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03
Sep

MEDIAPART

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A côté de la plaque (tectonique) !

De la "positive attitude" que chantait Raffarin  à un positivisme pur et dur mélangé à toutes les sauces, il n’y a qu’un pas de fourmi.
Bref tour d’horizon.

Les idées positivistes

L'imaginaire est souvent opposé à la réalité et à la science qui essaie d'en rendre compte.
Dans "Durkheim et le Suicide", Baudelot et Establet ont montré qu'il n'en était rien. L’œuvre imaginative d'un Maupassant rend mieux compte de la réalité statistique du suicide (les différentes façons de se donner la mort par exemple) que l’œuvre naturaliste de Zola.
L'article "Positivisme" de Wikipedia rappelle qu' "Émile Zola expose dans ‘Le roman expérimental’ sa volonté d'étendre les idées de Claude Bernard au roman, qui selon lui partage avec la médecine le fait d'être encore considéré comme un art alors qu'il faudrait le pratiquer comme une science." ( !)
Comme quoi un certain positivisme en littérature (culte de la réalité, des faits, du faire vrai) ne rapporte pas forcément les fruits attendus.
Le positivisme malgré tous ses mérites (on peut lui en trouver) fait des dégâts au cœur même de la recherche scientifique.
Il faut se rappeler que le positivisme d' Auguste Comte a été un frein à l'essor de la cosmologie en France.
Auguste Comte rejetait
l'interpénétration de disciplines comme la physique et la chimie pour découvrir la composition et la nature des étoiles. Or des chimistes allemands venus après lui utilisèrent la spectroscopie pour arriver à cette fin" (selon un livre cité par le forumeur CHL, titre et auteur inconnus).
Auguste Comte "
pensait que le cartésianisme avec en exergue la Raison était plus réaliste et ne reconnaissait en cosmologie que la géométrie, l'optique et les mathématiques."(CHL)
Il est un autre domaine où le positivisme fut un frein au développement des connaissances, celui des sciences de la terre.
La connaissance de la tectonique des plaques ne progressa qu'en rompant avec le positivisme ambiant qui faisait piétiner la recherche.
Les positivistes étaient complètement à côté de la plaque. Voir le diaporama.
Dans les sciences sociales, même constat.
A ce sujet on lira avec intérêt l'article consacré à Raymond Aron sur le "Dico Po" (dictionnaire de théorie politique).
Raymond Aron critiquait "sans ménagement le positivisme naïf qui domine l’histoire et la sociologie de son temps, tout en évitant soigneusement de sombrer par réaction dans l’écueil relativiste. (…) il délivre une double critique : d’un côté, critique du positivisme d’inspiration durkheimienne qui présuppose naïvement l’existence d’une réalité historique qu’il suffirait de retrouver et de décrire ; de l’autre, critique du perspectivisme d’inspiration nietzschéenne et de l’historisme qui aboutissent finalement à la dissolution de l’objet historique".
Pour la petite histoire, il faut rappeler que Bourdieu fut l'un des nombreux élèves de Raymond Aron.
Aron était un conservateur, la filiation pourrait donc surprendre si elle était établie mais Bourdieu  n'a jamais cédé à un positivisme naïf. Pour une critique d’un certain positivisme en sciences sociales, lire "Le métier de sociologue" (Bourdieu, Chamboredon, Passeron) ou un bon résumé : La production des discours sociologiques à visée scientifique.

