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Albert Camus dans les imaginaires
Il y a cinquante ans disparaissait Albert Camus. Que reste-t-il de son œuvre et de son action pour comprendre le monde d'aujourd'hui ?
Dans l'imaginaire algérien et français
Pour une grande partie des Algériens, Camus reste l'homme du déchirement, de l'exil, de l'amour contrarié pour sa terre natale. Du déchirement, entre Européens et Algériens musulmans lorsque s'amplifie la Guerre d'indépendance, laissant deviner une issue de séparation. De l'exil, intérieur, lorsque Camus se sent incompris par une grande partie de l'intelligentsia métropolitaine, le voyant comme un « homme du Sud », incapable de rationalité sur ce drame colonial. De l'amour contrarié, car les Algériens lui reprochent d'avoir vu l'indigène comme un figurant dans un décor de carte postale, de les reléguer comme des étrangers dans leur propre pays. Une grande ambivalence persiste donc à propos de Camus. D'un côté, il y a l'homme qui sait évoquer l'Algérie, connaît sa singularité et sa sensualité ; De l'autre, il y a l'homme qui n'a pas su donner toute sa place aux Algériens, parce que lui-même prisonnier des stéréotypes coloniaux.
Camus a aussi fait débat en France. Il y a longtemps connu une phase de mise au secret de ses actions politiques, visées idéologiques, cheminements littéraires. Dans les années 1970, il était considéré comme un philosophe trop sage dans le tourbillon des idéologies tiers mondistes et révolutionnaires. Son grand rival, Sartre, tenait alors le haut du pavé. La suite est connue... La fin du communisme stalinien, contre lequel Camus s'est toujours battu ; la renaissance des espérances démocratiques et la crise des systèmes de parti unique dans les pays décolonisés. Camus s'est d'ailleurs toujours prononcé pour la pluralité des partis politiques algériens durant la guerre. Il est l'homme de la complexité, du refus du manichéisme, d'une appartenance au camp de la gauche dans une posture non dogmatique. Il nous sert donc à repenser aujourd'hui le monde colonial, mélange de ségrégation raciale et de contacts, de circulation et de séparation entre les communautés.
L'exil, la violence, l'Algérie.
Camus est universel, parce qu'il parle du sort difficile de l'individu, et pas des communautés. Le public ne lui donne pas ce statut d'écrivain du sud, mais se sent touché par sa démarche d'homme seul qui marche de côté, tente d'exister là où l'on ne l'attend pas. Une grande partie de l'œuvre d'Albert Camus est habitée, hantée, irriguée par l'histoire cruelle et compliquée qui emportera l'Algérie française. Ses écrits rendent un son familier dans le paysage politique et intellectuel d'aujourd'hui. A la fois terriblement pied-noir, et terriblement algérien, il adopte cette position de proximité et de distance, de familiarité et d'étrangeté avec la terre d'Algérie qui dit une condition de l'homme moderne : une sorte d'exil chez soi, au plus proche. La sensation de se vivre avec des racines, et de n'être ni d'ici, ni de là. Lorsqu'on le voit être un étranger chez lui, avec cette présence énigmatique, fantomatique, lointaine des « indigènes » simples figurants fondus dans un décor colonial, cela signale aussi une étrangeté au pays, et à soi-même. Camus est, pour moi, d'abord notre contemporain pour ce rapport très particulier d'étrangeté au monde.
