Julien Bogousslavsky, serial-bibliomane
Julien Bogousslavsky, un neurologue à la renommée mondiale qui avait détourné des fonds tant privés que publics destinés à la recherche pour étancher sa soif de bibliophile et agrandir ses collections de livres anciens, passe devant ses juges, à Lausanne. L'accusation a d'ores et déjà mentionné qu'elle demanderait une peine avec sursis. Le célèbre médecin ressortira donc libre du tribunal. Il a promis de concentrer sa manie de collectionneur vers des ouvrages moins chers.
Bibliopathe. Le syndrôme n'est pas encore reconnu par le DSM IV, sinon c'est sûr, la défense de Julien Bogousslavsky s'en serait déjà emparée. L'homme est un maniaque du livre ancien et rare. Le montant de ses détournements est monté jusqu'à 5,5 millions de francs suisses. Avec cet argent, il est entré en possession de nombreux ouvrages de collection. Ses manipulations de comptes ont été dévoilées au grand jour par sa hiérarchie. Tous les moyens étaient bons pour faire fructifier son enveloppe destinée à l'achat des ouvrages qu'il chérissait ...et qu'il continue de couver en grande partie : détournement d'argent public, conception de faux programmes de recherche. Double remboursement occasionnés par les voyages lors des colloques, etc. Une fois démasqué, Bogousslavsky est rapidement passé aux aveux, faisant montre de repentance et de contrition. Lors de son procès, de nombreux témoins sont venus à la barre pour le soutenir et relever les compétences du chercheur et du médecin dans son domaine, la neurologie.
Etrangement, ni la partie civile, ni le procureur, ni la défense n'a demandé d'expertise psychiatrique. Pourtant on peut s'étonner de l'état dans lequel se trouve le prévenu. Quand il lui est demandé par le président de la cour comment il compte surmonter ses problèmes, l'influent neurologue explique qu'il est parvenu à canaliser sa soif de bibliomane vers un autre type de collection : "Je me focalise sur les livres de neurologie et sur les thèses écrites sur ce sujet au XIXe siècle". Moins cher que les premières éditions et les manuscrits de Ramuz certes, mais le mal est-il pour autant soigné à la racine ?
L'accumulation d'objet et leur organisation en collection pourrait pourquoi pas faire l'objet d'une pathologie psychiatrique. D'ailleurs l'expression "bibliomane" qui désigne selon le Littré celui qui a la passion des livres rares et des belles éditions relève presque de la pathologie: manie vient du grec μανία / maníā qui renvoie aux notions de folie et d'état de fureur. Un collectionneur est également venu témoigner de ses pratiques au cours du procès : «moi-même, je m’intéresse aux contes et notamment à celui du Petit Chaperon rouge. On développe une forme d’addiction. Lorsqu’une pièce convoitée se retrouve sur le marché, il n’est pas toujours facile de se raisonner», avoue-t-il au président.
Pour le psychologue Philippe Jaffé qui s'exprime dans les colonnes du 24heures, le cas du docteur Bogousslavsky se situe entre "le collectionnisme socialement acceptable et même favorable sur ce plan social, car relevant d’un esprit de partage, et la pathologie découlant du syndrome de Diogène. Le procureur l'a jugé dans son prêtoire "mesquin", "roublard" et "indigne" mais s'est montré convaincu de la prise de conscience et du repentir de l'accusé. Rien n'a été évoqué au sujet de sa passion dévorante pour les livres. Julien Bogousslavsky a obtenu une peine avec un sursis. Il sortira donc libre du Tibunal. Libre mais toujours pas guéri.
Guillaume Henchoz


Tous les commentaires
Le docteur Bogousslavsky doit être un adepte du comportementalisme: chasser le symptôme, toujours ça de pris. Bon, il a opté, à l'évidence, pour une simple atténuation, bouquins moins chers!
Mais je ne sais pas trop - même si on est enclin à plus de compréhension envers un monsieur qui traque le beau livre qu'envers un dingue du 4x4 - si cela relève vraiment d'une esprit de partage" comme l'écrit Phillipe Jffé. La collection, n'est-ce pas souvent s'approprier pour être seul à jouir de l'objet ?
Un bon travail d'intérêt général, peut-être ? Genre, monter de super bbliothèques dans les prisons du coin ?
C'est un comportement de haut fonctionnaire tout à fait normal. Tant pour le goût immodéré des belles choses que pour le moyen de les financer...
Libérons les bibliomanes, les bibliophiles, les bibliophages, les bibliolâtres, les biblioaddictés, les bibliotoérotomanes, les bibliolunatiques, les bibliophobiques, les biblioératiques, les bibliophilomaniaques, bref les biblio.....
Ah si l'illustrissime inculte qui nous gouverne avait contracté cette passion plutôt que de confisquer les Mont-Blanc utilisés lors des signatures protocolaires, combien nous-eût-il paru éminemment moins... vulgaire ! Qui sait si Peut-être nous n'aurions pas pu nous pardonner de lui avoir confié, par inadvertance, un jour de mai 2002, la charge de conduire notre nation vers de plus hauts sommets de culture... et d'humanité fraternelle !
Bien à vous
Hubert MERCIER
Très rassurant ce billet, il y a pire que moi ;)
Charles Nodier, en son temps, écrivit de superbes pages sur les bibliomanes...