L'histoire culturelle, ancienne, des Maghrébins en France
Au moment où se déroule le débat sur "l'identité nationale", une exposition sur l'histoire culturelle des Maghrébins de France se tient en ce moment à la Cité de l'immigration à Paris.
Voici la postface que j'ai rédigé pour le catalogue de cette exposition, qui rappelle la présence de cette immigration en France, et contredit les propos de ceux pour l'islam est "nouvellement" arrivé.....
L’immigration au passé continu
Les études universitaires ou récits journalistiques sur l’immigration maghrébine en France ont jusqu’à présent trop souvent oscillé entre deux pôles : l’histoire sociale, avec les descriptions et analyses de l’exploitation sociale, et l’histoire politique, celle des organisations et des institutions, avec, au centre, la séquence inaugurale de la guerre d’Algérie, moment des violentes répressions policières françaises et des tragiques affrontements entre militants nationalistes algériens. Avec cette exposition, il est cette fois question d’une autre histoire, celle des intellectuels et artistes maghrébins vivant en France, du XIXe siècle à nos jours. Donc, au-delà de 1962, date de l’indépendance algérienne, période encore trop peu étudiée.
Ce trou de mémoire, à propos de l’histoire culturelle, est porteur de sens. En révélant les acteurs, les lieux ou les thèmes ensevelis de la présence maghrébine en France, on peut découvrir le rapport particulier que la société française entretient toujours avec sa très vieille histoire coloniale. Si le trop-plein de mémoire peut entraver les projets futurs (et de nos jours l’accent est plutôt mis de ce côté-là), la perte de mémoire également. Une société qui persiste dans l’oubli de son passé proche ne peut pas aider l’élan vers le futur. (…)
L’accent est mis, dans cette exposition et son catalogue, sur les représentations. À travers la BD, le roman, le cinéma ou les téléfilms émergent différentes figures : entre attirance et rejet, s’est forgé, de l’entre-deux-guerres à nos jours, tout un réservoir d’images, de mythes et de symboles.
Le Maghrébin n’est pas simplement ce travailleur solitaire qui longeait les allées des cités ouvrières, il apporte aussi dans ses bagages des fragments de poésie ou des notes de musique du pays quitté qui, progressivement, viendront se diffuser dans la société d’accueil.
Les lieux de mémoire de l’immigration maghrébine indiquent bien le va-et-vient perpétuel entre nécessités du travail et rêves d’une culture à préserver ou à construire : de l’hôpital franco-musulman de Bobigny aux cabarets orientaux du Quartier latin à Paris ; de l’île Seguin, forteresse ouvrière de l’usine Renault, à la Mosquée de Paris, lieu de prière et d’apprentissage de la lecture.
Tout un réservoir d’images
Le mérite (et la difficulté) de cette exposition et de son catalogue tient à l’entre-deux permanent qu’ils pratiquent : entre les territoires du Maroc, de l’Algérie, de la Tunisie et de la France ; entre les espaces du social, du travail et du culturel ; entre la subjectivité des chercheurs ayant participé à cette entreprise pionnière et l’objectivité nécessaire à l’accomplissement d’un travail scientifique. On peut percevoir l’existence d’un espace mixte entre le Maghreb et la France, en pleine effervescence culturelle, particulièrement
tout au long de la seconde moitié du XXe siècle. Dans cette circulation incessante, qui peut être considéré comme un intellectuel ou un artiste spécifiquement maghrébin ?