Camus est représentatif d'un débat qui dure encore. Il est l'emblème de la pluralité des sens de l'histoire, des bifurcations possibles d'une Algérie plurielle. Dans le cours de la guerre d'indépendance algérienne, la manière de penser de Camus reste d'actualité. Sa démarche peut intéresser les jeunes algériens d'aujourd'hui, tout comme l'Algérie a intérêt à se réapproprier toute sa richesse intérieure à travers les courants divers du nationalisme algérien. Camus est aussi celui qui cherche, fouille dans les plis de sa mémoire les commencements d'une tragédie, d'une guerre, et décide de n'être pas prisonnier des deux communautés qui se déchirent. Il sera donc un « traître » pour les deux camps. A l'intersection de deux points de vue, ceux qui veulent se réapproprier une terre qui est la leur à l'origine, les Algériens musulmans, et ceux qui considèrent que cette terre leur appartient désormais, les Français d'Algérie, Albert Camus annonce ce que peut être la position d'un intellectuel : dans l'implication passionnée, ne pas renoncer à la probité, dans l'engagement sincère, se montrer lucide. Ses Chroniques algériennes (1939-1958) révèlent ce regard critique et subtil. Albert Camus est celui qui refuse l'esprit de système et introduit dans l'acte politique le sentiment d'humanité. A ceux qui croient que seule la violence est la grande accoucheuse de l'histoire, il dit que le crime d'hier ne peut autoriser, justifier le crime d'aujourd'hui. Dans son appel pour une Trêve civile, préparée secrètement avec le dirigeant algérien du FLN Abane Ramdane, il écrit en janvier 1956 : « Quelques soient les origines anciennes et profondes de la tragédie algérienne, un fait demeure : aucune cause ne justifie la mort de l'innocent ». Il pense que la terreur contre des civils n'est pas une arme politique ordinaire, mais détruit à terme le champ politique réel. Dans Les Justes, il fait dire à l'un de ses personnages : « J'ai accepté de tuer pour renverser le despotisme. Mais derrière ce que tu dis, je vois s'annoncer un despotisme, qui, s'il s'installe jamais, fera de moi un assassin alors que j'essaie d'être un justicier ». Tout ce débat, très actuel, sur la violence, l'étrangeté, l'exil peut aboutir à un enrichissement historique.


Tous les commentaires
Merci,cher Benjamin Stora,pour ce brillant article. Je partage votre analyse et suis bien d'accord sur "l'enrichissement historique" que vous indiquez. Et je profite de l'occasion pour vous adresser mes meilleurs voeux
Bonjour, Merci pour votre message, également tous mes meilleurs voeux pour 2010, Benjamin Stora.
Peut-on dire aussi que l'évolution de l'Algérie indépendante, le type de régime qui a pris le pouvoir, redonne une certaine écoute à la parole d'Albert Camus?
Oui, je le pense, en particulier depuis la guerre civile algérienne (100 000 morts) et le rapport à la violence comme mode de fonctionnement politique..... Meilleux voeux, bonne année 2010, Benjamin Stora.
Merci pour vos voeux, acceptez les miens en retour, et à la chance de vous lire, ici et ailleurs, en 2010!
Camus est dans l'entre-deux, toujours inconfortable sinon douloureux, et c'est ce qui lui permet de ne s'engager ni dans un camp, ni dans un autre, au risque de passer pour un traitre peut-être, mais surtout de garder son indépendance, sa lucidité acerbe, son esprit critique, la conscience d'être juste un homme parmi les autres hommes, celui dont la révolte est basée sur la solidarité, et non sur la vengeance, la revanche, la haine : "Je me révolte, donc nous sommes". Magnifique cogito camusien. Je me révolte parce que je suis un homme parmi les autres hommes. Et que je ne supporte plus cette condition indigne, la mienne ou celle des autres.
Aujourd'hui, face aux injustices et aux inégalités monstrueuses, il est plus que jamais nécessaire de se révolter !
Cf Quelles solidarités ? Pour mieux faire société. et puis aussi voir le film La fin de la pauvreté ?
Merci Monsieur Stora pour ce texte...
Camus plaçait les "démunis" et la "révolte" contre toutes les formes de l'injustice au-dessus de tout...Donc, indigène ou autre, pour lui "le rôle de l'écrivain ne se sépare pas de devoirs difficiles. Par définition, il ne peut se mettre aujourd'hui au service de ceux qui font l'Histoire : il est au service de ceux qui la subissent. Ou, Sinon, le voici seul et privé de son art. Toutes les armées de la tyrannie avec leurs millions d'hommes ne l'enlèveront pa à la solitude, même et surtout s'il consent à prendre leur pas. Mais le silence d'un prisonnier inconnu, abandonné aux humiliations à l'autre bout du monde, suffit à retirer l'écrivaine l'exil, chaque fois, du moins, qu'il parvient, au milieu des privilèges de la liberté, à ne pas oublier ce silence et à le faire retentir par les moyens de l'art" (Discours de Suède)
Farida Gillot
Camus, homme libre, chercheur d'universel, nous aide aujourd'hui à plus de lucidité, d'humanisme et d'espoir dans ce monde où il faut constamment décoder, analyser, et ne pas désespérer.
