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Marginalia

L'erreur peut couter la vie. Mon arrière-grand-père l’apprit à ses dépens.
Parti pour découvrir les sources du Nil, il s’engagea par erreur dans l'embouchure de l'Orénoque et fut mangé par les indiens.
Alejo Carpentier dans le Partage des eaux a relaté cet incident.
C’est sans doute par atavisme que je me suis embarqué sur les fils de discussion de Mediapart.
Cuiusvis hominis est errare.
Il appartient à tout homme de se tromper
J’ai lu récemment “Le Lièvre de Patagonie” de Claude Lanzmann, livre emprunté à la bibliothèque municipale.
A je ne sais plus quelle page, Claude Lanzmann émet l’idée que sans la Russie, l’Europe ne serait sans doute pas parvenue à ce libérer du joug nazi.
Un lecteur avait annoté d’un rageur “Non ! C’est faux”.
Mon premier réflexe a été de me saisir d’un crayon pour répondre à ce commentaire définitif.
Mais répondre à qui ? Aux futurs lecteurs qui n’ont rien dit mais qui liront ?
Comme on l’apprend sur Wikipedia, il y a une vraie tradition du commentaire en marge des manuscrits ou des livres :
“Les Marginalia (plurale tantum - de marginalium) ) sont des notes, griffonnages, et commentaires formulés par les lecteurs (ou le copiste) dans la marge d'un livre,
ou bien les décorations, drôleries et diagrammes, dessins (animaux, figures humaines) dans des manuscrits médiévaux.”
Internet permet aujourd’hui aux lecteurs non seulement de commenter des textes mais de répondre aux commentaires.
Les sites permettant au lecteur de poster des commentaires (ou des billets) sont dit “participatifs”.
La participation est d’histoire assez récente et n’a pas attendu Internet.
Le général de Gaulle voulait lever la contradiction qui oppose le Capital et le Travail avec sa grande œuvre inachevée , la “Participation”.
Selon cet article
, “associer le capital et le travail est en effet une vieille idée développée dans un premier temps dans l'encyclique Rerum Novarum du Pape Léon XIII voulant combattre la lutte des classes par la mise en place d'une 3ème voix sociale.”
La participation “comportait trois volets : la participation au capital, la participation aux responsabilités et la participation aux bénéfices.”
Bref la “troisième voie” chère aux gaullistes de gauche (et à la troisième gauche) trouve son origine dans le christianisme social.
Merci Léon (XIII).
Ségolène Royal a fait reposer sa campagne en 2007 sur l’idée de démocratie participative et sur son site “Désirs d’avenir” qui prétendait associer le public à l’élaboration de sa plate-forme politique.
En matière d’information aussi, une troisième voix se cherche pour dépasser l’opposition entre ceux qui détiennent et transmettent l’information et ceux qui la consomment.
Rue89, Mediapart et beaucoup d’autres proposent un site, voire un journal “participatif”.
Mais cette idée qui fait plaisir aux lecteurs (ils élaboreraient l’information seuls comme des grands ou en collaboration avec les journalistes) n’est-elle pas un mythe ?
Ou question posée autrement, l’information publique existe-t-elle ?
Il est permis d’en douter.
L’excellent site “Internet et Opinion(s)” exposent les “10 mythes du WEB 2.0” :
Mythe 3 : « Sur Internet, c’est facile de faire du participatif. »
L’article renvoie à une étude de Rue89
“Riverains de Rue89, qui êtes-vous ? “ où l’on apprend qu’une minorité de riverains génèrent la majorité du contenu.
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Mythe 4 : « Avec Internet, chacun peut devenir journaliste. C’est le journalisme citoyen. »
”L’expérience
Agoravox le montre : le journalisme citoyen produit avant tout de l’opinion — et beaucoup moins d’information brute.”
Une minorité de médiapartiens commentent des informations intéressantes pour la société
qui ne parviennent pas à franchir le Firewall que constitue l’abonnement, comme on l’a vu au moment des élections.
”D'après une enquête de la Commission européenne, on apprend juste qu'un Français sur quatre continue à penser que le Soleil tourne autour de la Terre. D'autres sondages indiquent que seuls 36 % de nos concitoyens connaîtraient le nom du président de ­l'Assemblée nationale” (article de Télérama) .
On peut douter que ces français entendent parler un jour de l’affaire Bettencourt ou Takieddine.
Mais qu’est-ce que l’information ?
L’information révèle le monde au même titre que l’objet littéraire. Il y a des articles de presse, les plus beaux, qui sont de la littérature (des objets d’art).
Dans son livre “Qu’est-ce que la littérature ? “ Sartre s’interroge sur l’objet littéraire et montre que celui-ci est le résultat d’une création conjuguée de l’écrivain et du lecteur : « c'est l'effort conjugué de l'auteur et du lecteur qui fera surgir cet objet concret et imaginaire qu'est l'ouvrage de l'esprit. Il n'y a d'art que pour et par autrui »
Pour être créateur et participatif, il suffit au lecteur de lire, et pas nécessairement de commenter. L’acte de lecture est en lui-même une participation et une création.
Lorsque l’on écrit ou que l’on lit, lorsque l’on peint ou que l’on regarde une peinture, “ça existe” comme disait Rebeyrolle...
Encore faut-il que le lecteur ait accès à l’œuvre.
La modernité va donc chercher bien loin le participatif, dans les nouvelles technologies qui permettent de commenter et de gloser alors que la modernité, ce devrait être la reprise de ce projet très ancien jamais réalisé : rendre la culture accessible à tous.
Il ne sagit pas de sacraliser la Culture (et notamment la culture dominante) mais on ne subvertit que ce que l'on maîtrise bien.
Il semble qu’aujourd’hui tout le projet de Sartre soit à reprendre.
Qu’est-ce qu’écrire, qu’est-ce qu’ informer (révéler le monde), à qui écrit-on, pourquoi écrit-on, comment écrit-on ?
La plus grande masse des commentaires sur Médiapart n’informent pas mais agitent des opinions souvent partisanes.
Parfois avec violence.
Certains traitent leur interlocuteur de “connard” , ou se mettent soudainement à le tutoyer et à l’appeler “Ma poule”.