Les acteurs positivistes

Lecteur, si tu as tenu jusqu'ici, tu dois te dire que tout ça est bel et bon mais terriblement sérieux et de peu d’utilité dans la vraie vie. A voir…
François Rabelais alias Alcofribas Nasier n'avait de cesse de rendre à l'écrit le poids des choses, d'empêcher par l'humour que le sérieux ne se fige, de décongeler les mots.
Dans son récit "Les paroles gelées", des voyageurs parviennent à entendre les restes sonores d'une bataille ayant eu lieu jadis : cris, coup de canons, hennissements des chevaux sortent lentement de leur état de congélation avec l’arrivée du redoux. Pour lire et écouter les paroles gelées.
Peu d'auteurs "sérieux" (économistes, historiens, sociologues) ont le souci de Rabelais : faire que leur science reprenne vie, qu'elle retourne à la vie réelle, que l’on puisse l’entendre.
Une exception, dans "D’un retournement l’autre" (comédie financière en alexandrins), Frédéric Lordon utilise le théâtre pour redonner  au vocabulaire financier et économique son poids de chair et d’ affects.
La philosophie positiviste naïve ne plane pas dans le ciel des idées, elle n’est pas détachée de la réalité sociale.
Quand elle prend corps dans cette comédie qu’est la vie en société, elle s’incarne en la personne du politicien thuriféraire de l’ordre établi, nous rappelant toujours à  la "Réalité", aux soi-disant "Faits indubitables", à la "Vérité".
De quelle réalité s’agit-il, et de quelle vérité ?
Le politicien positivisme adore les sondages d’opinion. Il s’appuie sur cette réalité que constituerait l’opinion publique pour guider son action. C’est un réaliste.
Bourdieu (toujours lui mais c'est l'anniversaire de sa mort) a montré dans un article célèbre que l’opinion publique des sondeurs n’existait pas (L'opinion publique n'existe pas).
L’opinion publique est inventée par les politiciens positivistes qui prétendent l’écouter. L’opinion publique ne pré-existe pas au sondage , elle est générée par le sondage (ainsi Bourdieu ne se revendiquait-il  pas du positivisme mais d’un structuralisme constructiviste).
La philosophie positiviste s’incarne en la personne de l’économiste orthodoxe, de l’économiste pas atterré du tout , de l’économiste qui en croque, de l’économiste stricto-sangsue qui s’en tient lui aussi à la réalité des faits surtout quand la réalité est juteuse pour lui (Voir  le film « Les nouveaux chiens de garde »).
Marx s’est rendu célèbre pour avoir critiqué les catégories a-historiques de l’économie politique de son époque comme le sacro-saint marché et il fustigeait toute approche positiviste :
«...En plus de cela, j'étudie aussi Comte en ce moment, puisque les Anglais et les Français font tant de bruit autour de ce type. Ce qui les aguiche, c'est son côté encyclopédique, la synthèse. Mais c'est lamentable comparé à Hegel (même si Comte, en tant que mathématicien et que physicien lui est de par sa profession supérieur, je veux dire supérieur dans le détail, Hegel demeurant, même ici, pour l'ensemble, infiniment plus grand). Et toute cette merde de positivisme est parue en 1832!» Lettre à Engels du 7 juillet 1866.

Les positivistes et nous

Mais vous pouvez tout aussi bien rencontrer des esprits positivistes dans votre entourage, ils sont légions.
A quoi les reconnaît-on ?
Ils rationalisent à outrance leur relation avec autrui, sont obsédés par la preuve par le "fait", traquent l’erreur jusque dans les chiottes. Ils se piquent de savoir scientifique et apprennent par cœur les vieux "Sciences et Vie" qu’ils trouvent dans la salle d’attente de leur dentiste, quand ils n’en arrachent pas des pages entières pour les emporter chez eux.
Ils récitent leur savoir "tout frais" sur les forums de discussion et prétendent volontiers corriger dans leur coin la science officielle qui est truffée d’erreurs.
Renaud chantait "Je suis une bande de jeunes à moi tout seul", le forumeur positiviste claironne  "Je suis une communauté scientifique à moi tout seul".
Il ne sait pasqu’en science il n’y a pas de vérité mais seulement des erreurs corrigées.
Si vous dites une parole non fondée scientifiquement, ils vous tombent sur le râble pour vous faire rendre gorge.
Comme les aubergines sur la voie publique ils constatent les faits et ils verbalisent.
Si une aubergine positiviste est en train de me lire, elle va virer au rouge. S’appuyant sur le fait que j’ai écrit "ils verbalisent", elle pensera que j’ai dit "ils verbalisent leur sentiments" comme le ferait un analysant dans une cure psychanalytique. Et là je passerai un mauvais quart d’heure car c’est un fait :  sur la voie publique les aubergines restent muettes lorsqu’elles verbalisent.
Pris sur le fait, mon infâme mensonge sera établi . CQFD. 
De plus si ce lecteur positiviste se double d’un psychologue positiviste (il y en a !), on ne sera pas loin du psychodrame, car  le positiviste déteste la psychanalyse et lui préfère le comportementalisme qui reste plus près des faits. La métapsychologie de Freud lui donne des boutons.
Ces messieurs les aubergines positivistes dorment avec les œuvres complètes de Michel Onfray comme traversin.
Au final, faut-il dire une ou un aubergine ? C’est discutable. Pour ma part, je soutiens  que  "aubergines positivistes" s’accordant avec  "scientisme", "égocentrisme", "cogitocentrisme", "dogmatisme", autant de mots masculins, il faut dire un aubergine positiviste.