Cette exposition dévoile un paysage en partie dissimulé, ou en marge, de la société culturelle française, peuplé de personnages aux parcours étonnants, émouvants. Qui connaît vraiment Slimane Azem, le chantre de la chanson de l’exil, Zerrouki Allaoua ou Ahmed Wahby, qui remportaient un succès considérable auprès de leurs compatriotes, juste après l’indépendance de l’Algérie, dans les cafés ou sur les scènes de banlieue ou de province ? Les chanteurs de la deuxième génération sont mieux connus : Idir, Aït Menguellet, Ferhat, Djamel Allam… La musique judéo-arabe, ce patrimoine majeur de la culture maghrébine en exil, exprime bien ces allers-retours entre des univers religieux différents qui ignorent les ancrages définitifs ou les assignations
à résidence identitaire. Le parcours, tombé dans l’oubli, d’un Shlomo ou Simon Halali dit Salim Halali, illustre toutes ces ambiguïtés. (…)
Les écrivains semblent avoir bien trouvé leur place dans l’espace de publication méditerranéen, comme Kateb Yacine, Assia Djebar ou Driss Chraïbi. En s’enracinant dans des récits locaux, ils atteignent une portée, une résonance qui parle à tous, de manière universelle. Avec les malheurs et les heurts des vies paysannes, comme Mouloud Mammeri dans L’Opium et le Bâton ; la condition des femmes enfermées dans la tradition patriarcale, comme Malika Mokeddem dans L’Interdite ; le sort des immigrés maghrébins comme Tahar Ben Jelloun dans La Plus Haute des solitudes, des écrivains trouvent en France le chemin du succès et rejoignent le patrimoine littéraire de l’Hexagone. (…)
Un double défi
Les cinéastes de la deuxième génération, comme Ali Ghanem (Une femme pour mon fils) ou Okacha Touita (Les Sacrifiés), nous entraînent dans des fictions à la force documentaire sur la condition des travailleurs immigrés. À la fin des années 1980, la professionnalisation de la scène artistique et l’apparition d’un public nouveau, jeune et nombreux révèlent en pleine lumière des artistes issus de l’immigration maghrébine, comme l’écrivain cinéaste Mehdi Charef, avec Le Thé au harem d’Archimède, l’auteure Leïla Sebbar ou le groupe de rock Carte de séjour. La figure positive du beur vient se substituer à celle de l’immigré, écrasé par le travail et l’analphabétisme. Les artistes issus de l’immigration maghrébine ont été obligés de se confronter à un double défi : surmonter le processus d’acculturation né au long du temps colonial et déjouer les ruses de l’assimilation dans la société française. (…)
À ces tentatives d’uniformisation s’ajoute le « travail de l’oubli » dans la production artistique : oubli des drames nés de la guerre d’indépendance algérienne, oubli de la longue présence coloniale française dans les pays du Maghreb. Dans les années 1960-1990, les artistes maghrébins n’expriment que les blessures engendrées par la solitude de l’exil et la misère sociale. De sorte que les artistes beurs qui apparaissent après l’arrivée de la gauche au pouvoir en France en 1981 se présentent presque en état d’amnésie. Le temps colonial fait retour dans les productions artistiques et les mémoires à la fin des années 1990 et au début des années 2000. À travers le rap et les romans, un lien tente de s’établir entre le passé et le mal-vivre du présent. (…)
Un champ d’investigation original
L’intérêt, la richesse de cette exposition et de son catalogue s’appuient sur les sources riches et variées des auteurs : la presse française et maghrébine, les journaux issus de l’immigration des années 1970-1980 (Sans frontière, Baraka…), les témoignages d’acteurs et, surtout, une masse considérable d’archives privées et audiovisuelles (françaises et algériennes, marocaines, tunisiennes). En s’adossant à toutes ces sources encore largement inexploitées, il s’agit de retrouver le passé dans le présent, de ne plus attendre pour tenter d’expliquer. (…)
La présence maghrébine a laissé des traces importantes en France, et les histoires d’immigrés ne se réduisent pas à des figures emblématiques, de l’immigré sans passé et surexploité au beur agressif et désarmé culturellement.
Dans toutes les résurgences du passé, les discours politiques servent à fabriquer des consensus lénifiants, avec une pratique mémorielle d’une trompeuse neutralité. L’exposition au contraire ouvre un champ d’investigation original dans la connaissance de l’histoire de l’immigration maghrébine (…). Une histoire où tout affirme la nécessité d’un espace culturel et de création comme outil d’installation des familles immigrées dans la société française.
Benjamin Stora


Tous les commentaires
Ca a l'air passionnant.
C'est une peu à aussi la diversité culturelle française, des générations d'immigrés venus de partout, en vagues successives. C'est bizarre, mais même dans le plus petit des villages de France, il y a bien une présence immigrée à un moment ou à un autre. Mon village natal par exemple en Normandie a vu, non pas 1000 ou 10000 ou même plus, bien sur comme les grandes banlieues parisiennes et lyonnaise ou d'autres grandes villes, arriver successivement une ou plusieurs familles italiennes, portugaises, sénégalaises, vietnamiennes, kosovars et slaves en général, et bien sur, elles sont pour certaines restées, d'autres ont par la suite immigré aux Etats-unis ou en Angleterre.
Terre d'accueil ou de passage, en tout cas, les traces sont réelles, les amitiés et les découvertes culturelles aussi. Les mélanges et la mixité via rencontre, mariages etc.. aussi. Mes meilleures amies de primaire étaient vietnamienne et portugaise. L'une est médecin à Chicago, l'autre hôtesse de l'air en France.
J'aime beaucoup ce que vous dites dans cette phrase : " les lieux de mémoire de l’immigration maghrébine indiquent bien le va-et-vient perpétuel entre nécessités du travail et rêves d’une culture à préserver ou à construire : de l’hôpital franco-musulman de Bobigny aux cabarets orientaux du Quartier latin à Paris ; de l’île Seguin, forteresse ouvrière de l’usine Renault, à la Mosquée de Paris, lieu de prière et d’apprentissage de la lecture."