Ceux-là utilisent une sorte d’algèbre de Boole revu et corrigé. Deux valeurs booléennes : “connard”, “pas con”.
En général, la variable MoiJe vaut toujours ”pas con”, la variable Lautre prend toujours la valeur ”gros connard”.
Ils ne révèlent rien sur le monde et beaucoup sur eux-mêmes.
Puisque j’ai parlé de Sartre et du livre de Claude Lanzmann, j’y reviens pour finir.
J’ai découvert en lisant “Le lièvre de Patagonie”
un vieil article de Lanzmann qui est un modèle d’enquête journalistique :Le curé d’Uruffe et la raison d’Eglise
Lanzmann rend compte d’un fait divers – un meurtre - en le replaçant dans son histoire, en lui donnant du sens, en le rendant compréhensible.
On pense aussitôt à son film Shoah où il s’est au contraire interdit de chercher à comprendre l’incompréhensible. Voir ICI à ce sujet .
Baptiste Rossi dans un bel article évoque ce grand vivant qu’a été et est encore Claude Lanzmann (le Belmondo de la philosophie) et l’étonnant paradoxe évoqué ci-dessus.
Mon billet tire à sa fin, mon abonnement à Mediapart aussi (-3).
Merci à ceux avec qui j’ai pu échanger quelques blagues, quelques vers de poésie, quelques idées.

Tous les commentaires

02/06/2012, 18:15 | Par Gilbert Pouillart

à bienavous :

1/ vous devez être bien vieux : si votre grand-père a pu confondre les embouchures du Nil et de L'Orénoque, c'est qu'il vivait avant Christophe Colomb...Non, je ris...

2/je déteste les griffonnages, surlignementst, barres rageuses, , bref,  tout ce qui ne respecte pas le livre, ni le lecteur suivant. J'aime beaucoup, au contraire, une fiche de lecture de quelqu'un qui a lu le même livre avant moi. Je lis très souvent crayon à la main : je prends des notes ; puis je rédige une fiche de lecture. J'ai ainsi quelques centaines de dossiers dans un classeur ...Fiches seules pour la littérature. Notes et fiches pour les livres de réflexion ou de savoir.

3/ les commentaires, sur MDPRT par exemple, sont autre chose. C'est pouvoir discuter, en prenant le temps de réfléchir à ce que l'on veut, à ce que l'on va dire : pas toujours possible en face à face. Peu commentent? C'est qu'il faut disposer de temps...et avoir de l'intérêt pour beaucoup de sujets.

4/ les blogs et éditions sont, ici, occasions de s'exprimer pour des gens qui n'ont pas, ailleurs les même opportunités, pour beauscoup de raisons différentes. Ils sont, aussi, un lieu  où défendre une opinion,  faire connaître une association, promouvoir une oeuvre littéraire ou artistique. Et, enfin et surtout, où se faire des amis, ce qui est toujours précieux, surtout pour des gens que leur âge, leur état de sanré, ou d'autres circonstances, isolent. La violence verbale n'a jamais fait de bleus à personne ; si on se sent incapable de l'affronter, on sait très vite éviter certains noms ou pseudos.

Je regrette de ne vous avoir pas encore rencontré... un abonnement, ça se renouvelle...Même si on est fauché (êtes-vous au courant de ce qu'a permis de bâtir la mésaventure de notre chère Annie Lasorne?) A bientôt, j'espère...

03/06/2012, 09:33 | Par walou en réponse au commentaire de Gilbert Pouillart le 02/06/2012 à 18:15

La violence verbale n'a jamais fait de bleus à personne. 

