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Fév

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Exil des harkis: l'intégration (suite)

Au bout de quelques mois je commençais à mieux parler et comprendre le français. En classe, je sentais que la maîtresse portait sur moi un regard d’indulgence. Du haut de mes 7 ans, je la surveillais, épiais ses moindres gestes et l’écoutais avec la plus grande attention. J’étais persuadé qu’elle s’intéressait d’abord aux élèves du premier rang, ceux dont je m’imaginais que les parents, cultivés, devaient les aider à bien travailler à l’école. Et je me souviens de ces réunions de parents d’élèves auxquelles, par précaution, je n’avais jamais convié mes parents de crainte que l’on ne s’y moque d’eux.

Parfois, arrivé devant la grande porte de l’école, je m’enfuyais pour aller rôder dans les rues, et à partir du printemps je renouvelais de plus en plus souvent ces errances. Au travers de cette école buissonnière je fis la connaissance de tous les commerçants de mon quartier. D’abord rue Francois Oustrin, où j’allais souvent rendre visite au coiffeur : j’aimais l’odeur de son salon, le voir aiguiser son rasoir sur un morceau de cuir, passer le savon à barbe, et j’attendais avec impatience de voir apparaître la «véritable» tête du client. Lorsqu’il n’avait plus personne à raser ou à coiffer, le coiffeur me racontait alors ses souvenirs de jeunesse, et se doutant que j’aurais dû me trouver à l’école, en profitait pour me faire la morale. Puis il y avait Thérèse, la patronne du Café «Le Glacier», place du 14 juillet, qui m’avait affectueusement adopté et m’offrait de temps à autre une grenadine à l’eau contre de menus services. Elle seule prononçait correctement mon prénom, d’un ton très maternel. Rue des Orfèvres enfin, où je m’appliquais à saluer le confiseur, lequel finit par me faire entrer dans son «royaume» et me donner, parfois, quelques friandises.

Je m’étais ainsi rapidement construit un univers piscénois à ma mesure.


 

Lorsque je me sentais las de ce périple, je m’installais en bas du cours Jean Jaurès, l’artère principale de Pézenas, et sous les sophoras, assis à même le trottoir, je trompais l’ennui en faisant naviguer des allumettes le long de la rigole. C’est là qu’un jour du moi de mai, un garçon de mon âge s’accroupit à mes côtés en me disant «je te connais toi ! t’es celui qu’est au fond de la classe et qui bade toujours par la fenêtre !». Je levais la tête et vis un visage mince et brun, éclairé de petits yeux noisette. Sans me laisser le loisir de le dévisager plus longtemps, il me proposa spontanément de jouer avec lui, «mais pas aux allumettes !» s’empressa-t-il d’ajouter. Je fus définitivement conquis lorsqu’il m’apprit qu’il était espagnol et s’appelait «Pépin», prénom que je jugeais immédiatement aussi insolite que le mien, Benaouda. Adepte comme moi de l’école buissonnière, Pépin me fit découvrir les bords de l’Hérault et, honneur suprême à ses yeux, me montra «sa» cabane juchée dans un arbre près d’une petite rivière, La Peyne. Nous devînmes rapidement inséparables et si Pépin, avec qui je partageais désormais mes jeux, ne remplaçait pas mes anciens camarades d’Orléansville, son enthousiasme et sa soif d’aventure en adoucissait cependant le souvenir. J’échappais enfin au vide et à la solitude que je ressentais depuis la disparition de Kader, et cette amitié nouvelle venait contrebalancer très opportunément les regards fuyants ou méprisants que mon «arabéité » suscitait la plupart du temps.

Ces escapades buissonnières eurent cependant une fin banale et somme toute prévisible : celle d’une mère, la mienne, dévalant l’escalier quatre à quatre pour accueillir son enfant, moi, censé revenir de l’école. Seule différence impossible à ignorer : ce jour là elle ne m’attendait pas souriante à la fenêtre mais en bas sur la place, l’insulte à la bouche et une sandale à la main, prête à me frapper. Le maître «d’icoul» s’était inquiété auprès de mes parents de mes absences répétées à l’école. Dès lors mes frères, sommés de se montrer vigilants et méfiants à mon encontre, m’accompagnèrent quotidiennement devant la porte de ma classe, poussant le zèle jusqu’à attendre que j’en franchisse résolument le seuil. Cela m’importait peu car j’y retrouvais Pépin qui, lui aussi freiné dans son élan buissonnier, me lançait des regards de connivence pleins de promesses de vengeance.

