, 1995, pp. 62 et 63, 359 et 427. Annick Duraffour souligne avec ironie : « Céline, qui, après guerre, a choisi la posture de “l’écriture seule” – ce dont il a fini par convaincre quelques uns – a donc été, pendant l’Occupation, une figure marquante de l’ultra-collaborationnisme parisien, passionné par l’actualité française et étrangère, lisant de près les journaux, rencontrant, écrivant et parlant beaucoup. C’est dire qu’on est très loin de l’écrivain “maudit” ou “solitaire”, qui méprise les “idées”. » C’est ainsi Céline qui met Montandon, le médecin anthropologue, théoricien en chef du racisme biologique français des années 1930 et 1940, en contact avec le service de propagande nazi à Paris.

[3] Jean-Pierre Martin, Contre Céline, José Corti, 1997, p. 62.

[4] Henri Meschonnic, Critique du rythme, Verdier, 1982, p. 518, cité par Jean-Pierre Martin, Op. cit., p. 164.

[5] Yves Pagès, Céline, fictions du politique, Gallimard, 2010 (thèse publiée au Seuil, collection Univers historique, en 2004).

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