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La Turquie, elle, se pose des questions sérieuses par référendum... <<< paru également dans "Istanbul (not Constantinople)" >>>

Parce qu'il n'y a pas que oui/non à l'entrée de la Turquie dans l'UE, ou oui/non à l'interdiction des minarets...
Au fil d'une petite discussion sur Facebook faisant allusion au référendum constitutionnel turc, où le « oui » s’est imposé le 12 septembre dernier avec près de 58% des suffrages, j’ai cru bon de poster une réaction assez vive à l’égard d’une certaine vision très simplificatrice que l’on véhicule en Europe au sujet de la Turquie. A savoir celle d’un pays où tout positionnement politique ou presque s’arrêterait à une antinomie primaire et inexorable entre "camp laïque" et "camp islamiste"… Puisque cette contribution me paraissait somme tout assez fournie, je me permets de la soumettre, légèrement remodelée au format nécessaire, aux lecteurs et rédacteurs de notre édition.
L'AKP n'est certainement pas une panacée agissant contre tous les maux dont souffre la Turquie, mais il faut reconnaître que beaucoup de choses ont bougé, souvent dans le bon sens, depuis l'apparition de ce parti sur l'échiquier politique. Et pour comprendre tous les enjeux en présence lors du référendum constitutionnel, il faut connaître le pays mieux que par des schémas d’interprétation simplistes. Présenter la Turquie en résumant le "kémalisme" à ses bonnes intentions réformistes et l’AKP à un "parti islamiste" est un peu trop facile. On a bien trop tendance à faire des équations hâtives en cherchant le pendant du parti dans les paysages politiques de l’UE. Par exemple, des équations du genre AKP = CDU/CSU ou, mieux encore, AKP = MPF (pour ceux qui l’auraient oublié, le parti de De Villiers: si si, j’ai entendu ce rapprochement!).
Gardons-nous s’il vous plaît des raccourcis rapides et des représentations manichéennes! Je n'ai pas assez de temps pour une développement exhaustif maintenant (travail oblige, oui, les traducteurs bossent aussi le week-end parfois), mais je voudrais donner quelques pistes de réflexion.
Âmes sensibles, je préviens, le kémalisme dogmatique bête et méchant (par opposition au kémalisme raisonné, critique et réellement démocrate, qui fait généralement moins de bruit que le premier) et la bien-pensance européenne risquent d’en prendre pour leur grade ! Le problème des mots en –isme (comme de ceux en –té, "laïcité" par exemple), c’est justement qu’on les met un peu à toutes les sauces…
Attaquons nous d’abord à un postulat de base, répandu en Turquie mais surtout très apprécié semble-t-il chez "les voisins côté Ouest" : "l’armée turque est un rempart contre l'islamisme et donc une garante de la démocratie". Avec ce modèle de "prêt-à-penser", on entend résumer la vie politique turque à une espèce de dualisme perpétuel. Hhumm (je tousse) ! Ce serait trop facile… Je ne sais pas ce que vous en pensez, mais en général, ce n’est pas à force de coups d’état militaires que l’on installe une démocratie, non?! Alors pourquoi devrait-ce être le cas en Turquie plus qu’ailleurs?
Si je fais cette mini digression au sujet du pouvoir militaire en Turquie, c’est parce que lors du référendum dont il est question, il s’agissait d’adopter ou non un "paquet" de réformes permettant toute une série de changements dans la Constitution. Or, la dite Constitution avait été mise en place... à la suite du putsch du 12 septembre 1980 ! Mais voilà, on se souvient souvent mal ici de ce qu’a été cette période, et beaucoup ont d’ailleurs tendance à l’ignorer lorsqu’ils résument l’histoire récente de la République de Turquie... Un exemple, qui peut certes paraître anecdotique, mais qui au fond en dit long:
⇨ article paru sur le blog de Clément Girardot, rédacteur en chef d'«Istanbul (not Constantinople)»
C’est à croire que l’UE aime bien s’imaginer que chez tous ceux qui l’entourent (les Arabes, tenez, les Algériens par exemple, et puis les Turcs et autres...), il faut une force "à poigne" (gouvernement militaire, régime fascisant et autres déclinaisons de la même idée) pour contrer les vils instincts de l’ensemble de la société, forcément rétrograde et anti-démocratique... Je ne développerai pas plus, ces préjugés et cette arrogance m'agacent au plus haut point!
Sinon... Quelques faits assez intéressants au sujet du "referandum"☺...
Le bloc du «non» et du boycott incluait, entre grands défenseurs de la démocratie:
- le MHP: parti nationaliste d’extrême (mais vraiment extrême) droite. No comment.
- le CHP: parti soi-disant social-démocrate mais virant très nationaliste ces dernières années par... "manque d’inspiration", dirons-nous pour être gentils. Ce bon vieux CHP me rappelle d’ailleurs dans un autre contexte presque le PS français qui suit, et surenchérit même parfois, quand la droite tendance Mouvement Occident, qui n’a décidément rien d’autre à nous vendre, balance dans l’arène politique le cocktail Molotov sécurité-immigration-identité nationale.
- et... last (de cette liste non exhaustive) but not least... le BDP, branche politique du PKK, organisation séparatiste kurde, dont une présentation ne sera sans doute pas nécessaire. Pour faire court, je ne commenterai pas dans le détail tous les liens obscurs que cette dernière, longtemps présentée comme seul porte-parole de la juste cause d’un peuple opprimé, semble entretenir avec ses soi-disant ennemis... Néanmoins, je ne peux m'empêcher de transmettre quelques infos concernant un scandale impliquant en l’occurrence le PKK et l’armée turque, et dont il n’a quasiment pas été question dans les médias européens: le fameux "Heron skandalı", du nom donné aux drones sensés surveiller la frontière avec l’Irak – engins de fabrication israélienne, ce qui fait aussi débat (cf. ⇨ article dans «Yeni Şafak»), mais c’est encore une autre histoire...
⇨ résumé de l’affaire dans «Zaman France»
⇨ articles parus dans «Yeni Şafak»
⇨ articles parus dans «Bugün»
Etrange coalition...
Le bloc du «oui» n’était pas beaucoup plus homogène, mais... Oserai-je le dire? Légèrement plus crédible, à mes yeux en tout cas... Voyons donc qui en faisait par exemple partie en dehors de l’AKP…
Beaucoup d’acteurs de la société civile œuvrant pour la défense des droits de l’homme ont privilégié le «oui»... Arguant que la réforme constitutionnelle était certes insuffisante mais constituerait un premier pas vers une constitution démocratique, ce mouvement (qui réclame par exemple que les généraux putschistes de 1980 soient déférés devant la justice) s’est fédéré autour du slogan ⇨ «Yetmez, ama evet» ("Ça n’est pas suffisant, mais «oui»"), cf. à ce propos ⇨ l'interview de Cengiz Aktar dans l'Express
Kezban Hatemi, l’avocate de Hrant Dink, journaliste arménien ayant payé de sa vie en 2007 son engagement dans le dialogue arméno turc, expliquait dans une interview pour l’édition française du journal «Zaman» que ⇨ "Les minorités [diraient] oui".
Le célèbre écrivain Orhan Pamuk, Prix Nobel de Littérature en 2006, et que toute l’Europe écoute d’ordinaire si attentivement dès qu’il exprime une opinion, avait également fait savoir qu’il voterait «oui», pour des raisons similaires.
Loin de moi l’intention de faire avant son application un éloge de la réforme constitutionnelle, toutefois il me semble qu’il s’agit d’un passage nécessaire à la démocratisation de la vie politique turque. Au sujet du rééquilibrage des forces au sein de l’appareil d’état, j’ai entendu quelques mauvaises langues (personnes néanmoins très bien intentionnées et plutôt bien renseignées) dire sur un ton sévèrement désabusé, je cite, "qu’une mafia en remplacerait une autre"... On peut imaginer qu’il y ait du vrai dans ce constat acerbe, car c'est ainsi que vont généralement les affaires politiques...
A voir...
Et comme je ne veux pas finir sur une note pessimiste, je me remets à ma trad' en souhaitant aux Européens d'Anatolie ☺ que d'autres avancées suivent! Sağlıkla kalın, arkadaşlar (portez-vous bien, les amis)!