Parce que ces traces d'un "ailleurs" chez nous font aussi la richesse de notre pays et dans le débat actuel, tout le monde cherche à le faire oublier. Enfin non, pas tout le monde, juste certains !
Mais quelle chance et richesse de pouvoir aller au Hamman comme ailleurs en plein centre de Paris, et ce à coté ou d'un minaret..............
Quelle chance de pouvoir boire et fumer (avant l'interdiction) un thé parfumé et fumer une chicha à Rouen, par exemple, dans un bar égyptien tenue par une égyptienne immigrée en France dans les années 80 !
Quelle chance de rencontrer quand on fait ses études à l'Université des étudiants venus d'un peu partout dans le monde, de découvrir leurs cultures et leurs pays, plus tard lors de voyages !
Quelle chance d'aller manger chinois, portuguais, libanais, turc au coin de sa rue?
Quelle chance aussi de pouvoir apprendre toutes sortes de danses et de langues dans des associations locales ou nationales dans sa ville?
Quelle chance de découvrir des cinémas d'ailleurs dans des cinémas d'art et d'essai subventionnés par le Ministère de la culture? (il suffit d'avoir un peu vécu ailleurs en Europe pour comprendre en profondeur la chance que c'est d'avoir des cinémas d'arts et d'essais en France !)
Quelle chance..................... (on pourrait continuer la liste longtemps, non?)
Les immigrés c'est aussi cela, cette richesse et cette diversité culturelle au coeur de la France. Et je n'ai pas envie d'y renoncer sous prétexte que l'identité française est en cours de redéfinition par l'Etat !
"Une histoire où tout affirme la nécessité d’un espace culturel et de création comme outil d’installation des familles immigrées dans la société française." J'aime beaucoup cette dernière phrase qui laisse entrevoir tout ce qui se passe de riche entre deux cultures qui se frottent l'une à l'autre, qui invente des traductions de valeurs culturelles d'une expérience à une autre avec chacune ses premiers plans solidifiés, des passerelles entre des objectifs qui se ressemblent mais qui se poursuivent par des chemins tout différents, des langages ancrés dans des mémoires qui n'ont pas traversés les mêmes strates de rêves et de réalités. Les artistes, les écrivains sont naturellement dans cet esprit de création, mais tous les immigrés construisent de nouvelles cultures métissées.
Comment ne pas empêcher ?
Et bien sûr, pour mémoire (sic!):
Mémoires d'immigrés de Yamina Benguigui (1997/1998)
Docu fleuve avec bande originale fameuse.
Je vais sûrement aller voir cette exposition. merci de nous l'avoir signalée. De plus, j'aime beaucoup ce lieu méconnu des parisiens qui a accouché dans la douleur en raison de sa concommittance avec la cration d'un pseudo ministère du débat relatif à l'immigration et à l'identité nationale.
Question provocatrice : quand vous dîtes "exposition, qui rappelle la présence de cette immigration en France", peut-on vraiment parler d'immigration dans la mesure où il s'agissait de ressortissants de l'empire français, même s'ils n'avaient pas la citoyenneté française ? Autrement dit, ne doit-on pas réserver ce terme aux ressortissants des territoires post-coloniaux d'après l'indépendance (vous me direz qu'il y a toujours des immigrés de l'intérieur) ?
Mouloud Ferraoun, Mohamed Harbi et même Germaine Tillon nous ont appris un peu de ce qu'est l'Algérie, plus tous ceux que vous citez. La focalisation actuelle sur les questions religieuses me semble dangereuses. Du coup toutes les religions mettent en avant leurs extrêmismes, l'aspect le plus coercitif et souvent le plus oppressif des femmes. Comme nos curés à soutane, les religieux intégristes de touts les religions monothéistes sont au bout du compte des obsédés sexuels. Si je me souviens de certaines lectures, pendant la guerre d'indépendance Algérienne la question s'était posé de la participation des femmes à la lutte qui enfreignait des préceptes religieux.Il faut sortir de ça sans l'ignorer, dans un Homme debout Mohamed Harbi apportait un éclairage intéressant. La colonisation en niant les pratiques religieuses traditionnelles, leur a donné après une force considérable, elles sont devenues des outils de résistance. Monsieur STORA j'aimerai avoir votre opinion sur ces questions qui ne sont pas les plus faciles.
Aujourd'hui quand il m'arrive de défendre des salariés lésés par leur employeur, il arrive que les un (es) et les autres argumentent au nom du Coran, je suis obligée d'en revenir à un texte moins sacré qui est le code du travail, mais qui est nettement plus opérant pour traiter les conflits entre employeurs et salariés.
Et c'est du vécu !J'essaie, sans doute maladroitement d'expliquer que ce n'est pas une affaire de religion, mais de place dans la société, le patron a plus de moyen qu'un ouvrier et que ce n'est pas qu'en France.