Tous les commentaires

11/02/2012, 09:26 | Par Pointvirgule

C'est extra !

signé : Leo Ferré

11/02/2012, 11:13 | Par Gilbert Pouillart

Positivisme, réalisme, pragmatisme, "bon sens populaire" ("tout le monde sait que", dit volontiers un certain N.S., notre seigneur) : à regarder de près, et pas à jeter. Dans la pratique, le soleil se lève à l'Est et se couche à l'Ouest : bon repère pour l'humain en route. Ce même humain peut et doit savoir que le soleil ne se lève pas, mais que la terre lui tourne autour, pour d'autres besoins que s'orienter grossièrement.

Boudiou! me voilà pris en flagrant délit de relativisme. M'en fous, ma défense est prête : je suis relativement relativiste. Explication : chacun de mes actes (y compris ceux de langage) est pris dans des conditions particulières, qui lui donnent forme. Ce que je dis n'est "vrai", que compte tenu d'un "point de vue", d'un type de lunettes chaussées, d'un mobile qui a orienté mon regard vers ce que je veux voir. J'ai inventé un koan zen pour illustrer cela (cf mon blog). Ici, disons , pour autre illustration, que l'exactitude est, comme la vérité, relative et à ne convoquer qu'en tant que de besoin et de possibilité. Couper un costume "aux mesures" de qui le portera se fait en fonction, non seulement de la personne, qui peut voir varier sa silhouette et son souci d'être plus ou moins "engainé" ; mais encore du tissu, de outils de coupe, et des caractères du travail d'assemblage et de couture. Couper un costume au 1/10 mm est stuopide, et irréalisable pour bien des textiles ; le couper à 1m près est tout aussi stupide. Relativiste relaps, va!

Pour aaujourd'hui, j'arrête de fatiguer mon monde. Je guetterai vos prochzins billets.

12/02/2012, 12:00 | Par bienavous en réponse au commentaire de Gilbert Pouillart le 11/02/2012 à 11:13

Votre koan zen m'a rappelé cet article...Comme quoi la réalité de l'éléphant, le fait éléphant doit être construite...

 

12/02/2012, 13:52 | Par Gilbert Pouillart en réponse au commentaire de bienavous le 12/02/2012 à 12:00

Comme quoi la pensée buissonnante et épineuse contourne tellement ses branches et brindilles, que des circuits fermés semblent s'y installer, et que j'ai rencontré l'éléphant canadien. Ou bien, avec René Thom, et Cornelius escher,j'en suis à voir un paysage où les cols, puits, sources , bifurxcations et carrefours obligent à récuser ce pauvre Euclide. Bien à vous, Bienavous...

12/02/2012, 20:43 | Par bienavous en réponse au commentaire de Gilbert Pouillart le 12/02/2012 à 13:52

Vous avez raison de parler de pensée buissonnante. De même  que pour penser le vivant, on ne parle plus d'arbre de la vie (avec l'Homme venant au sommet couronner le tout) je me demande si on ne pourrais pas faire de même pour la vie des idées.
Dans le magnifique film "Espèces d'espèces" , le film qui fait aimer la science, de Denis van Waerebeke, il est expliqué que l'odyssée fabuleuse de l'histoire de l'homme ne se représente plus sous la forme d'un arbre de la vie (Linné) mais d'un brocoli sans tronc.
Du coup, j'aime bien parler du brocoli de la connaissance. Il faudrait demander à un spécialiste de l'histoire des idées si cet emprunt est légitime ou abusif (à côté de la plaque)

11/02/2012, 14:39 | Par Alain ROUSSARD

Je suis impressionné par la puissance que la langue dégage dans ce billet. Ca ne fait que donner de l'eau à mon moulin. En tant qu'enseignant, actuellement, mon maître à penser est Alain BENTOLILA. Or, celui-ci parle très souvent du pouvoir de la langue. En voici un excellent exemple. Quand on n'a pas les mots, on n'est rien! Que nous reste-t-il pour nous faire comprendre? ...les poings ou l'effacement, terrible porte ouverte à l'inexistence, à l'humiliation, à la servilité, à la culpabilisation...
De là à penser que ceux qui pratiquent l'insulte pour montrer leur désaccord... 

