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Suicides au travail : décryptage sociologique - du malaise au travail au mal de vivre

Suicides au travail : le point de vue d’Arnaud Marion, spécialisé dans la gestion et la communication de crises et Président de Trans Consult International.

Les drames de ces derniers jours sont-ils l’expression d’un malaise au travail ou d’un mal de vivre ? Ou bien sont-ils l’expression d’un malaise plus profond, celui de la méconnaissance du monde de l’entreprise ?

 

Alors que plusieurs affaires mettent au grand jour des situations extrêmes et répétées dans de grands groupes industriels français héritiers des 30 glorieuses, certains syndicats laissent entendre que le « management serait en cause », et que ces actes désespérés seraient dus aux restructurations, à la mobilité, à la productivité ou encore à la volonté de rentabilité « des directions » … On semble oublier une autre réalité : France Telecom est passé en quelques années du statut d’une administration fonctionnarisée à une multinationale performante et présente dans le monde entier, ce grâce à quoi ses salariés (actionnaires pour la quasi totalité dans le cadre de plan d’épargne entreprise) ont pu s’enrichir (même ceux du « bas de l’échelle ») tout en gardant pour les plus anciens leur statut de fonctionnaires avec emploi garanti …

Ces grandes sociétés nationales se sont érigées après la guerre comme des symboles d’un modèle social à la française : œuvres sociales dispendieuses calculées en fonction de la masse salariale (avec plusieurs milliers d’employés rémunérés pour gérer les comités d’entreprise), avancée en matière de temps de travail, de participation, de conditions de travail, de dialogue social … Une nouvelle classe d’ouvriers et d’employés est alors apparue : ceux qui ont des « privilèges » (des lois privées au sens étymologique du terme), ce qui au passage ne pose aucune question de conscience aux syndicats présents à la fois dans ces sociétés et dans celles qui n’offrent pas ces avantages.

La radicalisation des conflits sociaux de ces derniers mois avec des séquestrations, des menaces d’explosion ou de pollution par des salariés de sociétés industrielles (souvent filiales de groupes étrangers) est certainement le fruit inconscient de cette co-existence entre ces deux classes de salariés : les menaces terroristes de salariés se sentant abandonnés semblent être une forme d’expression révolutionnaire en réminiscence des têtes coupées de la Révolution Française justifiées par un différentiel de privilèges avec la classe du dessus !

La disparition d’un lien social au sein de l’entreprise

En fait, ce qui est en cause, c’est la disparition du lien social au sein de l’entreprise avec des salariés qui prônent un immobilisme social et professionnel dans des sociétés qui évoluent fortement et se mesurent au quotidien sur le plan mondial à une concurrence acharnée. Il est paradoxal de refuser le changement au sein de France Telecom alors que le cœur de métier de la société est basé sur le gain de part de marché, l’évolution des technologies, l’innovation en matière d’offre, la reprise de réseaux étrangers et la compétition internationale.

Si le fameux message de la direction de France Telecom n’est pas passé, n’est-ce pas parce que les syndicats qui monopolisent le dialogue social, ne sont pas eux-mêmes pas représentatifs de la réalité économique et sociale ? Les cinq grands syndicats français ne représentent que 5 % des salariés du secteur privé et 15 % des salariés du secteur public, alors qu’ils s’érigent en bastions idéologiques rigides. L’incrimination immédiate de l’entreprise et de ses « restructurations » est un peu rapide, et semble très opportuniste pour les partisans de l’immobilité économique (mais pas salariale ni même sociale), car ce qui est en cause, c’est bien le rapport de l’individu à l’entreprise et la prise en compte par celui-ci d’un environnement économique sans cesse en évolution.

