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Comme la Corée, le XVIIe a son 38e parallèle

Les scrutins électoraux sont-ils la mémoire d’une ville, comme les cicatrices sont la mémoire du corps ? Le XVIIe arrondissement de Paris offre une démonstration en ce sens. Les suffrages s’y partagent selon une ligne qui épouse celle du chemin de fer (reliant à l’origine l’embarcadère de la place de l’Europe à Saint-Germain-en-Laye, conformément au plan des frères Emile et Isaac Pereire).

À l’ouest des rails, qui coupent l’arrondissement en deux à partir de la gare Saint-Lazare, s’étend la plaine Monceau, avec ses meilleurs résultats en faveur de Françoise de Panafieu au détriment de la socialiste Annick Lepetit (643 voix contre 232 rue Ampère ; 583/229 au lycée Carnot).

À l’est de cette ligne, figure l’ancienne circonscription Missoffe, du nom du papa puis de la maman de Françoise de Panafieu, qui récupérèrent puis tinrent ces quartiers des Batignolles et des Épinettes, à la faveur du retour aux affaires du général de Gaulle en 1958. Ces anciens faubourgs étaient jusqu’alors détenus par le parti Communiste, dont la figure tutélaire avait pour nom Prosper Môquet (le père de Guy).

Mais lors des élections législatives de juin 2002, Françoise de Panafieu, sentant le vent du boulet, abandonna ce coin oriental du XVIIe pour aller déloger le vieux Bernard Pons de ses terres droitières par excellence, à l’ouest du chemin de fer, où la rue Fortuny, l’avenue Niel et tutti quanti éliraient une bûche, à condition qu’elle fût estampillée UMP ou tout autre sigle rassurant…

Cependant les Batignolles, sinon les Épinettes, garantissaient tout de même de belles poches de résistance en faveur des néo-gaullistes. Or tout cela est terminé depuis ces municipales de mars 2008. Les quatre premiers bureaux de vote, autour de la mairie et de l’école de la rue Truffaut, ont réalisé un « coming out » socialiste sans faille. Aujourd’hui, aucun bureau à l’est du chemin de fer n’offre plus le moindre sursis à la droite. Cette partie du XVIIe, naguère populaire et désormais emplie de classes moyennes et supérieures dynamiques et modernes (besoin de crèches), apparaît comme le miroir inversé de la plaine Monceau, où niche la grande bourgeoisie assoupie (besoin de maisons de retraite). Les scores se retournent comme un gant au détriment de Françoise de Panafieu et en faveur d’Annick Lepetit (230 voix contre 562 rue du Capitaine Lagache, au métro Guy Môquet).

Cette empreinte du chemin de fer n’est pas une scarification anodine. Si Paris devait un jour être divisé comme le furent certaines villes en Afrique du Sud au moment de l’apartheid, en raison par exemple d’un état d’urgence ou plus paisiblement d’un programme de circulation bannissant l’automobile dans certaines zones, un plan de la capitale permet, d’un coup d’œil, de distinguer les frontières qui (re)surgiraient. L’ancien mur des fermiers généraux (que suivent, en gros, les lignes de métro n° 2 au nord et n° 6 au sud) séparerait le Paris « protégeable » de celui qui ne le serait plus. Et l’espace compris entre les lignes de chemin de fer de Saint-Lazare et celles de la gare de l’Est pourrait former un cône d’entrée dans la capitale, pour accueillir et filtrer les citoyens débouchant de Seine-Saint-Denis. Une telle ligne de démarcation séparerait définitivement le XVIIe arrondissement en deux, épousant une brisure que ces élections municipales ont révélée aussi nette et précise qu’un acte chirurgical…

Tous les commentaires

Merci Antoine Perraud pour toutes ces images qui reviennent à la mémoire!
Oui,
le XVIIè a toujours été un arrondissement "yin-et-yang", comme je disais quand j'y avais mes quartiers.

Le grand cône du Nord de Paris que vous décrivez, entre les deux grandes zones de voies ferrées de triage, cependant me chiffonne terriblement car il fait abstraction de l'un des villages les plus particuliers mais aussi stratégiquement les plus "incorruptibles" de Paris: la Butte Montmartre.

La Butte a son univers bien à elle, c'est presque un pays indépendant! :-)
Mais quand on entreprend sa conquête par ses contreforts Ouest, à la recherche de ces passages entrecoupés d'escaliers improbablement cachés sous des frondaisons (!), on doit se rendre à l'évidence: c'est dès l'Avenue de Saint-Ouen, près du métro Guy Môquet que vous citez, qu'on se sent déjà un peu en terre étrangère, non parisienne mais montmartroise? Et on est alors presque encore dans le XVIIè...