Un supplément de Télérama sur Camus est actuellement en vente.
Je pense aussi à José Saramago, dans "la lucidité" ou "l'aveuglement", romans qui "décodent" notre monde et dans lesquels on découvre qu'une résistance spontanée est possible, loin des appareils, toujours aliénants, répressifs, et de fait complices du pouvoir en place.
Merci Benjamin Stora pour ce texte précis et intéressant car il montre la complexité d'une vie et d'une oeuvre comme celles d'Albert Camus, à savoir un homme qui ne s'est reconnu dans aucune des postures sociales et intellectuelles que lui offrait la France coloniale : un pied-noir qui détestait une vision du monde fondée sur le sentiment de supériorité du colon sur l'indigène et transmise par cette comunauté-là ! Un intellectuel qui ne supportait pas le point de vue scolastique (au sens de Pierre Bourdieu...) défendu par tous les auteurs engagés de son époque et dont la posture était d'abord idéologique avant d'être fondée sur une véritable connaissance du terrain (Sartre et tous les autres ...)!
Autrement dit, Camus a tenté de vivre une expérience quasi-impossible : celle d'un homme effectivement étranger à sa propre culture. En cela non seulement vous avez entièrement raison, mais cette "thèse" permettrait de relire certaines oeuvres camusiennes sous un angle entièrement nouveau. Mais en ces temps de célébration et de commémoration à venir, qui prendra le risque de l'iconoclasme à propos de Camus ?
Je vous adresse mes meilleurs voeux Benjamin Stora.
jaquis.
Je partage aussi tout à fait votre analyse et la phrase que l'on ne peut et ne doit pas oublier "Aucune cause ne justifie la mort d'un innocent". Merci.
Je repense souvent à cette époque mouvementée et les immenses espoirs qu'elle suscitait : La décolonisation, l'antagonisme capitalo-marxiste, Israél, le progressisme et la réalisation de l'homme au travail, le T.N.P., Villard, Planchon, Sviatoslav Richter… Tout cela semblait une inéluctable marche en avant ?
Qui avait raison ? Marx, Sartre, Camus, Kissinger, Ben Gourion ?
Et ce qu'il en reste aujourd'hui : une précipitation sur les parkings et la somnolence devant la télé..
On proclamait des idéaux, aujourd'hui on compare les cash-flows.
Merci pour cet article.
Je profite des commentaires pour vous signaler que j'ai réalisé une interview de Laurent Jaoui, réalisateur du téléfilm sur Camus que France2 diffusera le 6 janvier prochain. Elle se trouve sur mon blog à l'adresse
http://penseesvariables.wordpress.com/2009/12/29/interview-de-laurent-jaoui-realisateur-de-camus-diffuse-sur-france-2-le-6-janvier/
Merci pour avoir utilisé ce mot de "probité" qui avec celui "d'amitié"me semble le vrai message de Camus. Il nous faudra sans doute un jour retrouver le chemin de l'Algérie, ce paradis perdu .Bonne année à vous.
Merci à vous Monsieur Benjamin Stora. Et meilleurs voeux de la part d'un enseignant à la retraite qui fut maître formateur en coopération pendant 8 ans à l'ecole Abane Ramdane d'Annaba . Notez qu'en 1961/ 1962 j'avais été incorporé avec d'autres appelés du contingent dans un "Commando de Chasse" , sans l'avoir souhaité bien sûr, tout près de là, à Séraïdi (ex-Bugeaud). Quelle connerie la guerre !
votre lucidité fait toujours briller une petite lanterne en moi qui me montre le chemin.A propos de Camus,vous savez sans doute que sera donnnée la pièce dont vous parlez (les justes) au theâtre de La Colline cette année.Bien à vous et je vous souhaite une année aussi excellente que possible.
