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L’histoire après les témoins

Voilà un an déjà, le 2 avril 2012, que Rosario Bentivegna nous a quittés dans sa quatre-vingt-dixième année, lui qui avait dû passer toute sa vie à défendre son honneur et celui de ses camarades de la Résistance romaine face à des médisances révisionnistes récurrentes et souvent vulgaires.

Rosario Bentivegna n’a en effet jamais cessé d’être accusé par des esprits réactionnaires et malintentionnés d’avoir été, avec ses camarades partisans des GAP (Groupes d’action patriotique), dont notamment son ancienne compagne Carla Capponi, indirectement responsables du terrible massacre nazi des Fosses Ardéatines qui fit 335 victimes civiles le 24 mars 1944. La veille, en effet, à Via Rasella, au centre de Rome, une action partisane avait tué une trentaine de nazis. Or, non seulement ses auteurs ont été accusés d’avoir provoqué la réaction barbare des forces d’occupation, mais une rumeur insidieuse, et de longue durée, laissera même entendre que, s’ils s’étaient rendus, tout cela aurait peut-être pu être évité.

L’historien et spécialiste des sources orales Sandro Portelli a écrit sur cette affaire l’un des plus beaux livres d’histoire qui soit (sans qu’il soit jamais traduit en français). Il porte un titre qui dément clairement la rumeur, une mention qui se trouvait au bas des affiches nazies qui ont annoncé le massacre : « L’ordre a déjà été exécuté ! » En effet, jamais les partisans n’ont été en quoi que ce soit recherchés ou appelés à se rendre avant que cet ordre si criminel soit exécuté. Mais la rumeur persistante est elle-même devenue un fait d’histoire au second degré que Portelli a soigneusement analysé à partir d’une enquête orale (Alessandro Portelli, L’ordine è già stato eseguito. Roma, le Fosse Ardeatine, la memoria, Rome, Donzelli editore, 1999 ; en français, voir son article « Un travail de relation. Quelques observations sur l’histoire orale », Le cartable de Clio, Le Mont-sur-Lausanne, LEP, n°4, 2004, pp. 18-28).

Rosario Bentivegna « avait encore vingt ans, a écrit Sandro Portelli en lui rendant hommage dans le Manifesto du 4 avril 2012, parce qu’il avait conservé, de son adolescence, la netteté, la fidélité aux principes et aux idéaux, et même la naïveté et la candeur qui se lisaient dans son sourire ».

« Et puis, il avait encore vingt ans parce que, durant toute sa vie, il avait été associé malgré lui à un seul geste de cette époque, Via Rasella. Et lui, obstinément, durant toute sa vie, il a dû répéter les raisons et le sens de ce geste, et il a dû démasquer les tromperies et les manipulations bardées de fausses ignorances intéressées que nous avons encore dû supporter d’entendre ces derniers jours. À divers moments de sa vie, il a été amené à donner des réponses diverses à des questions provocatrices – s’ils te l’avaient demandé, te serais-tu rendu ? (inutile de répéter que cette idée de chercher les partisans ne passa même pas par la tête des nazis puisqu’ils décidèrent du massacre et l’accomplirent en moins de 24 heures). Quant au caractère variable de ses réponses, il n’est pas le signe d’une incohérence, mais du fait que, durant toutes ces années – en restant toujours ferme envers ses principes et les nôtres – il n’en avait pas moins continué, même à ce propos, de s’interroger en silence » (disponible sur http://alessandroportelli.blogspot.ch/2012/04/per-rosario-bentivegna.html).

