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Le décès d'un grand historien, Charles Robert Ageron.

La mort de Charles Robert Ageron, grand historien de l'Algérie contemporaine. Je viens d'apprendre aujourd'hui, mercredi 3 septembre, le décès de mon maître en Histoire de l'Algérie, Charles Robert Ageron. Voici le texte que je lui ai consacré dans mon livre Les guerres sans fin, à paraitre aux éditions Stock.

Une rencontre J’ai commencé à m’intéresser à l’histoire algérienne en préparant ma thèse, en 1974, sur Messali Hadj, l’homme qui avait construit les premières organisations nationalistes algériennes, puis avait été vaincu par le FLN pendant la guerre d’Algérie. Le choix d’un directeur de recherches était délicat, peu de professeurs d’universités s’intéressaient dans le début des années 1970 à l’histoire algérienne. Un nom cependant s’imposait, celui de Charles Robert Ageron, auteur d’une monumentale thèse sur Les Algériens musulmans en France soutenue en 1968. Je l’avais croisé pour la première fois dans un séminaire d’histoire à la faculté de Nanterre. Il était grand, impressionnant par sa corpulence physique, un mince collier de barbe entourait son visage.Mais il ne fallait se fier à ce physique de géant.Discret, quasi effacé, il était constamment à l’écoute de ses étudiants ou d’autres universitaires, et de sa voix calme s’attachait à révéler, par des expressions simples, les fissures et les ombres de l’histoire. Affable, souriant,il ne laissait rien paraître de ses désaccords intérieurs, sans pour autant renoncer à n’en faire qu’à sa tête, bref il était à l’opposé des tribuns, des orateurs aux voix assurées et puissantes que je pouvais entendre du haut les tribunes des meetings de l’époque.Né en 1923 à Lyon, Charles Robert Ageron, agrégé d’histoire, avait rencontré l’Algérie en pleine guerre, au moment de la fameuse « Bataille d’Alger » en 1957, alors qu’il enseignait au lycée de cette ville. Il appartenait au groupe des « libéraux », ces hommes et ces femmes qui avaient cru possible une réconciliation des communautés en Algérie, et, qui, sans se prononcer de manière explicite pour l’indépendance de l’Algérie, se battaient pour la paix. Sa position, à la charnière des camps qui se déchiraient, complexe et ambiguë, m’intriguait rétrospectivement. J’étais convaincu que l’indépendance algérienne était inéluctable, et que cette idée d’une conciliation sans rupture avec la France, manquait de réalisme. Cette position était toujours sévèrement jugée par les historiens de l’après indépendance. Les questions qu’Ageron soulevaient alors, celles des « occasions perdues » et des « bifurcations échouées » dans l’Algérie coloniale, m’apparaissaient plus pertinentes, à l’époque, que les certitudes définitives de ceux qui regardaient l’histoire déjà accomplie. En procédant de la sorte, il donnait plus d’épaisseur humaine aux situations historiques, en mouvement, en devenir, loin des victoires spectaculaires données d’avance. C’est lui que j’ai choisi pour commencer mes recherches, il était alors professeur d’histoire contemporaine dans une université de province, à Tours, n’ayant pas pu imposer un enseignement d’histoire de la colonisation à la Sorbonne où il avait été assistant. En 1975, rue Richelieu, à Paris, dans le silence et le calme de la Bibliothèque Nationale, mes rencontres avec lui étaient des moments de coupure dans le tourbillon de la vie militante des années 1970. Nous allions dans la cour de la BN, ou au café, et il écoutait mes démonstrations laborieuses sur « la révolution algérienne » et la mise à l’écart des messalistes, les algériens adversaires du Front de Libération Nationale (FLN)[1]. Puis il posait quelques questions me ramenant toujours aux faits, aux dates, aux personnages, aux archives. Tout dans son récit était d’une logique irréfutable. Nous étions de part et d’autre d’un continent, l’histoire de l’Algérie et de la France, à explorer : j’étais dans la débrouillardise nomade