 

Dès les grandes vacances Pépin décida de me présenter à ses copains, ceux qu’il appelait avec une fierté non dissimulée «la bande du Château». De prime abord ils me semblèrent très excités, car ils se bagarraient sans cesse entre eux et pratiquaient en permanence une dérision pouvant parfois s’avérer très blessante. En majorité d’origine espagnole, la plupart d’entre eux étaient connus pour leurs menus larcins. Cependant, et bien que je sois le seul algérien du groupe, ce qui au début ne laissait pas de m’intimider, ils m’acceptèrent sans mégoter. Cette chaleureuse spontanéité, ajoutée au fait que d’un seul coup d’œil nous nous étions mutuellement reniflés comme appartenant au même milieu, me permirent de m’intégrer rapidement à la «bande».

A leurs côtés je me sentais libre de faire ce que je voulais, et depuis qu’ils m’avaient adopté j’expédiais le plus vite possible le repas de midi pour courir les retrouver ... et commencer sur leurs conseils, mon apprentissage de chapardeur. Leur terrain d’entraînement privilégié, en la matière, se trouvait être une petite épicerie de la rue F.Oustrin. Etroite et sombre à souhait, encombrée de cageots et de cartons vides, et tenue par une épicière veuve, elle comblait nos pulsions de voleurs à la petite semaine. Le scénario, dûment peaufiné et rôdé, se déroulait toujours aux heures creuses du déjeuner : nous entrions à plusieurs, un seul choisissait diverses friandises et, tandis qu’il s’appliquait à payer très lentement pièce par pièce son dû à l’épicière, nous enfouissions furtivement dans nos poches tout ce que ce bref laps de temps nous permettait d’engranger. Même effectués en groupe, ces larcins me culpabilisaient énormément, surtout lorsque je songeais à mon père et à son souci permanent que nous nous conduisions honnêtement. Cependant la crainte d’être exclu de la bande fut la plus forte et, après un premier refus et maintes hésitations, je me décidais à les imiter.

Parfois il arrivait que ces chapardages soient revêtus des meilleures intentions ! En classe, Pépin et moi avions remarqué que les élèves du premier rang, «ceux qui s’appliquaient», amenaient souvent des fleurs à la maîtresse. Goguenards mais jaloux, nous décidâmes avec d’autres copains de lui faire nous aussi un cadeau, mais en commun ! Après de multiples concertations notre choix se fixa sur un poisson rouge... et sur le square du parc Molière, qui nous apparût d’emblée et sans état d’âme particulier comme le seul endroit où trouver ce que nous cherchions. Un sachet en plastique rempli d’eau fit l’affaire et nous permit de convoyer notre cadeau jusqu'à l’école. Titi, qui s’était empressé de s’auto-désigner pour remettre l’offrande, le regretta amèrement car, ne sachant que répondre à la maîtresse qui s’inquiétait de savoir où il avait acheté le poisson rouge, il trouva logique d’affirmer qu’il venait de le pêcher dans l’Hérault : en fin d’après-midi deux policiers entrèrent dans la classe et nous emmenèrent en nous tenant par les oreilles.

 

Une certaine violence nous habitait. Dans la «Cour des Prisons» nous avions installé un ring de bric et de broc, où nous organisions des concours de boxe à notre mesure, avec un pseudo-arbitre et, assis à même le sol poussiéreux, des pseudo- spectateurs. Seuls signes patents de notre professionnalité : les gants, de vrais gants de boxe que la bande s’était «procurés», et les yeux au beurre noir, nez en sang ou lèvres tuméfiées, que chacun de nous arborait le soir en rentrant chez ses parents. Pour autant le «ring» n’assouvissait pas complètement notre besoin de violence car, armés de frondes, nous nous adonnions également à des «batailles rangées» contre la «bande des HLM», compagnons de même condition ouvrière mais présentant l’immense tort de ne pas faire partie de la «bande du Château». Le scénario s’avérait là aussi bien arrêté : les deux bandes rivales s’inventaient des motifs de dispute, aboutissant toujours à un rendez-vous sur un terrain digne de cette rencontre. Pour apurer cette déclaration de guerre et en découdre, nous nous retrouvions donc au jour convenu, de part et d’autre de La Peyne, chaque bande essayant d’arriver à l’avance afin d’accueillir l’autre sous une pluie de pierres.