Camus,le père de Foucault,gandhi,Lanza del vasto.....n'existe-t-il pas une passerelle entre ces hommes si différents en apparence et pourtant si proche.Me hasarderais-je aussi à y associer la pensée brillante d'un "ancien" algérien : Augustin ?
Cher monsieur Stora, voilà un texte qui vous ressemble. J'ai particulièrement apprécié votre regard sur l'homme qui, à la fois, surplombe la cité tout en étant une partie du sang qui coule dans ses veines: c'est le difficile et douloureux compromis entre la proximité et l'étrangèreté, l'action et la réflexion, source de tant de malentendus dans les traces que laissent les vrais grands esprits. Partout chez lui, mais nulle part en paix: un Beethoven de la littérature. (Je suis historien de la musique et c'est ce rapprochement-là que je ne peux éviter...) Merci encore. Cordiales pensées pour 2010.
J'ajouterais, si vous permettez, le parallèle entre l'Algérie d'hier et Israël d'aujourd'hui; parallèle d'autant moins hasardeux que nombre de Pieds noirs sont en Israël aujourd'hui.
Sauf qu'aujourd'hui nous n'avons ni Sartre, ni Camus, ni le contre-poids puissant, national et international du bloc soviétique, certes fort critiquable, mais assez puissant pour établir un équilibre avec le dogmatisme libéral anglo-saxon
Merci pour cet article. Je viens de lire un article assez sévère dans la dernière livraison de la quinzaine. Il porte sur Camus, il est d'Omar Merzoug. J'aurais aimé savoir ce que vous en pensez....Merci d'avance
Meilleurs voeux à vous pour la nouvelle année, Benjamin Stora, et merci pour cette démythification de Camus qui est un personnage loin d'être consensuel mais toujours sujet à débat comme vous le soulignez très justement.
Rappelons toutefois qu'il ne s'est pas toujours opposé au communisme puisqu'il a adhéré comme beaucoup au PCF de 1935 à 1937, c'est-à-dire au moment de la guerre d'Espagne. Sans doute a-t-il compris plus tôt que bon nombre d'intellectuels de l'époque, les méfaits du système stalinien.
Cordialement.
Oui, c'est un aspect peu connu de l'itinéraire de Camus, son ancrage libertaire et antistalinien, dès la fin des années 30, en rapport avec l'écrasement de la révolution espagnole (Camus restera proche des "poumistes" et des socialistes d'Espagne, mais pas du parti communiste d'Espagne). Amitiés, B.S.
Article nuancé, qui donne à réfléchir...
Merci Monsieur Stora, de nous rappeler quelle fût, à l'époque, le drame camusien ; et quelles leçons il nous laisse, aujourd'hui. Comment les utilise-t-on, ces leçons ? Comme il est terrible (cela n'est-il pas camusien ?) de refuser de voir, et même d'identifier ès qualité les exploités - au point qu'on ne les nomme plus "exploités" mais "exclus" (comme il devient facile, dès lors, de ne pas voir les "exclueurs", innommables).
Me souvenant d'une relecture de "L'étranger" au cours de laquelle j'ai pu constater l'absence d'identité des personnages arabes, je n'ai pas été surpris des arguments éclairants exposés dans un article récent, que je viens de reprendre sur mon blog : http://www.mediapart.fr/club/blog/naja/050110/albert-camus-un-humaniste-algerien
Si "Aucune cause ne justifie la mort d'un innocent", il ne suffit pas d'en parler aux victimes. Il faut vite aller le dire aux colonisateurs à l'oeuvre dans leurs chars. Le leur dire suffira-t-il ?
Comme il convient bien à la droite, ce personnage qui refuse de revendiquer qu'il peut être juste de prendre les armes contre l'oppression…
Comme elle convient bien à la droite actuelle, sa louange !
