Lun.
22
Déc

MEDIAPART

Connexion utilisateur

Elections au Liban : Quand les chrétiens veulent voter pour les chrétiens

La sélection de liens de l’iReMMO (5). Les élections constituent la suite naturelle des révolutions qui bouleversent actuellement le monde arabe. Tunisie, Egypte, Maroc, Yémen, à des degrés divers ces pays ont connu des élections législatives faisant suite à des contestations et révolutions. Reste un pays où aucun des paramètres nouveaux nés des révolutions n’entre en compte : le Liban.

Ici, point de manifestations, point de révolution, point de clivage islamistes/libéraux. En revanche, beaucoup de problématiques internationales interagissant avec des sujets ultra-locaux, la translation entre les deux mondes s’opérant par le biais d’un pare-feu anti-révolution particulièrement efficace : le communautarisme, système de droit civil et public qui conduit les citoyens à être représentés politiquement et régis dans leur vie personnelle par des communautés religieuses instituées. Les manifestations de l’année 2011 en faveur d’une « révolution » anti-communautaire ont échoué après des tentatives de récupération par des partis traditionnels et du fait de divisions internes sur la question syrienne – exemple de l’acuité de la querelle de la gauche arabe sur la question.

Alors que le monde arabe montre l’exemple et que le Liban reste à la traîne, les élections législatives qui devraient avoir lieu au début de l’été 2013, sont au centre de débats animés. Les 128 députés libanais, répartis en 64 chrétiens et 64 musulmans (avec une sous-répartition par communauté – 14 grecs orthodoxes, 8 druzes, 27 chi’ites, 34 maronites, etc.), seront renouvelés. A l’approche des élections ressurgissent des débats vigoureux sur le système électoral à mettre en place.

Les grands principes du système actuel sont les suivants :

  • un scrutin de liste, ouverte (on peut rayer un nom sur une liste et mettre le nom d’une personne sur une autre liste) ;
  • un scrutin majoritaire (la liste majoritaire prend tous les sièges – sauf « panachage » du fait des listes ouvertes) ;
  • 26 circonscriptions, dont les tailles sont à géométrie variable (petites à Beyrouth et grandes dans le Sud par exemple) ;
  • les sièges sont répartis par circonscriptions et communautés. Par exemple, dans la circonscription de Baabda telle qu’elle existe aujourd’hui (comprenant la banlieue à majorité chi’ite du sud de Beyrouth et le flanc sud-est de la montagne entourant Beyrouth à majorité chrétienne), les électeurs attribuent 6 sièges : 3 maronites, 2 chi’ites et un druze.

Le jeu traditionnel, à l’approche de chaque échéance électorale, consiste donc à remettre en cause la précédente loi, sur un critère de non-représentativité. La mixité communautaire au plan géographique fait du découpage des circonscriptions un jeu de mécano qui peut changer radicalement le résultat d’une élection.

Pour 2013, le gouvernement avait proposé un redécoupage en 13 grandes circonscriptions sur la base d’un scrutin proportionnel. Cette loi est refusée par l’opposition qui y voit un avantage majeur aux candidats de la majorité. Les débats sur le découpage sont fréquents et jusque là rien de nouveau au Liban (c’est le régime dit de la « Muhâsasa » - partage du gâteau - qui s’applique entre anciens chefs de guerre et nouveaux venus après-guerre).

Depuis quelque mois, le débat a pris une autre tournure, plus fondamentale pour l’avenir du Liban. Une nouvelle proposition, la loi dite « orthodoxe » (car provenant d’une rencontre politique de confession orthodoxe), bouscule les règles du jeu. Elle est à la fois l’aboutissement final de la mise en œuvre déviante des accords de Taëf sous la seconde République libanaise et la contradiction parfaite de l’esprit de la Constitution (qui vise explicitement au dépassement du communautarisme politique dans son Préambule).

Cette proposition s’inscrit dans un jeu politique local byzantin (bonne chance pour y comprendre quelque chose…). En deux mots, cette proposition vise à régler la question lancinante de chaque loi électorale depuis 1960, celle du découpage des circonscriptions (unique,  beaucoup de petites ou peu de grandes) et du mode de scrutin (proportionnel, ou majoritaire, uninominal ou de liste). La réponse proposée par la loi orthodoxe repose sur une analyse communautaire du problème de la représentation politique : les voix « chrétiennes » ne permettent pas d’élire des députés chrétiens car dans de nombreuses régions les chrétiens sont minoritaires. Ce serait donc des musulmans qui choisissent les députés chrétiens.  

Posé de cette manière, le problème dispose alors d’une solution toute simple : transformer le Liban en circonscription unique, où chaque confession vote pour ses propres députés : les grecs catholiques pour des députés grecs catholiques, les sunnites pour des sunnites, les arméniens orthodoxes pour des arméniens orthodoxes, indépendamment de tout ancrage local.

On arrive ainsi à la mise en place d’un véritable fédéralisme communautaire ou système consocialiste, vieux rêve des partis dits de « droite chrétienne » durant la guerre civile (1975-1990). Le soutien unanime des partis « chrétiens » (pourtant très divisés entre phalangistes/forces libanaises du côté de l’opposition et mouvement patriotique libre et marada dans la majorité) et d’une large partie de l’électorat « chrétien », en plus du soutien officiel du Hezbollah,  donne beaucoup de résonnance au débat car la mise en place de ce système de fédéralisme communautaire devient une hypothèse réaliste.

L’opposition au projet réunit aujourd’hui un certain nombre de personnalités chrétiennes indépendantes, le mouvement de l’ancien premier ministre Saad Harriri (sunnite) et le leader druze Walid Joumblatt. Ils se réunissent sur ce point car ils ont beaucoup à perdre d’une modification du mode de scrutin (montée de la Jama’a Islamyya pour le mouvement du Futur, perte de sièges pour les notabilités druzes et chrétiennes face aux listes de partis politiques plus puissants).

En tout état de cause, quelle que soit la loi électorale qui sera finalement retenue pour les élections libanaises de 2013 (et si celles-ci ont lieu !), l’état du débat sur la représentation chrétienne préfigure les enjeux des échéances à venir dans les autres pays arabes – les syriens retourneront un jour aux urnes avec un nouveau système, les irakiens l’ont déjà fait – et la libanisation de la région ne semble pas s’arrêter, pour le meilleur, et surtout, pour le pire.

Pour aller plus loin :

Tous les commentaires

21/01/2013, 15:07 | Par Lucas Martin

N'existe-t-il pas un courant de pensée (hommes ou femmes politiques, intellectuels...) qui réclamerait un système identique à ce qui se passe dans nos démocraties ?

Newsletter