Pourquoi accuser le travail (au passage, 35 heures sur les 168 que compte une semaine), alors que celui-ci est peut-être un soutien ? Le cas de cette jeune femme qui s’est malheureusement défenestrée vendredi ne relève-t-il pas davantage de l’aide psychologique ? Quelle doit être la responsabilité de l’entreprise dans la vie d’un individu ? Et pourquoi finalement l’entreprise aurait une responsabilité unique dans ce malaise ? Cette jeune femme n’avait travaillé que 58 jours en 2008 (ce qui signifie qu’elle en avait passé plus de 300 chez elle) … n’est ce pas l’expression d’un système social poussé à l’extrême ? Peu de pays offrent un maintien de l’emploi et du salaire dans de telles conditions.

Les entreprises ont évolué parce que le monde a évolué, et toutes les entreprises sont en compétition sur le plan mondial : la faillite de Lehman Brothers il y a un an et de General Motors il y a six mois doit alerter sur le fait que tout reste possible dans une économie en compétition qui implique adaptabilité, mobilité et polyvalence.

La curieuse rencontre entre l’école et l’entreprise

Si l’évolution au sein de l’entreprise est  incomprise ou méconnue, c’est bien parce que la rencontre entre l’école et l’entreprise, entre les enfants et le monde du travail a lieu sur un malentendu. Dans une scolarité, on va parler de l’entreprise à deux reprises : pour la première fois, au primaire (en CM1 ou CM2) en étudiant l’exploitation des ouvriers par les patrons pendant la révolution industrielle, et au collège … en cas d’échec scolaire en évoquant une bifurcation vers « la vie active » et le monde de l’entreprise qui devient ainsi un exutoire des échecs de l’Education Nationale.

Et on voudrait que les employés ou ouvriers se sentent bien dans leur entreprise ? Mais leur processus éducatif n’a jamais abordé le travail et le monde de l’entreprise comme un monde de partage de richesses et de valeur ajoutée, et surtout comme un échange Ce qui signifie que le dialogue social ne doit plus être l’apanage de la micro-économie, mais doit revenir dans la macro-économie par l’intégration d’une vision économique dans la politique d’éducation.

La fameuse « crise économique » a été moins visible en France qu’ailleurs en raison d’un système social (tant défendu par certains et tant combattu par d’autres) qui vient de révéler sa force en jouant un rôle d’amortisseur face à un phénomène mondial d’une rare ampleur, et en apportant une protection aux salariés des entreprises les plus fragiles. Ce système social est un équilibre instable entre une protection sociale extensive qui permet à tous de se soigner, un droit du travail protecteur, une culture française, mais aussi une compétition mondiale qui doit inciter les entreprises et leurs collaborateurs à s’adapter.

Ce ne sont pas les restructurations qui sont en cause, mais c’est bien la nécessité d’évoluer dans un monde en évolution permanente : mobilité implique polyvalence, mais ces notions sont aussi une garantie pour les salariés d’être moins touchés par de futures adaptations des organisations en place. Critiquer les restructurations tout en voulant une protection sociale, c’est accepter de se remettre en question, dans une compétition internationale et de faire face à la réalité du travail : 1.460 heures de travail en France, à comparer aux 1.570 heures dans l’Union Européenne, aux 1.730 heures de l’Amérique du Nord et aux 1.953 heures de l’Asie.

Pouvoir maintenir un faible nombre d’heures de travail, des niveaux de salaire, une protection sociale en matière de santé et de chômage tout en restant compétitifs implique des efforts des individus et des actions de progrès constantes, et un travail en commun avec les directions des entreprises. Il est urgent que le dialogue social au sein des entreprises se modernise et passe outre un monopole syndical non représentatif des salariés.

 

Tous les commentaires

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Bonjour,

Merci pour votre réaction et pour le débat engagé.

Je pense que la réflexion apportée est beaucoup plus profonde et sociale qu'on peut le penser.

le vrai sujet est bien aujourd'hui de récréer un lien social entre les individus et le monde de travai, et de pouvoir recréer un contrat social qui soit bien le garant d'une coopération entre les salariés et l'entreprise.

