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Vive la planification !

Après vive le modèle social français, voila, encore plus original dans le débat économique actuel : Vive la planification !

C'est la thèse de K. Berger et V. Rabault dans leur livre "Les 30 glorieuses sont devant nous".

Cette planification nécessite de définir les objectifs. Elle concerne l’ensemble du champ politique. L’éducation doit être au service de l’économie, l’investissement doit se concentrer dans 5 secteurs via un grand emprunt, la politique de rémunération doit d’abord favoriser les actifs, la France doit faire appel à des talents du monde entier. Enfin, la méthode de gouvernance de cette planification doit être la coopération en France, mais aussi en Europe. Les 7 premiers paragraphes de cet article résument les propositions des deux auteurs.

Les deux auteurs inscrivent leur planification dans le cadre d’une France productive. Selon les auteurs, l’enjeu n’est pas d’être compétitif, mais d’être productif pour viser le progrès, la croissance au profit de tous. Ce choix a des conséquences fortes en termes d’abandon de certaines filières ou certaines catégories de population, moins productives. Le retour de la planification est une nécessité, mais la direction précise doit encore être débattue autour de cette question clé : « quelle France voulons-nous en 2040 » ? Quelques commentaires personnels dans les deux derniers paragraphes...



Le choix de la croissance : le plan « France 2040 »

Les théories du déclin ont le vent en poupe. Mais cette crainte n’est qu’illusion : le scénario tendanciel (sans modification forte des choix politiques) est loin d’être catastrophique. La croissance serait d’environ 1,5% et assurerait une progression du pouvoir d’achat d’environ un tiers en 30 ans.

De plus, un scénario positif est possible. C’est le Plan  « France 2040 ». La première condition de la réussite de ce plan est le choix de la croissance. Les décroissants pensent que la croissance ne fait pas le bonheur et assure seulement des besoins futiles. C’est faire abstraction que la croissance a, d’abord, permis une augmentation de la dépenses dans les biens de base (logement, santé, alimentaire).

Une croissance moyenne comprise entre 2% et 3% par an serait un beau succès. Cependant, il faut viser une croissance durable sans pollution, il faut éviter les bulles immobilières ou d’endettement. Les fruits de cette croissance devront être bien répartis, via les revenus ou les services publics comme l’éducation ou la santé.

Dans le scénario France 2040, l’objectif est celui là : croissance durable, qui profite à tous et qui offre à chacun des opportunités de choisir sa propre qualité de vie. Ce plan s’inscrit donc dans le cadre de l’égalité des chances.

Au delà du PIB, 5 objectifs précis

Gouverner, c’est prévoir, Gouverner, c’est choisir. Ce plan repose alors sur le choix d’objectifs précis. Cinq objectifs pour France 2040 pourraient assurer la prospérité :

1)    Le développement socio-économique (croissance du PIB par habitant)

2)    Consommation et production durables (productivité des ressources)

3)    Inclusion sociale (risque de taux de pauvreté après transfert social)

4)    Changements démographiques et santé publique (années de vie en bonne santé, taux d’emploi des 55-64 ans)

5)    Développement durable (émissions de gaz à effet de serre)

L’étape suivante consiste à définir le modèle, les étapes, les moyens, un calendrier, c’est-à-dire un business plan qui commence par un grand emprunt.

D’abord un grand emprunt…

Dans le plan, il faut commencer par un plan d’investissement de 90 milliards répartis sur 3 ans.

Le grand emprunt lancé par Sarkozy s’est brisé sur 4 écueils : absence de sélection précise, un financement flou, des objectifs flous, des sommes restreintes par projet et sans vision d’ensemble. L’effet de levier à long terme sur l’ensemble de l’économie est quasi nul.

Donc, il faut faire des choix clairs sur les thématiques et les directions de l’investissement. Les deux auteurs proposent d’investir principalement dans 1) l’éducation (qui est autant un objectif qu’un moyen), 2) le nucléaire/solaire, 3) la santé avec des innovations indispensables dans le domaine du vieillissement 4) le transport en commun de proximité, TGV et fret et 5) l’agriculture et alimentaire

Le transport passe par des axes de TGV trans-européens (Paris-Berlin). Le volet fret est le développement des axes nord/sud. Le transport de proximité est un maillage  de périphérie à périphérie, pour éviter le schéma classique « centre-ville – périphérie » qui contribue fortement à la ghettoïsation. Un volet logement neuf est à intégrer dans ce volet transport public.