de celui qui croit savoir, et va enfin révéler une vérité dissimulée ; il avait l’espièglerie de l’érudit qui patiente, face au culot désinvolte du jeune chercheur. Je lui apparaissais certainement comme un « cosaque de l’histoire » parcourant un siècle d’histoire algérienne à bride abattue, et il m’incitait, avec patience, à construire des typologies de faits,une sociologie des acteurs des mouvements politiques en situation coloniale.Il me demandait de ne pas concevoir cette histoire comme une machinerie à dénoncer perpétuellement sans préciser qui étaient les acteurs, comment fonctionnait le pouvoir colonial, bref, de construire des nuances. Je possédais l’impatience du néophyte avançant en territoire inconnu, nouveau de cette histoire (l’élimination de militants algériens par d’autres militants….), et il me disait qu’il fallait s’appuyer sur les textes, suivre leur sédimentation, leur constitution, d’étudier les archives autrement. J’ai aussi découvert, au fur et à mesure de nos entretiens un chercheur capable, contrairement aux apparences, de se remettre en question, de bousculer les certitudes acquises et d’accepter les critiques pour faire avancer les connaissances. La relation entre un étudiant et son directeur de recherche est, on le sait, éminemment complexe, toujours forte et particulière. A évoquer ce souvenir, c’est sans doute l’idée de confiance qui me vient d’emblée à l’esprit. Une confiance qui, une fois acquise allait de soi. Le professeur Ageron m’a montré comment dissocier l’écriture de l’histoire de ses enjeux idéologiques. J’étais alors profondément marqué par mes engagements politiques à l’extrême gauche, dans la période toujours bouillonnante de l’après 1968[2]. Il m’a appris à traquer les faits, à me défier des idéologies simples et « totalisantes », à chercher et croiser des sources, à ne pas me laisser séduire par les discours enthousiastes des acteurs-militants. Bref, à aller à la recherche du réel, à écrire l’histoire, à m’éloigner des rivages de la pure idéologie. Sous sa direction, j’ai soutenu en mai 1978 ma thèse à l’EHESS, avec un jury présidé par le regretté Jacques Berque, et où siégeait Annie Rey Goldzeiguer, auteur d’un grand livre sur le Royaume arabe au temps de Napoléon III[3]. Puis il m’a encouragé à poursuivre dans le sens d’un plus grand dévoilement des histoires algériennes, ou françaises. C’était l’époque des séances du GERM (Groupe d’Etudes et de Recherches Maghrébines) qu’il animait. Je me souviens, en 1979-1983, des réunions de travail du samedi matin à la MSH où nous nous retrouvions en petit comité, en général une quinzaine de chercheurs. Il invitait les jeunes à livrer le fruit de leurs réflexions, ce que nous faisions bien volontiers. Puis il s’exprimait à son tour et parvenait, en quelques phrases, à structurer notre propos, explicitant les liens qui les sous-tendaient. Au GERM, nous avons aussi écouté les interventions de l’historien Mohamed Harbi, du sociologue Abdelmalek Sayad avec qui je me suis lié d’amitié, ou les propos contradictoires de Charles-André Julien et René Gallissot, sur les rapports conflictuels entre nationalisme et communisme au Maghreb dans la période coloniale.Puisque j’étais saisi, depuis l’âge de dix sept ans, et pour si longtemps, de cette passion typique du XXe siècle qu’est la politique, il parait raisonnable de se demander quel part cet engagement occupait dans mon activité universitaire, intellectuelle. C’est difficile à reconstruire. Ma génération a vécu dans une atmosphère imprégnée de politique, et les affaires du vaste monde occupaient en permanence nos esprits. Le problème consistait à faire la distinction entre mes lectures personnelles, académiques, et les personnes que je voyais alors, engagées dans une activité militante. Avec Charles Robert Ageron, il me fallait pratiquer les distances, les écarts voulus par le travail de l’historien avec les fidélités des milieux d’où je venais et que je fréquentais.Benjamin Stora.