Bandes «des HLM» ou «du Château», nous étions tous des enfants de la rue, mais cela même qui nous unissait ne nous empêchait ni de nous bagarrer à grands coups de poings ou à l’aide de frondes, ni de nous invectiver avec des mots parfois très blessants. Je me souviens ainsi de ce jour de l’Aïd el Kébir, où ma mère m’ayant enduit les mains et les cheveux de henné, mes copains m’accueillirent sur la place Gambetta avec de grands éclats de rires, en me montrant du doigt. Il s’ensuivit une bagarre où je cognais de toutes mes forces ceux qui étaient pourtant mes amis. Par la suite ils finirent par se lasser, et les reflets de la culture arabe visibles dans mes cheveux et sur mes mains les laissèrent enfin indifférents.

 

Vint le temps du collège. Je fus dirigé en «sixième moderne». Mes copains de la bande du Château se trouvaient tous en «sixième pratique». J’en éprouvais une grande solitude, et une certaine gêne d’apparaître à leurs yeux comme un bon élève, n’ayant dès lors plus rien à voir avec eux. Ils ignoraient que dès l’âge de huit ans, où je commençais à savoir lire et écrire convenablement, mes parents m’avaient confié la responsabilité de la correspondance avec la famille restée en Algérie, et investi du rôle d’accompagnateur interprète dans toutes leurs démarches administratives.

Dès le premier trimestre je me sentis dans un autre monde que celui de l’école communale, et n’arrivais point à prendre les choses avec aisance. Tous me paraissaient être de très bons élèves, vivre dans des familles aisées attentives à leur éducation scolaire, et afficher ce qui me faisait le plus défaut : de l’assurance. Je les entendais discuter entre eux de leurs devoirs, de réunions de parents d’élèves, de délégués de classe. Je découvrais le sens de la rigueur au travail, de la concentration aux devoirs et tout cela me paraissait trop sérieux. Je ne percevais pas très bien l’utilité des mathématiques, ni surtout celle des langues. Apprendre l’anglais et le latin alors que je commençais à peine à maîtriser la langue française me paraissait complètement absurde. Je n’avais donc pas le cœur à l’ouvrage et mes résultats scolaires restaient médiocres. Certains professeurs suggérant que j’étais une «erreur d’orientation», je compris que je n’avais aucune illusion à me faire sur mon devenir scolaire. Dès lors j’attendis que çà se passe. Je suivais les cours d’une oreille distraite. Parfois j’essayais de m’imaginer en fils de famille aisée et cultivée, parlant couramment le français, puis honteux chassait vite ces pensées qui étaient autant de reproches à l’encontre de mes parents. Le soir en rentrant à la maison je lançais le cartable sur mon lit, et n’avais rien de plus pressé que de retrouver mes copains pour flâner dans les rues et les cafés.

Je n’arrivais pas à trouver les mots ni à discerner ce que je ressentais exactement au sein du collège. Mais petit à petit je pressentais intuitivement que je repoussais la perspective d’un métier socialement plus élevé que le milieu dont j’étais issu. Par crainte aussi de rencontrer les mêmes difficultés d’acceptation en tant qu’immigré, accrues par mon immersion dans un milieu social différent du mien. Dans cette trajectoire je me doutais dès lors que j’aurais l’obligation de faire mieux, de fournir plus d’efforts et de travail; de donner plus de preuves de ma fiabilité que les autres.

PS. Ceci est le dernier «billet» de «l'exil des harkis» : certains d'entre vous, à travers leurs commentaires et leurs messages, m'ont témoigné de leur gratitude, qu'ils en soient remerciés. A travers ce témoignage j'aurais essayé de vous faire prendre conscience de la difficulté de l'exil, d'hier comme d'aujourd'hui. En cela ma pensée ira aux enfants des «sans papiers». Et merci encore pour toutes vos marques de fraternité.