L’objectif est que l’investissement de long terme, trop risqué, soient portée collectivement via une intervention sélective de la puissance publique. Il faudra gratifier ceux qui le prennent et le répartir entre public et privé. Pour attirer les investisseurs, il faut donc une rémunération habituelle, plus une prime liée à la réussite du projet.

A contrario, il faudra donc abandonner certaines filières, dont le cycle de productivité arrive en fin de vie en France.

Une question va se poser. Comment financer cet emprunt ? Est-il légitime de s’endetter davantage dans ce contexte ? L’équation semble impossible, mais c’est mal analyser le problème selon les auteurs. Ce que les marchés financiers attendent surtout, c’est que les gouvernements soient capables d’avoir des objectifs communs et de s’y tenir. Ce plan d’investissement devra s’accompagner d’un engagement ferme de discipline budgétaire (quelque soit le calendrier retenu).

Puis grâce au retour de la croissance du PIB à 3% du PIB, la dette serait remboursée avec un retour du déficit public à 3% en 2030. Le retour à l’équilibre serait alors pour 2040. Les effets définitifs du plan dépendront fondamentalement de la rentabilité des investissements et donc de la productivité.

Ce plan doit jouer la carte européenne avec la coopération de l’Allemagne. En effet, les blocages politiques sont plus importants que son financement. Les acteurs financiers croulent sous les liquidités.

Le besoin de la migration

La mise en œuvre de ce plan passe par un plan de ressources humaines ambitieux. Le vieillissement de la population entraînera une diminution de la population active, il faudra alors faire appel à des talents hors de France.

Pour avoir un ratio de population active sur population totale stable (financement des retraites), il faudrait 10 millions de nouveaux arrivants sur 30 ans, soit trois fois plus que le solde migratoire actuel.

La répartition du progrès commun entre tous ses membres et l’éducation seront deux outils essentiels à l’intégration de ces nouveaux migrants.

Un système éducatif au service de l’économie

Le système éducatif doit également se remettre en marche, car c’est un des piliers de la République. Il s’agit d’un outil d’intégration collectif, de brassage social et un moteur d’ascension individuel. L’intégration collective et le brassage social impliquent une bataille contre la ghettoïsation scolaire et de lutter pour une meilleure mixité urbaine. Ensuite, il faut bien considérer que l’école privé est néfaste au brassage social. Il faut donc retirer des soutiens financiers au privé, car le développement du privé se fait au détriment de la mixité scolaire.

L’éducation, essentiel à a la République, l’est tout autant à l’économie, car elle accroît la productivité du travail. L’efficacité du système éducatif est essentielle à la réussite du plan. Dans le cas contraire, l’innovation ne pourra pas se diffuser. C’est la raison pour laquelle l’éducation est l’une des 5 priorités du plan d’investissement.

L’investissement en éducation ne passe pas par de nouveaux bâtiments, mais par des formateurs nombreux et de qualité. Il faut donc que, de nouveau, l’éducation attire les meilleurs. Les salaires à l’embauche doivent progresser.

Ensuite, il faut que l’état d’esprit sur ce qu’apporte la formation change : est-il utile de faire des études, surtout si l’on compare aux gains des stars ? L’éducation doit garantir une élévation du niveau de vie. Il est indispensable d’assurer à une personne qui fait des études dans les filières théoriques ou techniques, utiles à la collectivité, qu’elle y gagne au final. C’est l’une des raisons pour lesquelles il faut revaloriser les carrières des chercheurs, surtout les jeunes.

Enfin, cela passe par une intervention coercitive sur ce que le pays souhaite apporter via son système d’enseignement. Parmi l’offre d’enseignement, seules certaines filières sont utiles pour l’économie. Il faut donc mettre en place des mécanismes de sélection au niveau de l’éducation supérieure pour limiter les places offertes dans certaines filières.

Une nouvelle politique de rémunération à l’échelle du pays

Afin de réenclencher la dynamique, les actifs, et surtout les salariés, doivent être les premiers bénéficiaires de la croissance quitte à différer les augmentations de revenus qui reviennent aux inactifs (les retraités).

Enfin, personne ne doit être laissé sur le bord de la route : tout résident du territoire doit bénéficier d’une petite partie des progrès collectif afin de réduire le taux de pauvreté après redistribution.

Le retour de la coopération en France et en Europe

Il faut un nouveau contrat avec nos partenaires : respect des critères de Maastricht à horizon du plan pour la France, penser son modèle de développement en fonction de l’Europe pour l’Allemagne. Un serpent fiscal pour imposer la non divergence des taux de fiscalité sera nécessaire : ni dumping fiscal, ni diminution des recettes par idéologie.

Avec une perspective positive, d’autres projets d’investissements – au niveau européen cette fois – se mettront en place.