Mais Albert Camus appartenait au réseau de résistance "Combat"... Ce qu'il condamne ce n'est pas la lutte armée, c'est l'attentat contre les civils, que justiferait la "noblesse" d'une cause ou d'une idéologie... Il ne pense pas que la fin échappe aux moyens qu'elle emploie... Et si c'est là convenir à la doite, quel dommage pour la gauche!
Du point de vue de la guerre d'espagne, Camus peut être mis au coté de George Orwell. Qui lui même était trés engagé auprés du poum et a décrit et vécu et fortement condamné le stalisnisme.
Dans des styles trés différents, en terme d eprofil d'engagement et de combat on peut considerer Orwell comme un Camus anglais. Engégé, Journaliste, militant, romancier.
Orwell est néammoins un cran e dessous il me semble en terme de réfléxion philosophique.
Un article foisonnant dont l'écriture même donne envie de relire Camus.
J'écris ce message le mercredi 6 janvier 2010. Je me suis enfuie de la pièce dans laquelle est la télévision. On y donnait un Camus de presse à scandale, un Camus sans soleil, comme si l'histoire l'avait seulement un peu désennuyé de ses histoires du cul.
Merci de cet article.
Je rêve d'un téléfilm où l'on aurait vu Camus écrire et en voix off, on aurait entendu ce qu'il écrivait.
Je connais très mal Camus. Le film passé ce soir à la télé m'a plu, montrant les ambiguïtés du personnage, ses contradictions, ses névroses, les douleurs de son histoire personnelle, son rapport avec sa mère. Rappelant quelques unes de ses phrases "choques", de ses prises de positions. Un film qui donne envie d'aller plus loin pour se faire sa propre idée en le lisant.
Et, en passant, la composition magnifique d'Anouck Grimberg, toute en finesse et en intelligence. Une fois de plus, une grande actrice.
Merci, bien sûr, à Mr Stora pour son rappel des prises de position de Camus.
Merci pour cet article sur Albert Camus .
Tout simplement ;
et en ce 6 janvier veuillez accepter mes meilleurs voeux
Merci. Ma prise de conscience de la chose politique date de la guerre d'Algérie. Ma découverte de Camus est presque contemporaine. Sauf déformation de ma mémoire, les deux moments sont demeurés sans rapport. Janson ou Mandouze ont été bien plus éclairants que Camus dont à l'époque je n'ai creusé que les débats existentiels. Il y a quelque chose de tronqué chez Camus, dont vous rendez compte avec justesse et nuance. Merci.
MERCI,
ceci donne envie de relire Camus, une lecture qui éclaire notre actualité
Commentaire de Mohammed Yefsah concernant votre article
L'esthétique des fantômes de la colonisation
Les fleurs du mal de Baudelaire disent l'étrangeté et la beauté de l'amour avec la mélancolie et le chagrin collant à la peau de l'amoureux. L'étranger de Camus dit la beauté du soleil et de la terre charnelle algérienne en cachant la poudre, la déchéance et l'humanité du colonisé. Pour Baudelaire, il n'est sans nul doute, l'amour attaché à l'individu. Mais pour Camus, il est lié au présent de l'Algérie colonisée. La voix de Camus que l'on tente de claironner comme la plus juste durant la guerre de libération nationale algérienne sonne faux. Elle donne une mesure qu'il n'a pas eu dans l'orchestre de l'Histoire. Avec Camus, certains veulent refaire l'histoire, le concert qui s'est joué, pour introduire de fausses notes, de fausses questions.
