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Goodyear, l'odeur du carbon black

Goodyear va fermer à Amiens et la nostalgie me saisit. Cette usine a été pendant presque dix ans une composante de ma vie. J'y passais rarement moins d'une fois par quinzaine tant les conditions de travail et la taille de cette usine nécessitaient la présence de l'inspecteur du travail que j'étais. J'ai encore l'odeur du "carbon black" qui me revient en évoquant cette époque, une odeur chaude, collante, graisseuse, dans la moiteur de l'usine et des machines à presser la gomme et à la travailler.

Et ce décor infernal du "banburry" qui est le premier stade de la fabrication de la gomme, à quelques mètres sous terre, le jour comme la nuit et le salarié isolé qui y travaillait (j'ai le souvenir d'un homme noir dans cet univers de poussière et de fumée, tel le soutier d'une locomotive à vapeur).

Les anecdotes affluent comme cette plainte de la direction européenne du groupe au ministre du Travail parce que je les harcelais... Et cette rencontre avec l'avocat du groupe et leur directeur de la communication me menaçant de manière à peine voilée : ils avaient fait analyser les dizaines de lettres que je leur avais adressées au fil des années et ils n'avaient trouvé aucun abus, mais le nombre les gênait.

Ou ce contrôle de nuit où je trouvais un ouvrier plâtré jusqu'au genou assis à une table et qui attendait là que le matin arrive pour ne pas le déclarer en arrêt de travail... Il fallait que les statistiques des accidents du travail soient bonnes pour que l'usine d'AMIENS aient des investissements de la part du groupe, m'expliquait-on; alors on payait les ouvriers chez eux pour ne pas les déclarer en accident du travail.

Et ces réunions de CHSCT qui duraient toute la journée, et les repas de midi dans la cantine de l'usine, au milieu des ouvriers (en noeud papillon, faut-il l'avouer...).

Usine immense, où les jeunes picards ruraux exclus de la modernisation agricole des années 60 avaient trouvé un emploi physique, dur, et correctement payé, avec les primes de nuit et les bagarres syndicales.

Le DRH m'expliquait que la "prime de noir" sur la fiche de paie était le résultat de telle grève, et l'autre prime de "salissure", celui d'une autre grève... Je découvrais une des tares du syndicalisme français : se faire indemniser la nuisance subie plutôt que la faire disparaître...Il fallait que les conditions de travail soient dures pour justifier la mobilisation révolutionnaire.

Dans ce paysage de plaine à betteraves à sucre d'où étaient sorties deux usines pneumatiques DUNLOP et GOOD YEAR, GOODYEAR va fermer et laissera la SOMME dans une crise sociale qui dure sans embellie depuis 35 ans et la fermeture totale des usines textiles BOUSSAC SAINT-FRERES. L'odeur du "carbon black" disparaîtra sauf dans ma mémoire et celle de centaines d'ouvriers au chômage.

Tous les commentaires

01/02/2013, 19:52 | Par ALBAICIN21

Il n'y a rien de vraiment étonnant de ce que décrit l'inspecteur du travail au sujet d'un certain syndicalisme qui préfère que les salariés touchent des indemnités ou bien des primes au lieu d'améliorer les conditions de travail et de plus cela revenait moins cher à l'entreprise car de nombreuses fois il fallait vraiment investir de grosses sommes pour supprimer la cause des maladies professionnelles ou des accidents du travail.

Mais pour résumé la majorité des salariés de ce type d'usine encadrés par des syndicats bas de plafond n'avaient pas beaucoup le choix.

 

03/02/2013, 19:03 | Par Jipé Tournebride en réponse au commentaire de ALBAICIN21 le 01/02/2013 à 19:52

ALBAICIN21

"Mais pour résumé(sic) la majorité des salariés de ce type d'usine encadrés par des syndicats bas de plafond n'avaient pas beaucoup le choix"

vous faites un raccourci qui me laisse pantois ! Je me demande qui est "bas de plafond" : les syndicats, les salariés, ou bien vous ...?

Vous devriez revoir vos classiques; il se trouve que souvent les syndicats, malgré l'adhésion massive (je rigole) des salariés soient  obligés de "négocier" (oh le vilain mot ) la moins mauvaise et non la meilleure des solutions. Je serais curieux de connaître ce  que fut la position des salariés de Good Year durant les années qui ont précédé cette décision de fermeture. Sans doute comme sur le Titanic ont-ils continué de jouer (dans ce cas travailler) jusqu'à la fin, malgré l'évidence et l'imminence du naufrage !

Je veux bien plaindre les salariés, mais pour ce qui est de  l'intérêt qu'ils portent aux conditions  de  leur emploi, force est de constater que ce n'est que lorsque les carottes sont cuites qu'ils se  réveillent. C'est  ainsi et il ne faut pas se voiler la face et faire porter aux syndicats une faute qui ne leur incombe pas. Le dialogue syndical serait simplifié si les salariés se comportaient en adultes responsables et non en assistés qui attendent tout de leurs patrons et de leurs syndicats.

01/02/2013, 20:16 | Par klakmuch

"Goodyear va fermer à Amiens", voilà comment commence l'article ! Il est certain qu'on est sur de perdre un combat que l'on ne mène pas. Cela fait au moins 4 ans que la direction cherche à fermer le site, et que grâce au combat que la CGT mène, ce site est toujours en activité. Le combat va continuer, et seul, un gouvernement mou et acquit au patronat permet aux directions de prendre les mesures hostiles aux salariés. Il faudrait systématiquement se coucher devant les prédateurs financiers dont la rengaine est de faire reculer les droits des travailleurs.

Je soutiens la CGT dans son affrontement avec le patron voyou, en espérant qu'elle finisse par gagner.

03/02/2013, 09:40 | Par MICHEL D

" Je découvrais une des tares du syndicalisme français : se faire indemniser la nuisance subie plutôt que la faire disparaître...Il fallait que les conditions de travail soient dures pour justifier la mobilisation révolutionnaire." C'est maintenant devenu une mode : taper sur les syndicats - de préférence sur la CGT - et les rendre responsables de tout. Bientôt ce sera leur attitude qui aura généré la crise ! Sans nier un certain nombre de leurs responsabilités, il faudrait de temps en temps prendre un peu de recul. Car on finit, avec ce genre de soi-disant analyse par se retrouver au coté d'un antisyndicaliste primaire du type ALBINCI21 pour qui ils sont forcément bas de plafond. Parce que lui, il doit se dire "intellectuel volant plus haut que la moyenne" j'imagine.

04/02/2013, 12:51 | Par françois périgny

"se faire indemniser la nuisance subie plutôt que la faire disparaître".  A part "les constater" de temps en temps, monsieur l'Inspecteur, vous savez ce que c'est que de subir les "nuisances" (je parlerais plutôt, moi, d'une violence continue, et pas seulement physique).

"Les faire disparaître"   Bin voyons ! En demandant poliment au patron, sans doute ? 

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