Ce plan nécessite que la société se remette en mouvement. Or, la situation actuelle est un équilibre de Nash. Tout le monde doit avancer. Mais personne n’a intérêt à être le premier à bouger. Il faut donc retrouver un modèle coopératif où l’on avance ensemble.

La décision doit être pilotée par le gouvernement. Mais la dérive monarchiste de la 5ème République rend les choses complexes : la volonté d’un seul peut prendre le pouvoir sur tout un gouvernement, sur tout un parlement et sur l’ensemble des forces syndicales. La méthode actuelle de lancer des négociations est donc plus longue, mais est la bonne.

Des pistes à valoriser sur la planification et le grand emprunt

Certains éléments sont clairement intéressants :

  • Passer de l’objectif de compétitivité à l’objectif de productivité paraît très intéressant. En effet, il y aura toujours un pays plus compétitifs que nous.
  • Les prochains gains de la croissance doivent bénéficier aux actifs, c’est-à-dire ceux qui sont parties prenante du modèle français (une baisse des cotisations salariales basées sur la croissance future ?) ;
  • Le maillage territorial du transport doit se faire de périphérie à périphérie avec un volet logement : le Grand Paris doit donc ainsi être le plus ambitieux possible :
  • Le maillage ferroviaire de la France doit être total afin d’améliorer le fret ;
  • Les plans d’urbanismes doivent être gérées au niveau des agglomérations et non plus au niveau des communes ;
  • Un grand emprunt, mais mieux ciblé et avec des priorités claires
  • Le fait de privilégier les secteurs qui bénéficient à tous ou qui permettent la création (Energie, transport, alimentaire, éducation, santé)
  • La notion de prospérité (croissance de longue durée, utilisation de la croissance) est intéressante à creuser.
  • La notion de progrès (la croissance amène plus de santé, d’éducation et de temps de loisir pour tous) est intéressante à creuser.
    • Le progrès est l’action d’aller vers l’avant, de s’accroître, d’être meilleur.
      Pour une société, le progrès est l’évolution dans le sens d’une amélioration, sa transformation progressive vers plus de connaissance et de bonheur.

Un plan « France 2040 » crédible ? Une France productive, mais polluante ?

En revanche, le plan 2040 semble plus problématique dans ses hypothèses, comme dans certaines de ses valeurs :

  • L’hypothèse du respect du critère de zéro le temps de faire les investissements semble totalement hors de propos dans l’Europe actuelle ; Ainsi, les relèvements de la fiscalité depuis mai 2012 ont servi à réduire le déficit et non à financer un investissement supplémentaire.
  • Ce plan vise une société, où la progression serait possible, où l’égalité des chances serait possible. Il ne vise pas une société où chacun gagnerait en pouvoir d’achat, même sans passer d’ouvriers à cadres. C’est l’égalité des chances qui est choisie. Au détriment de l’égalité des places et d’un emploi pour tous ?
  • Ce plan repose sur l’hypothèse d’une croissance de 2% à 3%. Or, il est précisé que des secteurs devront être abandonnés, ce qui réduira la production. De plus, la part des services est de plus en plus importante. Or le potentiel de productivité dans les services est bien plus réduit. La croissance ne pourra alors venir que des nouveaux secteurs. Seront-nous les seuls à investir dans la santé, la voiture non polluante et le solaire ? Sans ces 2% à 3% de croissance, le modèle ne tient plus du tout, car le remboursement de la dette n’est plus possible.
  • Ce plan repose sur un postulat : « il faut être productif ». Les secteurs peu productifs ? abandonnés, les formations non productives ? abandonnés. Les personnes qui ne trouveraient pas leur place dans ce système n’auraient pas un emploi, mais un minima social, qui certes leur assurait un revenu. Au détriment de leur dignité ? Avec le populisme contre l’assistanat comme conséquence ?
  • La contrainte écologique apparaît insuffisamment abordée. Les quantités utilisées de pétrole continueraient d’augmenter (moins de pétrole par unité de PIB, mais deux fois plus de PIB). L’innovation sera-t’elle suffisante pour réduire notre consommation de ressources pétrolières ?
  • Certains points poseront des difficultés vis-à-vis de l’opinion. L’acceptation de l’opinion à une ouverture plus large des frontières poserait de grandes difficultés. Faire accepter la notion « d’immigration choisie » à la gauche ne serait pas moins difficile. La sélection accrue dans l’enseignement supérieur et la fermeture de certaines filières seront également problématiques. Enfin, la stagnation des revenus des retraites, pour favoriser les actifs, sera aussi un débat politique risqué.
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