Trêve civile
Au moment le plus intense de la guerre de libération algérienne, Camus a choisi de répondre aux questions politiques avec un discours poétique et ambigu. Le philosophe, sensé produire du discours et des concepts, se perdait en imprécisions. Puis, il se réclamait d'une opposition à l’indépendance de l’Algérie. La trêve civile qu'il a tenté, avant son grand silence, pour épargner les civils, a été élaborée, à ma connaissance, avec Ferhat Abbas et non avec Abane Ramadan, comme l'indique Monsieur Stora. Ferhat Abbas, qui n'était pas encore membre du FLN et qui a signé le texte, a ensuite rejoint cette organisation. Pourquoi ce basculement ? C'est certainement la politique française qui a poussé de nombreux « assimilationistes » à préférer la voie radicale face aux massacres de la France et la sainte alliance des partis parlementaires en donnant les pleins pouvoirs à l'armée. Le récit de Emmanuel Roblès, écrivain et ami de Camus, sur la trêve civile est bien clair sur la journée et le déroulement de cette réunion qui se voulait épargner les innocents. Le FLN a participé et voulait que les actions armées ne touchent pas les civils. L'opposition est venue des ultra de l'Algérie française qui criaient « Mendès au poteau ! Camus à mort ! ». Camus a critiqué la condition des colonisés, mais n'a jamais voulu s'attaquer au système lui-même : la colonisation.
Et jusqu'à présent, on se demande pourquoi Camus a voulu une trêve civile en 1956 alors qu'il n'a jamais dénoncé les massacres de Sétif en mai 1945 ?
Littérature de l'étrange silence
Dans les Chroniques algériennes, Camus développe un discours humaniste, afin de demander seulement l'amélioration de la situation. A aucun moment, il n’a approfondi la question et imaginé une Algérie libre et indépendante. C'était son cauchemar ! A travers son humanisme, il réanime le vieux mythe de l’éducation et de l’ignorance. Pour Camus, la façon de gagner les colonisés était de leur donner de l’éducation, de construire des écoles et de libérer les femmes. Son discours ravive aussi le vieux mythe de la colonisation, développé par les militaires-ethnologues, à savoir la division de la communauté nationale algérienne entre Arabes et Kabyles. Il reniait ainsi l’existence d’une nation algérienne. Cet imaginaire colonial, qu'Edward Saïd a analysé dans L'Orient créé par l'Occident et dans Culture et Impérialisme, dénoncé d'ailleurs par Sartre à juste raison, considère qu'il suffit de donner de l'éducation et un peu de confort aux colonisés pour qu'ils s'assimilent à la France coloniale. Camus ne s'est jamais attaqué au système colonial, à son essence, il voulait seulement son humanisation. Pourquoi cet humanisme n'est jamais évoqué à propos de la résistance française face à l'occupation allemande ? Pourquoi dans ce cas ne devrait-il pas s'appliquer à la guerre civile en Espagne ? L'homme révolté pouvait bien comprendre la lutte armée pour une cause juste, mais pas en dehors de sa terre natale.
Dans ses romans, Camus ignorait les colonisés ou simplement les évoquait pour dire leur insignifiance. A la question du journaliste sur la situation des indigènes, dans La peste, le personnage du médecin répondait (je parle de mémoire de ce passage), qu'il fallait plutôt parler de la peste et des rats que des arabes, qui demeurent loin dans leur village nègre, une sorte de bidonville en dehors de la ville européenne. Un autre personnage, Meursault, dans L'Étranger, tire cinq balles sur l'arabe qui lui cachait le soleil, sur le sable doré d'une plage algéroise. C'est de la fiction pourraient rétorquer les critiques, en avançant par exemple le concept de « l'étrangeté ». Étrangeté contemporaine avance l'historien, mais sans l'expliquer. Ce concept se veut le silence sur le devenir humain et les massacres ? C'est ainsi donner raison à ceux qui mettent dans le même sac une armée, un État, des oppresseurs et des bourreaux avec des victimes, un peuple, des opprimés, des révoltés. Et loin de tout manichéisme, l'indépendance de l'Algérie, contrairement à l'idée dominante, a été soutenue par des français et des pied-noirs, comme la colonisation a été défendue par des musulmans et des arabes.