Ce qui est réellement frappant, c'est l'absence de représentativité des organisations syndicales, et il est navrant de constater que les syndicats français ne sont pas assez "forts".

c'est donc un vrai travail de fond à mener managérialement au sein des entreprises (car c'est là la vraie solution) pour recréer un autre cadre de travail et d'intéressement.

les excès sur les bonus sont insupportables pour le monde des PME (patrons et employés, car ils sont rarement en opposition) et tellement éloignés des réalités.

effectivement, on pense toujours que les "PME" sont un monde à part, marginal et peu important (on y affecte un Secrétaire d'Etat et pas un Ministre d'ailleurs ...) alors qu'il n'y a que 2500 entreprises de plus de 1000 salariés, et 5000 de plus de 500 salariés : nos PME représentent 75 % de l'emploi salarié.

le monde syndical (national) y est peu représenté, et les syndicats (CGT, CFDT ou autres)  sont souvent trés impliqués dans la gestion de leur entreprise.

le problème est que politiques et media et syndicats voient tout de Paris.

Cordialement

Arnaud Marion

 

 

Le "vrai travail de fond à mener managérialement au sein des entreprises" relève plutôt du domaine "micro", non ? Voire d'un problème de mentalité dont on ne sait comment il pourrait être résolu mais qu'on perçoit bien de l'étranger.

On a l'impression que vous avez sans doute des idées à l'échelle d'une entreprise, ce qui est logique puisque c'est votre métier, mais que ça ne passe plus si c'est à l'échelle nationale. A moins que vous ne vous obligiez à une certaine réserve ?

Y a-t-il des choses concrètes que vous pourriez suggérer au gouvernement actuel en vue d'améliorer les relations entre patrons et employés, si vous pensez d'ailleurs que ça relève de ses prérogatives ?

 

Cordialement

 

Bien évidemment, ma macro-économie englobe l'ensemble des problèmes micro-économiques, et je ne crois pas aujourd'hui que le législateur soit une solution ultime et bonne pour répondre à ces problématiques.

Sur le plan macro-économique, je crois que notre droit du travail est trop complexe, et est un frein aujourd'hui à l'emploi et à la mobilité.

mais il faut reconnaître la trés grande capacité de notre système social à avoir amorti la crise, et nous sommes une des exceptions mondiales.

Sur le plan national,  je crois qu'il faut que les patrons et leurs syndicats cessent d'avoir peur des salariés et de leurs syndicats : la lutte des classes appartient au passé, et c'est un travail commun qui est nécessaire dans un monde moderne.

ce chantier n'est pas engagé par crainte des conflits sociaux, et les gouvernements en ont peur.

Il faut redéterminer cu  contrat social aujourd'hui, et une façon de travailler, et il faut refondre le droit du travail pour que les salariés puissent s'épanouir.

je suis  toujours frappé dans les entreprises que je dirige de constater que les salariés n'avoleunt pas, ne se forment pas (parce qu'on ne leur propose pas !, et n'évoluent pas : c'est là que nationalement il faut agir.

Il est donc urgent de créer une  véritable représentation nationale des salariés qui soit légitime ce qui n'est pas le cas des syndicats actuels : et eux-mêmes y gagneront en légitimité et force d'action (regardez combien leurs actions sont maintenant inefficaces, car ils sont en décalage avec la réalité).

Cordialement

Arnaud Marion

Cher monsieur,

on parle de drames récents ou assez récents qui sont intervenus à Fance Telecom - des personnes ont pensé que leur vie ne valait plus la peine d'être vécue et certaines au moins qu'elle valait moins que le message qu'elles adresseraient en se tuant sur leur lieu de travail.

Ma question est très simple:

- avez-vous mené une enquête pour tenter de retracer les processus qui ont conduit à une décision de suicide?

- ou bien avancez-vous une interprétation plausible en vous fondant sur une grille théorique rationnelle mais préétablie, sans avoir recueilli d'informations sur le terrain?

La différence, vous en conviendrez, a une certaine importance. 

_

Ce sont des problématiques que je connais bien et que j'ai approché dans d'autres entreprises.