17/02/2012, 12:53 | Par Gilbert Pouillart en réponse au commentaire de Alain ROUSSARD le 11/02/2012 à 14:39

La langue, outil et arme à tout faire, chaque jour de la vie. Votre maître le dit fort justement, il faut "en venir aux mots plutôt que d'en venir aux mains". Mais sans oublier que les mots aussi, ça peut faire très mal...même à celui qui y recourt sans réfléchir. Exemple d'actualité : "la dette publique", la nôtre à tous, combien savent que nous la devons aux entreprises mêmes qu'il nous a fallu "sauver" il y a très peu d'années, en empruntant...à qui? A eux, leurs frères, leurs cousins...(les listes sont faciles à trouver sur le Web). Idem, combien savent que cette "dette" est, pour un montant très supérieur, composé des "intérêts" de cette dette nominale. On nous a dit que l'argent "travaille" : où, dans quelle profession, et pour qui ?  Le soleil se lève, ou bien la terre tourne autour d'un soleil immobile par rapport à elle? La démocratie : c'est quoi? Une réalité quotidienne pour nous, veinards ? un "idéal-type" purement symbolique et sans forme concrète? Un repère aussi inaccessible que la Polaire, qui permet de s'orienter, mais n'est pas un but qu'on se proposerait d'atteindre?

Equipons-nous, armons-nous du langage ; et des techniques et procédures de la pensée analytique et rationnelle...

12/02/2012, 10:32 | Par bienavous

Merci pour ces commentaires.
Je remarque que les articles du club (celui-ci en tout cas) disparaissent très rapidement du fil de Mediapart.
Finalement très peu de chances d'être lu sur ce média "participatif" à moins d'être une grosse pointure ou d'avoir un fan club qui vous recommande à tout va.
Je vais donc arrêter d'user mon clavier sauf en cas de coup de farce majeure.
Ce dernier article n'était pas sans arrière-pensée. Il visait un commentateur qui utilise sa plume, il faudrait dire son plumeau,  pour dépoussiérer la vieille lune du positivisme, et tous ceux qui lui ressemblent.

12/02/2012, 13:53 | Par Gilbert Pouillart en réponse au commentaire de bienavous le 12/02/2012 à 10:32

Allo, allo, mademoiselle...ne coupez pas! (Abélard)

12/02/2012, 14:09 | Par jamesinparis

Je viens de manger une ratatouille maison, ce qui me rend particulièrement sensible à ce billet...

Merci.

12/02/2012, 23:37 | Par bienavous en réponse au commentaire de jamesinparis le 12/02/2012 à 14:09

??????
Ah oui ratatouille. Ah ah ah !!!
Ratatouille, aubergine, brocoli (voir plus haut ma réponse à Gilbert Pouillart), la connaissance a un rapport avec la cuisine et le bricolage , c'est sûr !
Bricolage parce que je pense aussi à Fellini qui raconte dans un de ses livres comment il s'est constitué une "culture" en lisant debout dans les librairies des morceaux de livres, dans les salles d'attente, etc.. etc... bref il avait une culture bric à brac.
Claude Levi-Strauss lui s'était constitué des centaines de fiches sur les mythes (chacun son truc) et se bricolait des livres en les combinant  (comme un grand jeu de LEGO). Le tout étant de savoir trouver la bonne recette.
Avec chacun de ses livres, il nous livrait une belle ratatouille.

14/02/2012, 13:01 | Par Virgil Brill

Je vais donc arrêter d'user mon clavier sauf en cas de coup de farce majeure.

 


Eh oh ! Pas de ça, juste au moment où je viens de vous découvrir avec jubilation.

D'ailleurs vous ne pouvez tout simplement pas faire une chose pareille si vous respectez votre propre énoncé. En effet si vous renonciez ainsi il s'agirait, à proprement parler, d'une farce majeure en forme de coup de force donc de mauvais coup qui ne vous laisserait d'autre choix que d'en venir au sauf…salvateur.

14/02/2012, 21:02 | Par bienavous en réponse au commentaire de Virgil Brill le 14/02/2012 à 13:01

Qui rira verra...
En tout cas merci Virgil Brill. Et je me demande bien comment vous avez pu vous égarer dans ce coin sauvage et quasi inexploré de la planète Mediapart...et tomber sur ma hutte.

15/02/2012, 19:17 | Par Virgil Brill

comment vous avez pu vous égarer…

 

Regrettable tropisme négatif à l'égard du positivisme ?

Regrettable tropisme positif à l'égard du mauvais esprit ?

En tout cas sans regret.

J'espère bien rire et voir.

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