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Revenir à la question des institutions
En plaçant le président de la République hors de toute atteinte, hors de tout contrôle (y compris judiciaire) pendant cinq ans, la Constitution établit la possibilité du pouvoir absolu. Oubliant les leçons des fondateurs de la République américaine, et d’abord qu’une Constitution n’est pas faite pour encadrer l’action d’hommes vertueux, ou encore celle bien plus ancienne de Thucydide, selon qui tout homme va toujours jusqu’au bout de son pouvoir, la Ve République érige subrepticement le fait du prince en principe de gouvernement, le bon plaisir en marque d’excellence politique.
Depuis 1959, avant même que soit instauré le principe de son élection au suffrage universel direct, aucun président n’a échappé à la tentation du pouvoir absolu. Seule différence, peut-être, entre Nicolas Sarkozy et ses prédécesseurs : l’impudeur. Le sixième président de la Ve République ne prend même pas la peine de cacher sa jouissance de ce pouvoir sans entraves, son ivresse d’une puissance sans bornes. Il y trouve un plaisir presque infantile. Le Président en devient indécent, dit-on de toute part, mais le titulaire du rôle n’en a cure. Il est là jusqu’en 2012, et nul ne pourra le déloger d’une telle position, quoi qu’il fasse.
La critique, voire le dégoût qu’inspire la conception sarkozienne du rôle présidentiel ne doivent pas pour autant faire oublier que c’est la Ve République qui permet Sarkozy, mais aussi - et cela explique ceci - que la France est la seule démocratie parlementaire au monde où le chef de l’Etat est un gouvernant suprême effectif et, dans le même temps, politiquement irresponsable. Pouvoir et responsabilité vont de pair en démocratie. Tel n’est pas le cas en France dès lors que nous avons accepté, au fil des cinquante dernières années, que le président de la République accapare entièrement un pouvoir gouvernant déjà surdimensionné par la Constitution de 1958, mais sans être soumis au contrôle des parlementaires. Il suffit pourtant d’un gramme de curiosité pour mesurer le caractère extravagant de cette situation. Les Premiers ministres anglais, allemand ou encore espagnol sont très puissants, mais chacun doit rendre des comptes, en permanence, sans pouvoir s’y soustraire. Faute de contrepoids, l’hyperpuissance présidentielle tourne inévitablement à l’autoritarisme et à la confusion. Jacques Chirac, après d’autres, nous en avait déjà donné d’exceptionnelles illustrations - par exemple, en avril 2006, en promulguant une loi tout en demandant à son gouvernement, par le même mouvement, de ne pas l’appliquer ; Nicolas Sarkozy y ajoute l’exhibitionnisme.
Que faire d’un tel constat ? Faut-il considérer que la question constitutionnelle n’a pas grande importance et que les dérives que chacun constate sont le produit inéluctable de toute forme de pouvoir ? La Ve République est bien sûr ce qu’en font ses dirigeants, et le «poisson pourrit toujours par la tête», comme dit le proverbe africain. Mais la question importante n’est pas tant celle de la qualité des hommes qui habitent les palais de la République, que celle d’un système institutionnel qui empêche qu’ils soient comptables de leurs actes, et qui ne peut alors se prémunir du risque d’arbitraire et des abus de pouvoir des gouvernants. Il est donc important de revenir à la question des institutions, en partant de cette leçon essentielle de l’histoire pluriséculaire de la construction démocratique : il n’y a pas de pouvoir légitime sans responsabilité. Voulons-nous vraiment changer quelque chose dans notre République ? Alors posons, comme préalable, la restauration du principe de responsabilité politique. Cela ne nous fera pas échapper à un Sarkozy (comme les Italiens n’ont pas échappé à un Berlusconi), mais cela nous permettra de nous en défendre. C’est la conception même du pouvoir - de tous les pouvoirs (de celui du maire à celui du président de la République) - qui doit être repensée, et c’est cela que nous nommons 6e République.
Que doit-être cette 6e République ? Un outil de démocratisation capable de rouvrir un système politique cadenassé sur lui-même, brinquebalé de surcroît par les logiques communicationnelles de la société du spectacle, incapable de produire autre chose que déception, scepticisme voire dégoût, devenu une machine à trahir et à détruire. Comment y parvenir ? Rien de très compliqué. Commençons par trancher le nœud gordien en repensant totalement le rôle présidentiel pour l’accorder aux canons des grandes démocraties contemporaines. Il suffit d’empêcher le Président de s’immiscer dans le fonctionnement quotidien du gouvernement - qui est seul à pouvoir répondre de sa politique devant l’Assemblée nationale - en lui retirant ses compétences gouvernantes. Le Premier ministre mènerait alors la politique décidée lors d’élections législatives, selon un schéma commun à toutes les démocraties européennes : vote d’investiture du gouvernement lors de son entrée en fonction, collaboration du gouvernement et du Parlement tant que la confiance est maintenue (ce qui oblige les ministres à venir s’expliquer en permanence devant la représentation nationale), vote de défiance des parlementaires dans le cas inverse, démission du gouvernement et/ou retour des députés devant leurs électeurs dans cette dernière hypothèse.