Oui, l'avenue de Saint-Ouen est une autre frontière, entre le XVIIe et le XVIIIe. Vous avez raison, la butte ne saurait être noyée dans un cône (j'ai l'impression de revenir à la géométrie...). Vous écrivez du grand Nord et je sens la nostalgie de Paris qui travaille souvent l'exilé : chaque rue apparaît comme un paradis perdu lorsque tant de kilomètres nous séparent du pavé (pourtant introuvable désormais) ou des plis sinueux de notre vieille capitale. Bonne fin d'hiver et merci.

Ca fait plaisir de lire un bon article de votrepart. Comme quoi vous savez dire des choses interessantes sans le ton que vous employez habituellement !

Vous me rappelez une arrière-grande-tante impotente, qui se faisait voiturer jusqu'aux Impressionnistes du musée de l'Orangerie pour y déclarer à la cantonade, du fond de sa chaise roulante, devant chaque toile: «J'aurais mis un peu plus de bleu. J'aurais mis un peu plus de jaune.» Continuez à participer, cher abonné, il paraît que c'est l'important !

lol finalement vous preferez redevenir fidele a vous meme :-) cordialement.

Incroyable, Antoine ! On doit avoir une lointaine parenté: ta grande-tante me rappelle furieusement quelqu'un !

Non, chère grain de sel, cette arrière-grande-tante n'était pas la mienne, je l'ai volée à un ami, d'où mon «une» arrière-grande-tante...

Très savoureuse lecture des quartiers et de leurs limites tacites, Antoine. Ça me rappelle lorsque j'habitais le XVIIIe, les agences immobilières qui distinguaient (et doivent toujours le faire) le "bon XVIIIe" et le "mauvais XVIIIe". Les frontières quasi-infranchissables entre Barbès et l'avenue Junot, entre Marcadet et Ornano... Ainsi Guy Môquet aura fait basculer une partie du XVIIe ? Ce n'est que justice, non ? Entre Courcelles et Batignolles, vous savez sûrement de quel côté mon cœur balance !

Pareil ! (je reprends ici la vieille technique de parasitage de dédicace à laquelle recourait Pierre Desproges lorsqu'on lui demandait de signer le livre d'or du restaurant où il soupait). Et j'ai bien ri à l'évocation de la bûche !

J'ajoute que la Ville de Paris a engagé, avec son maître d'ouvrage délégué la SEMAVIP, sa plus importante opération d'aménagement sur les anciennes friches ferroviaires de Clichy-Batignolle. Les objectifs de ce futur éco-quartier qui se développe sur 43 ha et qui devrait voir le jour vers 2011, visent à "recoudre les territoires en reliant la plaine Monceau et le quartier des Epinettes, supprimer la coupure que représente le raccordement de la Petite Ceinture au faisceau Saint-Lazare" (cf site internet de la SEMAVIP http://www.semavip.fr/AU/AU.php?Id=29#Anchor-33869) ainsi que la construction de 50% de logements sociaux ! De quoi dissuader bien des bûches de prendre de nouvelles volées de bois vert...

Depuis onze ans, j'observe les transformations de ce quartier des Batignolles, ancienne enclave provinciale dans la capitale, qui a échappé aux Jeux Olympiques, mais pas à l'investissement par ces classes “dynamiques et modernes”. Il reste encore quelques cours oubliées des promoteurs immobiliers, enclaves dans l'enclave, d'improbables jardins entre deux immeubles, tandis que la rivalité d'architectes du début du siècle dernier fait que certaines rues méritent d'être parcourues nez en l'air (avec tous les risques que cela entraîne). Et puis, cher Antoine Perraud, il reste aussi un endroit où l'on peut toujours battre le pavé, comme au temps de Zola, Verlaine ou du jeune Marcel Carné, le p'tit gars des Batignolles. C'est dans le bas d'une certaine rue – alors que, m'a-t-on dit, de nombreuses dames le faisaient dans le haut de la même rue, il n'y a pas si longtemps…

L'intérêt de revenir sur ce billet ancien, que nous devons à une saillie soudaine d'ACNM plus d'un an après la rédaction des lignes incriminées, pourrait être de souligner que le découpage électoral voulu par le pouvoir actuel devrait consister à faire disparaître la circonsciption d'Annick Lepetit, qui a eu le grand tort d'introduire le loup (la gauche) dans la bergerie (le XVIIe arrondissement de Paris)... http://sarkofrance.lejdd.fr/2009/04/12/34-decoupage-electoral-petites-magouilles-en-sarkofrance Bien à vous cordialement,

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