[1] Le FLN, qui a lancé la guerre contre la France le 1ier novembre 1954 s’est affronté à d’autres militants indépendantistes algériens, les partisans du Mouvement National Algérien de Messali Hadj. Le FLN l’emportera dans cette guerre fratricide.

[2] Sur mon engagement à l’extrême-gauche, voit La dernière génération d’octobre, op cit, Hachette, poche, 2008.

[3] Annie Rey Goldzeiguer, Le Royaume arabe, Alger, SNED, 1976.

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Merci Benjamin pour cet hommage élevé à un homme dont j'ignorais l'existence et l'importance dans votre parcours d'exception. Charles Robert Ageron semble avoir été à vous lire un être d'équilibre, dont la recherche était dédiée à la compréhension des uns et des autres en dépît d'une situation ô combien difficile à vivre à l'époque où il était enseignant à Alger. Le hasard fait que j'ai écouté aujourd'hui les propos d'un ancien officier méhariste dans la région de Tamanrasset à la fin des années cinquante, breton d'origine et qui parlait avec beaucoup de finesse voire même un certain humour du rôle humanitaire de son unité dont le médecin avait réussi à sauver une jeune fille prénommée Aïcha, dont la mère éplorée suivait avec angoisse le lent retour à la vie. En face de lui se trouvait à l'écouter avec intérêt durant ce propos entendu voici à peine quelques heures un autre homme qui m'avait raconté un jour comment il était devenu porteur de valise et l'amant de la femme d'un clandestin algérien du FLN qui se cachait à Paris, et à cause de qui il avait été obligé de se planquer lui aussi des heures durant dans un placard pour ne pas être découvert par ce dernier! Je sais que ces deux hommes ont eu un jour beaucoup de choses à se raconter et qu'ils ont été capables de le faire avec ce même détachement, cette même distance intelligente et sensible dont vous parlez en résumant pour nous le parcours de Monsieur Ageron et le vôtre par conséquence. Tout les opposait idéologiquement, mais l'intelligence était égale de part et d'autre et donc plus forte que l'inimitié qui aurait pu naître entre eux. " Le mal de notre époque, c'est la dictature des mots, la terreur des étiquettes : homme de droite ou homme de gauche, fasciste, progressiste, résistant, collaborateur ... chacun cherche avant tout à se placer dans la bonne case. Il tremble d'être classé dans ce qui semble un instant la mauvaise, dominé qu'il est par ce respect humain, source de cristallisation et d'intransigeance, qui a eu une si grande part dans les erreurs politiques accumulées ces dernières années" ... avertissaient les éditeurs d'un ouvrage consacré à l'Indochine en 1953 par Jean Sainteny sous le titre "Histoire d'une paix manquée". Le montpellierain d'origine Jacques Soustelle, normalien, philosophe et ethnologue passionné par le Mexique et l'Amérique du Sud avant de faire partie de la garde rapprochée de Charles de Gaulle à Londres en 1942, juste avant de partir pour Alger une première fois en 1943 et qui fut gouverneur général de ce département français de l'époque de janvier 1955 à janvier 1956 et à ce titre défenseur de l'Algérie française relatait en détail dès 1956 dans un ouvrage intitulé "Aimée et souffrante Algérie" ( Plon) sur quelles bases il avait été missionné par un certain François Mitterrand alors ministre de l'Intérieur : "lutte contre la rébellion, en évitant à la fois toute faiblesse et tout excès ; mise au point d'un plan de réformes ; maintien intransigeant de l'Algérie dans le cadre français ; accélération de l'évolution déjà commencée dans le sens d'une pleine accession des Musulmans aux fonctions et aux responsabilités"... Plan de réformes dont Soustelle disait aussi "qu'il ne s'agissait en somme que d'appliquer complètement le statut de 1947". Mais huit années trop tard. Ceci dit pour les "bifurcations échouées" que vous évoquez en reprenant les mots de votre ancien Professeur, dont j'espère trouver un jour le temps de lire les écrits à mon tour. Pour faire moi aussi un peu mieux la part entre la nécessaire distance et une meilleure compréhension des faits et des hommes.

Merci une nouvelle fois M. Stora et j'invite vraiment les lecteurs curieux à se plonger dans l'ouvrage que vous m'aviez précédemment conseillé, "la dernière génération d'Octobre". J'aimerais enfin trouver le temps d'en toucher deux mots et poursuivre avec vous la vision d'une vie. Je l'ai fini pour l'anecdote à mon retour de l'oral de capes d'histoire, vous me faisiez sortir "des bouquins" pour me rouvrir les portes de "l'écriture" et de la vie, bien sûr... Merci encore et hommage à l'homme que j'avais déjà rencontré à travers vous dans ce même livre. Vivent les historiens, finalement. Bien à vous.

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