Non, elle fait des hécatombes ; pour avoir des bleus, encore faut-il être vivant ! Le terrorisme psychologique, la guerre froide, qui nous ont menés au nucléaire, au sida, au mépris de l'altérité, sans un seul hématome, n'existent-ils donc pas ? 

Vous êtes apparemment un des "monsieur Pub" du club, sans nuance, sans honnêteté intellectuelle, avec intéressement (?) donc à lire avec modération ! 

Veuillez ne pas salir pas les billets qui ont de la hauteur, dont celui-ci, c'est dommage pour les auteurs.

03/06/2012, 13:14 | Par bienavous en réponse au commentaire de Gilbert Pouillart le 02/06/2012 à 18:15

Merci pour votre message.
Je suis juste effaré par le fossé qui se creuse entre ceux qui accèdent à la culture et ceux qui en sont exclus (la solution passe évidemement  par l'école et l'accès libre et gratuit sur le WEB ne résoud rien en soi, ce n'est pas ce que j'ai voulu dire).
J'ai juste un doute sur la croyance - les mythes - selon lesquels les nouvelles technologies permettraient en elles-mêmes une démocratisation de la culture ou permettraient d'accéder à l'ère de la culture faite par tous. Ou à révolutionner le journalisme.
Donc pas d'amertume de ma part et longue vie à Médiapart.

03/06/2012, 14:05 | Par Fantie B.

Très intéressant.
Je manque de temps pour m'y plonger en ce moment mais j'espère que ce débat sur  - "la fracture internet" ?- la fracture culturelle ou informationnelle ?-  se prolongera sur Mediapart.
La culture demande une expérience, une expérimentation personnelle, seules susceptibles d'amener à se l'approprier.
Etre "branché" à des sources d'information ne remplace pas l'activité réflexive.

Et celle-ci demande une formation.
Qui revient aux familles et à l'école en théorie - ou à l'éducation populaire, sinon.

03/06/2012, 21:27 | Par bienavous en réponse au commentaire de Fantie B. le 03/06/2012 à 14:05

Tout à fait d'accord avec vous sur l'éducation populaire.
J'ai regardé récemment le spectacle de Franck Lepage "Inculture(s)" - "L’éducation populaire, monsieur, ils n’en ont pas voulu..." (Une conférence gesticulée).
Le spectacle est assez long et un peu inégal mais Franck Lepage dit des choses très intéressantes sur l'histoire de l'éducation populaire en France. C'est dans la quatrième partie : Histoire de l'éducation populaire et du ministère de la Culture. Il évoque notamment la figure de Christiane Faure. C'est elle qui lui a dit  "L'éducation populaire, Monsieur, ils n'en ont pas voulu" 
En fait je connais très mal cette histoire, je savais que Jean-Pierre Vernant avait participé à ce mouvement, c'est à peu près tout.
Donc voilà , il y a matière à s'informer...

 

04/06/2012, 12:22 | Par bienavous en réponse au commentaire de Fantie B. le 03/06/2012 à 14:05

et je complète car aujourd'hui mon abonnement prend fin (je fais une coupure pour échapper à mon addiction au commentaire - une sorte de stage de désintox chez les "Commentateurs Anonymes" en somme....).
J'ai fait de l'alphabétisation quelques années. L'alphabétisation est à l'éducation ce que le micro-crédit est au prêt financier.
L'éducation populaire , ça commence peut-être par là , au plus bas, à un niveau microscopique.
On est bien sûr loin de la Très Grande Culture et du Grand Soir...
Trois liens à ce sujet :
Sur le micro-crédit :
http://www.lemonde.fr/idees/article/2010/01/11/microcredit-miracle-ou-desastre-par-esther-duflo_1290110_3232.html

http://www.babyloan.org/fr/microfinance/babylone-origine-microcredit

Un site permettant de faire du micro-crédit :
http://www.babyloan.org/fr/microfinance/les-objectifs-du-microcredit-reduire-pauvrete
Du micro-crédit à la micro-éducation populaire :
http://base.d-p-h.info/fr/fiches/premierdph/fiche-premierdph-6080.html

04/06/2012, 14:59 | Par bienavous

Lu sur le site rezo.net, le portail des copains : le site Acrimed a publié aujourd'hui un article de Henri Maler intitulé "Journalistes sous pression(s)" paru initialement dans le numéro 157 de mars 2012 d’Hommes & Libertés, la revue de la Ligue des droits de l’homme.
On retrouvera dans cet article qui porte sur l'indépendance de la presse un certain nombre des préoccupations qui sont celles de ce billet (notamment le rôle des nouvelles technologies et l'"emprise des commentaires")

04/06/2012, 20:45 | Par bienavous

Et pour ceux/celles qui ont eu le courage de lire tout ça ...

11/06/2012, 10:04 | Par Virgil Brill

Bienavous

 

J'espère vraiment que vous reviendrez.

Et merci aussi pour ce joyeux moment avec Harry Connick Jr.

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