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Le cinéma et l'enthousiasme. A propos d'Oncle Boonmee.

douanierrousseau.jpgL’enthousiasme Je voulais le voir avant tout le monde (même si d’autres l’on vu depuis longtemps), je voulais pouvoir me dire que je l’avais vu un jour avant la sortie nationale, en avant-première. Il y a là quelque chose du cinéma, de son essence. C’est l’enthousiasme des spectateurs d’aller voir des films et surtout des films nouveaux, de nouveaux objets. Heureux que nous sommes que cela existe encore, que le cinéma vive dans l’énergie de ceux qui veulent le regarder, qui veulent son futur, qui veulent son histoire. Reconnaissons déjà cela au film d’Apichatpong : une chose nouvelle (suffisamment) pour éveiller un intérêt particulier, un désir de cinéma et de spectateur, un désir qui nait et qui résiste.


Le prologue


Le film, avant son générique de début, s’ouvre sur le parcours d’un bœuf. A ces plans on peut citer ce passage de Lucrèce « Aux pieds des hôtels où brûlent l’encens, souvent un veau tombe immolé exhalant de sa poitrine un fleuve chaud de sang. Cependant sa mère désolée parcourant les verts pâtis cherche à reconnaitre sur le sol l’empreinte de ses pas, de ses sabots fourchus, fouillant des yeux tous les endroits dans l’espoir d’y revoir peut-être le petit qu’elle a perdue. ». Dans ce passage comme dans le film l’animal prend sa force, son unité dans le monde. Dans le film, il trouve sa raison d’être par la monstration.

Ces premiers plans sont beaux et complets, se suffisent à eux-mêmes, bien cadrés et découpés ensemble dans la mise en scène, montrant le buffle. La présence de l’être animé, simplement animé, traverse l’écran. Depuis bien longtemps l’animal apparait dans l’histoire du cinéma mais là il apparait pour lui-même, existe par lui-même.


La force


Le prochain plan est plus décisif, pour l’intrigue notamment mais pas uniquement. Le plan fixant le singe-fantôme aux yeux rouges (et qui nous fixe) offre une apparition superbe, un effroi élégant, qui monte doucement et brièvement au cœur (le cœur c’est le bijou, la médaille de la poitrine, c'est-à-dire le centre du souffle, de la pensée). Il y a de belles et profondes séquences, comme la princesse et le serviteur qui se touchent les mains, puis un presque rien, une fumée intrigante dans une forêt, les plans, leur découpes, de petites choses. Et surtout il y a la séquence la plus forte et la plus réussie, où l’on voit le long déroulement des trois personnages dans la forêt, leur cheminement apeuré, leur refuge dans la grotte, et enfin le plan sur les singes-fantômes qui scrutent de loin. Le réveil dans la grotte est superbement filmé, le cadre profitant des contours des parois. La suite l’est plus encore avec l’irruption des photographies. Elles sont pertinentes, disent beaucoup de choses, de l’homme et du passé. Le plus frappant c’est l’irruption des photographies dans le film. De l’image fixe dans l’image animée. Cela donne un sens et une acuité réelle. Une présence redoublante et qui vient justifier ces longs plans contemplatifs justement proche de l’immobilité de l’image inanimée qu’est la photographie. Ces longs plans sont une bénédiction comme il y en a chez Nury Bigle Ceylan par exemple. Nous sommes trop habitués à la furtivité des perceptions, trop appelés par le plan immédiatement suivant. Ici nous pouvons contempler toute l’image, partout à gauche, à droite dans le cadre, voir ses détails, entrer dans la contemplation et enfin saisir la présence des objets perçus par la durée qui nous est donnée de les voir. Le film est tout à la fois hypnotique, envoutant et apaisant et cette imprégnation est un grand plaisir.


Les faiblesses


Néanmoins je n’éprouverais pas une admiration sans faille. J’ose pouvoir penser et pouvoir dire qu’il y a dans ce film des défauts, disons des choses qui me gênent. Ce n’est là qu’une vision subjective. Premièrement, le film dans son entier n’est pas réussit. Il y a un manque de force, de rythme, précisément. Le film perd de sa vigueur lors de son déroulement, surtout final. Deuxièmement, le singe-fantôme si foudroyant lors de son apparition dans la forêt perd de sa force lorsqu’il se découvre (un fantôme est un fantôme tant qu’il garde son mystère et réussit à rester suffisamment caché). Nous aurions préféré ne rien savoir de lui. D’ailleurs il n’apparaitra qu’une seule fois, lors de la séquence des retrouvailles, et il ne réapparaitra plus, sauf sous la forme du collectif. Ainsi le dévoilement de son individualité aurait pu être évité. De plus faut-il qu’il se mette à parler ? Ne s’est-il pas métamorphosé sous la forme d’une créature ? Il y a là un problème, celui de l’anthropomorphisme. Toujours l’homme est prêt à étendre le domaine de sa propriété. Le cinéma pourtant est là comme tout art pour contrer cette tendance. Le cinéma c’est plonger l’être au monde que nous sommes dans le monde et non étaler les propriétés de l’homme utilitaire sur son environnement immédiat. Le singe-fantôme est humanisé, trop, et à un devenir-humain on lui aurait préféré un devenir-animal. Il aurait fallu alors inventer plutôt un nouveau langage propre à la fois à l’animal et à l’homme où ils pourraient communier, communiquer. A moins que tout cela ne provienne de ma méconnaissance de la croyance animiste, mais alors au réalisateur de nous en apprendre plus sur le sujet.
Je trouve les personnages trop théâtraux, un peu trop déclamatoires. Ils sont trop informatifs. On voudrait sentir un peu plus le sentiment et la sensation passer en eux, sur l’approche de la mort en particulier qui dans la narration est un peu tronquée. Et qu’on ne me dise pas que c’est parce qu’ils sont asiatiques que je ne peux pas ressentir la douleur que précisément ils essaieraient dans leur pudeur de me montrer. Nous sommes tous des hommes et le cinéma est là pour nous le montrer. Qu’il le montre. Et il y a assez de films asiatiques où je ressens les tourments de leurs protagonistes pour que cette remarque reste vaine.


Ce que le cinéma gagne


Indéniablement, le cinéma, et c’est précieux, gagne quelques chose avec ce film, il s’enrichie. Ce qu’il gagne c’est cette attention aux animaux, cette façon de montrer leur singularité. Ce qu’il gagne c’est la réunion des êtres en un même ensemble, c’est la caméra au milieu tout à la fois des hommes, des bêtes et des végétaux. Voilà chose qui assura aussi l’avenir du cinéma. Plus largement, le cinéma « d’Orient » (cette appellation est trop limitée pour convenir) apporte un ciment puissant au cinéma. Moi qui est toujours cherché à comprendre l’Orient je suis si heureux de ce fait : désormais le cinéma « d’Orient » m’influence directement, sans que je n’y ai eu à faire de trop lourds efforts ces films arrivent jusqu’à moi et je vais à eux presque naturellement. Ils m'influencent d'une façon déterminante et nous forgeons ensemble une histoire commune.

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Bien d'accord. Voir aussi une interview ICI proposée par Sylvain Bourmeau!

Film à voir par tous ceux "qui aime le cinéma"!

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