Tous les commentaires

Bonjour mr Ben Boukhtache, Bon, j'ai "du mal" à penser que je ne retrouverai pas "le gamin". dernier billet.. mince... encore un grand merci.

On a l'impression d'être avec vous - Benaouda - près de la rigole aux allumettes, vous racontez si bien, pardon de ces pauvres petits mots pour vous remercier, en attente d'autres textes.

Je voudrais dire c'est dommage, mais je tiens surtout à vous remercier, cher Ben Boukhtache, de nous avoir permis de faire de ce bout de chemin avec vous. Bien à vous

Cher Ben Boukhtache, Si vous deviez interrompre votre récit, sachez que j'en serai véritablement attristée. J'avais pris beaucoup de plaisir à lire votre prose, tellement vraie. Vous avez permis aux lecteurs de Médiapart de connaître le drame Harki, malheureusement occultée, à travers les yeux d'un enfant. Ce qui est d'autant plus dramatique, c'est que dans la communauté harki il n' y a pas ou très peu de passeurs d'histoire.

Îl ne faut sûrtout pas être triste , grâce à Médiapart , nous avons pût être en contact , échanger des commentaires , mieux se connaître , je trouve que cela est déjà très positif . Pour la suite du récit , j'ai publié 5 billets concernant le périple des harkis , je crois que c'est déjà bien ,et puis à un moment ou à un autre , il faut une fin , Je ne pouvais pas continuer à raconter toute ma vie , pour cela , il me faudrait , tout un livre ,quant à la cause des harkis, je me suis toujours battu , à chaque fois , qu'ils ont été insultés, méprisés . J'ai fait partie d'associations de harkis pour défendre leurs justes cause ; En 1983 , j'ai participé à l'organisation , à travers des groupes de travail , à la marche des beurs pour l'égalité des droits , il avait aussi beaucoup de fils de harkis , et en particulier Toumi qui en était le leader, Le problème des harkis , c'est d'être méprisés par une certaine gauche et récupérés par une certaine droite .Et puis , je vais continuer à publier , d'autres billets sur l'actualité . Merci à vous , Chère Sofisafia , et à bientôt In Challah .

A bientôt donc, cher Ben! Merci encore pour cette première petite suite passionnante et enrichissante.
Ah et merci aussi pour le renseignement sur les poissons rouges de l'Hérault. Toujours bon à savoir... :-)

et pourquoi pas, tout un livre ? Vous écrivez bien, vous trouveriez sans doute un éditeur...

Cher Ben, merci encore de nous avoir ainsi conviés à partager vos souvenirs. C'est par ce partage que se tissent les liens à l'intérieur d'une communauté humaine. Est-ce que ce n'était pas autrefois la première obligation à laquelle se soumettaient les voyageurs qui se trouvaient réunis le soir dans la même auberge ? Les histoires de chacun rassemblées font l'Histoire, et il n'y a pas à Mediapart de voyageur sans bagages

Merci , Anne , pour vos mots ; pour votre douceur , votre sens de l'humain .

Cher Benaouda Boukhtache, Je viens de lire 3 de vos 5 billets. Rodant que depuis peu sur Mediapart je n’avais pas encore pris le temps de vous lire à tête reposée. Je vais imprimer vos billets, les assembler et les lire sous mon figuier. Puis je les rangerai pour avoir un jour la surprise de les retrouver dans la bibliothèque. Vous êtes un « voyageur qui est resté », qui n’a pas choisi son itinéraire. Mais qui sait s’emparer de l’immense privilège qu’il partage avec les autres voyageurs, exilés, immigrés : regarder au delà des frontières, la culture, la langue d’un seul pays et en parler dans la langue partagée aujourd’hui, que nous avons rêvé de maîtriser mieux que la langue maternelle, afin de pouvoir retrouver une « maison ». Au plaisir de vous lire encore, Tink

Chère Tink Hardenbol , Je suis heureux , de ce partage . Merci , à vous .

J'ai l'impression d'avoir rencontré un frère de lait : comme frère et soeur...Merci, ben

Chère Peneloppe , J 'apprécie beaucoup votre spontanéité , votre sincérité . A bientôt , Pénéloppe , et Merci ...

Comme Anne m'a nommée la veilleuse aux blogs dormants, je me permets Ben, de ressortir ce beau billet

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