Le présent brouillant le passé
Concernant l'explication des événements du présent par le passé, il aurait été très juste de faire des nuances. La violence de la guerre civile ne peut en aucun cas suggérer une soi-disant barbarie et la violence innée d'un peuple que développent beaucoup de discours sur l'Algérie de ces deux dernières décennies. Et puis, quel lien pourrait avoir Camus avec les années noires du terrorisme en Algérie ? Aucun. Cela participe-t-il d'un inconscient qui considère que l'Autre est forcément violent? La violence colonialiste de la France a-t-elle des racines romaines ?! Le nazisme trouve-t-il racine des vandales? L'humanisme de Camus est d'ailleurs d'une naïveté sanglante dans le contexte de la colonisation. La lutte armée, quel que soit le pays, serait "le fruit sauvage" de la colonisation qui a duré plus d'un siècle en Algérie? On parle seulement de l'Algérie sur la période 1954-1962, comme si le colonisé n'avait jamais subi violence, humiliation et toutes les indignités (au pluriel) durant un siècle ? Face à une colonisation radicale, la lutte a été radicale. L'indépendance algérienne a été acquise non par la puissance armée des algériens, mais surtout par l'adhésion politique du peuple au choix de la liberté. L'agitation autour de Camus souffle comme un vent avec lequel on veut effacer le juste engagement d'un autre humanisme incarné par Jeanson, Mandouze, Sartre et bien d'autres. C'est cela la complexité de l'histoire. Le conditionnel avec lequel on revient sur l'histoire dévoile le recul du camp anticolonialiste, anti-impérialiste et la victoire en douce des nostalgiques d'un « vivre ensemble » raté par la seule faute de colonisation et de son bras le plus violent: l'extrême droite.
Le frère nie
D'un point de vue littéraire, la place de Kateb Yacine pour comprendre le passé est incontournable. En pleine guerre, le jeune Kateb Yacine envoie une lettre à son camarade du journal Alger Républicain, Camus, laquelle reste sans réponse. Nul autre écrivain algérien de langue française à cette époque n’a autant déconstruit la colonisation que Kateb Yacine. Son roman Nedjma, parut en 1956, allait résonner comme une grenade au milieu des salves. Le meurtre, l’exil, l’amour, la révolution, la perdition, la lutte, l’alcool, les blessures, la déchéance, l'errance, l’exploitation, l'humiliation, l'injustice, la violence, le mépris, la cruauté s’imbriquent dans cette oeuvre, mise à nu ce qu'est la domination. C'est l'autre face cachée de L'étranger de Camus. Elle est le cri face à l'indifférence et le silence de L'Étranger.
La confusion faite autour de Camus l'écrivain et du politique intervient pour faire une confusion entre un génie littéraire et un injuste politique, sur fond d'algériannité sonne comme une extension latente d'un retour nostalgique sur une Algérie fantasmée. Dans l’histoire, plusieurs écrivains doués étaient politiquement réactionnaires ou injustes. Céline du Voyage au bout de la nuit n'est-il pas devenu fasciste ? Faulkner du Le bruit et la fureur n'est-il pas raciste envers les noirs américains ? L'écriture de Camus reste intimement liée à l’imaginaire des dominants. Le Camus littéraire doit avoir toute sa place en France, en Algérie ou ailleurs. Mais il est malveillant de vouloir conditionner le passé par un Camus qui refusait la révolte à des hommes qui voulaient la lumière, sortir du gouffre de l'histoire. Le talent, le génie littéraire de Camus ne lui donne pas raison de l'histoire.
Mohammmed Yefsah
merci pour cet éclairage, on en viendrait presque à oublier que L'algérien célébrée par Camus n'est pas celle de ses habitants....
Il me semble que ce débat autour de Camus réactive toujours l'impossible équation entre combat politique (qui a besoin du couple ami/ennemi) et pensée humaine qui cherche au-delà des lignes de fracture. Et entre les deux, parfois aspirée d'un côté ou de l'autre, l'action. Je forge le voeu que ce débat reste vif. Merci cher monsieur.
Merci pour la qualité de ce débat qui fait ouvrir une grande fenêtre par laquelle un air frais rentre et chasse ces odeures nauséabondes et nous donne une envie folle de respirer de nouveau .Camus malgré et grace à sa "ou ses" contradictions ne nous a jamais laissé indefferent . Merci Mr Stora , merci Mme Martine Dejean d'avoir versé au débat l'écrit de Mohamed Yefsah.