P.S. :
d’autres références :

- une ⇨ analyse politique, par Pierre Puchot, sur Médiapart

- une ⇨ analyse positive et réaliste des résultats par Ahmet Insel, sur le site Turquie Européenne

- une ⇨ chronique pour le moins enthousiaste , par Alain Frachon, dans le Monde

- sinon, plus globalement au sujet de la Turquie et de l’Europe, encore et toujours, ⇨ l’excellent billet qu’Elif Kayi avait publié sur son blog l’année dernière

Tous les commentaires

19/09/2010, 09:41 | Par profil_inactif_137356

C'est la première fois que je lis un article intellignet sur la Turquie !

Depuis ces 50 dernières années, “ les protecteurs de la laïcité turque “ ont organisé quatre coups d'État et aucun d’eux n’a eu l’air particulièrement démocratique !

Le peuple Turc a franchi une étape historique sur la voie de la démocratie et de la suprématie de l'Etat de droit !

 

 

19/09/2010, 17:36 | Par Caroline RIERA-DARSALIA en réponse au commentaire de profil_inactif_137356 le 19/09/2010 à 09:41

Merci pour votre commentaire très encourageant! Oui, je pense effectivement qu'il est temps que l'on arrête de nous faire croire que les régimes militaires protègent autre chose que les intérêts de leurs propres castes / réseaux / donneurs d'ordres extérieurs dans certains cas, etc. J'espère pour la Turquie que les prochaines évolutions iront dans le bon sens et permettront d'aboutir réellement la suprématie de l'Etat de droit. A l'heure où ce dernier s'effrite dans "notre belle Europe", on aimerait se prendre à rêver d'horizons plus cléments sur les rives du Bosphore Sourire La société civile turque se bat avec suffisamment d'ardeur et depuis assez longtemps pour mériter au moins cela...

14/11/2010, 11:34 | Par Caroline RIERA-DARSALIA

 

Suite de l'épisode référendaire turc: la campagne «Evet, ama takipteyiz!» www.evetamatakipteyiz.org ("Oui, mais nous restons vigilants!"), dans le sillage du mouvement ⇨ «Yetmez, ama evet» ("Ça n’est pas suffisant, mais «oui»"), cité plus haut.

 

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