Pour cela, il faut bien sûr rétablir le rôle de nos représentants et faire du Parlement un lieu de délibération où les gouvernants prennent de véritables risques. Ce qui implique de donner de nouveaux pouvoirs et plus d’autonomie à nos représentants, mais aussi de repenser le cadre de la représentation politique : instaurer le mandat unique, limiter le cumul des mandats dans le temps et mettre en place un statut des élus - afin de limiter les effets néfastes de la professionnalisation politique, de favoriser le renouvellement des élites politiques et d’assurer une meilleure représentativité sociologique de nos représentants. Avec la clarification du rôle présidentiel, la « parlementarisation » de notre régime est la condition première d’une renaissance démocratique. Et ce qui vaut pour l’Elysée ou pour le Parlement doit valoir dans chaque mairie, chaque département et chaque région, alors qu’aujourd’hui c’est la confusion des pouvoirs qui prévaut dans toutes les collectivités territoriales. La 6e République doit être celle de la démocratie locale, comme elle doit être celle d’une citoyenneté véritablement participante. Il suffit d’être assez nombreux pour le vouloir…
(Texte publié dans Libération, le 11 mars 2008, sous le titre « Un chef de l’Etat politiquement irresponsable »)


Tous les commentaires
Une question seulement : quel mécanisme institutionnel pour parvenir à cette nouvelle république?
Bien sur de façon formelle par un vote du congrès et tout ce qui s'en suit. Mais ce qui précède. Quid?
Dans la France d'aujourd'hui et sa configuration politique, comment faire aboutir un tel projet qui ne soit pas consensuel au mauvais sens du terme, donc vidé de l’esprit que vous prônez ? Les oppositions sont fortes, émotionnelles, culturelles voire dogmatiques sur un tel sujet et traversent les clivages politiques. Pour simplifier les postures, le camp présidentiel et le camp parlementariste traversent les partis comme seules les vraies questions politiques fondamentales savent le faire. Et en remontant encore, quel comité, quelle assemblée, quelle commission, quel personnage de l’état ou de la sphère publique pourrait porter cette réflexion sans que cela ne tourne à la trop regrettable commission Balladur ? Et enfin, ou plutôt tout d’abord, quelle force initiatrice pour lancer ce projet ? Un partisan, comme Arnaud Montebourg ou Jack Lang par la suite, des universitaires, comme vous, des citoyens, le Président de la République, un « mouvement populaire » ?
Et subsidiairement en filigrane, quel timing dans notre France d’aujourd’hui ou de demain au regard des échéances électorales (européennes, nationales et locales), des rendez-vous internationaux et surtout vis-à-vis du timing Européen ?
Et enfin, moins une question qu’un avis (c’est toujours pareil avec les gens qui n’ont qu’une question) : ne pensez-vous pas, qu’en plus d’une telle évolution, et surtout pas une révolution, les temps sont civilisés, soyons adultes et montrons-le, qu’il est nécessaire de prévoir cette nouvelle organisation institutionnelle bien sur à l’aune des démocraties locales, mais aussi et surtout européennes ? Ne doit-on pas inscrire impérativement, sous peine de « rater le coche », cette constitution dans le futur européen et ce quel qu’il soit ? Prévoir l’ouverture, l’intégration et autre, mais surtout l’interaction avec l’Europe et les Européens ?
Merci d’avance pour vos réponses à ces questions.
Merci pour cet article (que je n'avais pas lu encore). Le cumul des mandats est une plaie béante au coeur de la république : il faut en finir. L'appel pour limiter le nombre de mandats et mettre en place une véritable statut de l'élu est ici : http://oeuvrer.org
Il est évident que de nouvelles institutions sont plus que nécessaires pour préserver notre démocratie. Le statut particulier du chef de l'état, la réforme de l'élection du sénat, l'élection directe des communauté de communes et urbaines, la séparation des pouvoir. Que de sujets à traiter. Mais seul un nombre restreint de citoyens en est convaincu. Nos élus (de droite comme de gauche) n'en feront jamais un thème majeur de leur campagne électorale. Le système actuel leur convient. Quant à la majorité de la population, les institutions leur semble un sujet technique de spécialistes. Elle ne voit pas en quoi ceci pourrait être important dans leur vie quotidienne. Alors, concrètement, que faire pour faire passer l'idée et en débattre sérieusement au niveau national alors qu'il s'agit d'un thème complexe à expliquer et que l'information aujourd'hui est courte et sans débat. On peut craindre que ce sujet ne reste limité qu'à un nombre restreint de citoyens.
@ Laurent : voir également le site de l'Obscure (http://www.obscure.fr/) et, sur Médiapart, l'édition Politolog (http://www.mediapart.fr/club/edition/politolog/article/150308/deputes-maires-un-observatoire-du-cumul-des-mandats-1) @ Loïc et Hervé : je vais essayer de vous répondre dans un prochain post.