Je suis contre cette opprobre jetée sur une société, parce que du mal de vivre au malaise au travail, il y a tout de même un pas important vous en conviendrez.

si une personne n'est pas bien dans la vie, elle ne peut pas être bien dans son travail, et le rôle du chef d'entreprise ne peut être celui de soigner un mal de vivre.

 

Pour ce que je connais (vu du versant travail social) :

Le cycleque nous connaissons  sur lequel je tente d'attirer votre attention est le suivant :

1.certaines personnes sont bien dans leur vie  (insertion sociale professionnelle associative etc.)

2. le travail, par un changement dans ses conditions, les rend malades

3. et cela va ensuite jusqu'à atteindre leur vie personnelle.

Si vous ne voulez pas voir ce phénomène là est en croissance, et que c'est celui-là le problème, et non pas l'inverse, celui que vous décrivez, nous aurons un dialogue de sourds !

je ne nie pas ce point de vue qui existe également mais qu'on ne peutr pas ériger comme une généralité.

c'est même un malaise extrêmement fréquent chez les cadres actuellement qui consultent de plus en plusdes pyschologues et sont aussi dans un processus de mal-être grandissant avec un fardeau sur les épaules.

il ne fait nul doute non plus que dans les grandes sociétés et organisations, les employés ou ouvriers sont déshumanisés.

Merci Arnaud Marion pour la nouvelle édition de votre billet !

En contrepoint à celui-ci, qui a l'inconvénient de renvoyer la responsabilité aux seuls individus isolés :

http://www.mediapart.fr/club/blog/jean-bachelerie/111009/barbarie-douce

Vous dites que votre point de vue est sociologique.

Mais la sociologie prend en compte aussi le contexte social, socio économique, plus global que la nécessité "d'évolution individuelle" dont vous parlez.

Il se peut que les pressiosn dues à cette évolution soient si intense qu'elles dépassent la capacités d'évolution des êtres humains ordinaires.
C'est cela le sujet;
Car en deça des suicides, il y a la souffrance quotidienne au travail.

Si la majorité (ou un tiers, il me semble, je n'ai plsu les chiffres des enquêtes récentes en tête)des  gens au travail continuent à souffrir, c'est que l'adapatation est impossible, infaisable , inhumaine.


Comme dans le cas des souffrances physiques, il s'agira alors d'adpater le poste de travail aux humains, et non l'inverse (ergonomie du travail).

Et l'évolution devra être celle des entreprises.

A moins que vous ne  reconnaissiez pas qu'il devrait y avoir prise en compte des limites humaines dans les évolutions dont vous parlez ?

Merci Fantie pour votre contribution intéressante et dont je partage le point de vue en grande partie.

Loin de moi l'idée et la prétention de renvoyer la responsabilité aux individus isolés ; je pense que c'est le système qui est en cause.

ce que je dis c'est qu'il ne faut pas mélanger les difficultés des individus dans la vie et celle des individus au travail.

Il y a une interaction complexe, et le travail peut même être un remède aux difficultés et au mal être des individus.

La souffrance au travail est une réalité et elle l'est depuis de nombreux siècles, parce qu'aucun équilibre n'a été trouvé entre l'entreprise et l'individu, entre le patron et le salarié.

Il y a des limites humaines évidentes aux organisations et surtout aux évolutions de ces organisations, et souvent c'est la contrainte extérieure (la mondialisation, la concurrence) qui donnent le rythme de ces nécessaires évolutions.

Car sans évolution, les entreprises seront condamnées à mourir faute de pouvoir être concurrentielles.

La discussion constructive doit donc revenir à l'ordre du jour, car seule elle pourra permettre la détermination d'objectifs communs.

il faut comprendre que le personnel d'une entreprise fait partie de son patrimoine, et que par conséquent, les objectifs de l'entreprise et des salariés doivent devenir communs sans renier la place de chacun.

c'est certainement çà le management moderne.

 

cordialement.

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