Jeu.
18
Déc

MEDIAPART

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ŒIL POUR ŒIL

Nous jouions au soleil à la pluie à la merA n'avoir qu'un regard qu'un ciel et qu'une mer

Les Nôtres.

Paul Eluard

 

 

L'après-midi a été chaude, mais une légère brise venue de derrière les montagnes, de l'océan lointain peut-être, rend l'atmosphère de cette fin d'été plus qu'agréable. Pour un peu, on penserait à un petit paradis sur ces hautes terres qui surplombent les premiers lacets du chemin de St Jacques vers le col du Cebreiro. Les chèvrefeuilles de la tonnelle, et les relents encore frais du passage d'un troupeau de moutons, embaument l'air sous les noyers. Eusebio et Elisa, côte à côte comme ils l'ont été pendant plus de soixante ans de vie commune emplie de labeurs, de peines, de joies, gravissent doucement les quelques cent mètres qui séparent la maison du sommet de la colline. Depuis celle-ci, sur laquelle jadis a dû s'élever un castro construit par les lointains ancêtres celtes, la vue ouverte de tous côtés sur la contrée est à couper le souffle. Mais leur essoufflement à eux provient davantage des années que de l'émerveillement. Car ce paysage, qu'ils ne cesseront jamais d'aimer, leur appartient depuis si longtemps qu'il est devenu aussi familier, aussi banal que le rougeoiement des bûches dans l'âtre les longues soirées de l'automne et de l'hiver.

Tout autour, les montagnes. Vers l'est, leur ligne s'affaisse sans laisser toutefois entrevoir la plaine de la rivière Sil et ses coteaux chargés d'arbres fruitiers et des productions maraîchères qui rendent si fameuse la région du Bierzo. La perspective est arrêtée par toute une armée de châtaigniers, dont les cimes de plumes rebelles font penser à des guerriers indiens sur le sentier d'une nouvelle libération. Les troncs massifs et nobles les plus rapprochés sont autant de présences rassurantes : l'automne sera riche en châtaignes cette année encore. Vers le nord et l'ouest, les collines se dressent plus hautes et plus nues. Au-delà des noyers et des cerisiers sauvages qui entourent la maison, plus loin que les champs de choux, de blé et de maïs et de seigle, le relief plonge vers la route du hameau de Bargelas, remonte d'abord gaillardement d'autres champs de seigle, gravit des prés d'un vert intense, puis enfin des landes de bruyère, de fougères et de genêts, jusqu'à se perdre dans d'autres collines elles aussi couvertes des mêmes prés et des mêmes landes. Plus le regard s'élève, plus les nuances de verts des différentes cultures s'estompent, jusqu'à prendre des teintes bleues, et plus disparaissent les traces des murets et des terrasses qui jadis grimpaient pratiquement jusqu'en haut des montagnes. L'agriculture se meurt lentement, à mesure que les vieux disparaissent.

Au sud, la silhouette élancée du mont Capeloso dresse sa crête pelée au-dessus d'impressionnants précipices, adoucis cependant, à l'ouest, par le grand bois de pins qui s'accroche à son flanc.

L'air est maintenant plus vif, sans devenir dur. Elisa et Eusebio sont parvenus au but de leur promenade : une pierre plate posée sur le bord du chemin, et qui offre un siège d'où l'on peut embrasser l'horizon presque circulaire de leur univers.

Ils se sont assis et demeurent là, immobiles et sans paroles, leur émotion est simple et retenue.

Rien ne semble pouvoir troubler, ni enrichir non plus, l'harmonie sereine de leur entente.

Soudain, la question qui depuis longtemps trottait dans la tête de la femme a jailli, nette, sans ambages ni échappatoire :

- Dis-moi, Eusebio, maintenant qu'on est vieux tous les deux... Qu'est-ce qu'il y a de vrai dans ce que l'on disait à l'époque, que tu ne m'as pas été toujours fidèle...

Le vieux, surpris, un peu inquiet, fait un temps la sourde oreille, et même un peu l'imbécile, mais il sait qu'il lui faudra bien répondre.

- Bah ! Tu sais que les gens racontent n'importe quoi, par jalousie, ou pour le plaisir de dire quelque chose...

- Ecoute, Eusebio, maintenant, tout ça c'est du passé, c'est loin, tu peux bien me dire à moi. Je n'aimerais pas mourir sans savoir ce que d'autres ont su... S'il y a quelque chose à savoir...

Eusebio, encore quelque peu interdit, jette un coup d'œil sur la vieille toute ridée assise à sa droite, et son inquiétude s'estompe en grande partie. Vient alors comme un désir passager de se faire valoir devant la compagne de tant d'années, jamais domptée ni jamais complètement admirative à vrai dire de son courage au travail, de sa force et de son endurance, ni même de l'ampleur de son désintéressement et de son amour pour elle... Et puis voici tout à coup les souvenirs qui remontent, nets et puissants comme s'il s'agissait de la veille, de tout à l'heure.

Estrella, ses yeux noirs comme le charbon, la robe grise à col de dentelle et les jupons blancs comme des lys, le soir d'une fête à Vega de Valcarcel. Sa femme était à peine sortie de couches, pour leur quatrième enfant, celui qui n'avait pas vécu deux années...

Estrella et leur première étreinte sous le tronc creux d'un châtaignier centenaire, ses mains à lui, hagardes, cherchant la chair immaculée et brûlante. Estrella et sa passion qui les avait entraînés dans le péché tout un hiver et tout un printemps, jusqu'à ce que son mari, un contremaître soupçonneux et brutal, l'emmène un jour vivre à cent lieues, dans le pays des mines.

Puis il y a eu Elena, ses cheveux de paille et ses taches de rousseur, son rire net comme l'eau pure de la fontaine, ses audaces soudaines quand ils allaient s'allonger sur les ardoises chaudes d'une certaine clairière.

Enfin, avec Encarna, la liaison avait duré bien davantage, et son odeur un peu aigre, comme celle du lait caillé, lui faisait tellement tourner la tête que pendant quelque temps il avait songé l'emmener bien loin, de l'autre côté des mers.

Entre fier et honteux, sans détails ni fioritures, Eusebio a admis les trois faux pas. Il n'y en a pas eu d'autres, dans toute sa vie, il le jure. Le soleil, vers l'ouest, a baissé et s'est mis à allumer, un à un, des incendies dans les landes de bruyère.

La réaction d'Elisa s'est un peu fait attendre. Elle n'en est pas moins remarquable. Elle vient de planter l'unique dent qui lui restait dans l'oreille, rafraîchie par la brise du soir, de son compagnon. Celui-ci a poussé un cri de douleur, s'est dressé comme halluciné, puis a marché de long en large. La dent est tombée, quelque part entre les cailloux et les crottes de brebis.

 

Elisa et Eusebio, en silence, redescendent côte à côte le chemin vers la maison. A l'ouest, l'horizon s'est empourpré.

 

 

Jean-Pierre Petit-Gras 

 

 

 

 

 

 

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03/09/2010, 17:02 | Par oblomov

Jouissif, même si j'ai encore toutes mes dents. Bravo!

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