Comme cela arrive souvent, Rosario Bentivegna avait publié quelques mois avant sa disparition, avec l’historienne Michela Ponzani, un fort beau livre de mémoires (Senza fare di necessità virtù. Memorie di un antifascista, Turin, Einaudi, 2011). Ce livre impressionnant ne raconte pas seulement le parcours d’un « communiste libertaire », oxymore qui n’est pas pour nous déplaire, mais reproduit surtout l’invraisemblable périple judiciaire qui a mené Bentivegna et les siens à devoir sans cesse défendre par des voies judiciaires l’honneur des partisans et la légitimité de la lutte armée antifasciste contre l’occupant nazi. La liste est ainsi longue des accusations, des insinuations, des affirmations outrancières et de tous les dénis de réalité qu’il a dû subir, et dénoncer, pour faire valoir ces valeurs fondamentales. Et nul doute que ce combat va se prolonger au-delà de sa disparition, un combat pour la mémoire de celles et ceux qui ont combattu la criminalité de masse du nazisme, en l'occurrence du nazifascisme, mais aussi, en fin de compte, un combat pour le droit à une histoire critique qui donne à voir, et analyse, le passé tel qu’il a été.

Parmi les honnêtes gens qui ne sont pas tombés dans ces accusations grossières, l’historien Sergio Luzzatto a fustigé en particulier le rôle de la télévision et l’un des pires usages publics du passé qui soit, dû à Bruno Vespa, un berlusconien révérencieux qui anime depuis des lustres une émission nocturne sur la première chaîne nationale à laquelle il ajoute parfois de bien médiocres ouvrages. Luzzatto a notamment souligné l’acharnement de ce journaliste à l’encontre des partisans (« Il contastorie », MicroMega, février 2006, repris dans Sangue d’Italia. Interventi sulla storia del Novecento, Rome, Manifestolibri, 2008, pp. 86-96). Les insinuations de ce personnage ont d’ailleurs provoqué, comme il se devait, un vif échange épistolaire avec Rosario Bentivegna (que l’ancien partisan a publié dans Via Rasella : la storia mistificata. Carteggio con Bruno Vespa, Rome, Manifestolibri, 2006).

Bentivegna est un témoin disparu qui pourrait bien nous manquer davantage encore que ce que nous croyons. Il a été un témoin dont l’historien Luzzatto a souligné à juste titre « la surprenante lucidité comme historien de lui-même ». C’est ainsi l’un de ces acteurs du passé dont l’absence risque en fin de compte de laisser beaucoup d’espace à de regrettables révisions historiographiques.

Laissons-lui donc la parole, notamment pour nous inciter à ne pas prendre au pied de la lettre tous les propos de témoins :

« Je pourrais aussi vous dire que l’une de mes amies, une personne de très grande stature intellectuelle, et qui a en quelque sorte vécu ces faits parmi nous, même si elle ne faisait pas partie des groupes partisans, arrive même à dire aujourd’hui – et cela fait réfléchir sur la véracité de certains témoignages – et elle ne le dit pas par mauvaise foi, voyez-vous, elle le dit en toute bonne foi, elle arrive donc même à dire qu’elle a lu des affiches dans lesquelles Kesserling demandait aux auteurs de l’action de Via Rasella de se présenter, même si cela a été clairement démenti. C’est impossible, parce que l’action de Via Rasella a eu lieu à 15h45 le 23, alors que les représailles proprement dites ont commencé à 14h00 le 24 ; il n’y a donc pas eu matériellement le temps de diffuser un tel communiqué. Mais elle raconte qu’elle l’a lu, ce qui a encore une fois été démenti aussi bien par Kesserling que par Kappeler, l’un et l’autre ayant déclaré l’inexistence d’une telle affiche, et Kappeler ayant même ajouté textuellement qu’ils n’avaient pas voulu annoncer cette action parce que Rome était une ville explosive. »

Et, plus loin :

« Quant au problème des représailles, je voudrais citer une phrase de la sentence du procès de Nuremberg : « les représailles de guerre contre les populations civiles, contre les prisonniers de guerre ou toute personne détenue et étrangère aux faits, contre des villes ou des villages sans défense, constituent un crime contre l’humanité ». Et la sentence ajoute qu’en fonction « d’un principe moral supérieur, mais aussi des lois humaines, la responsabilité des horreurs de représailles injustes retombe exclusivement sur qui en a été l’auteur. Ces représailles déshonorent l’uniforme des soldats qui les accomplissent et incitent au mépris et à l’exécration des drapeaux sous lesquels ils combattent. Elles humilient et vainquent en premier lieu leurs propres troupes. » Telle a été sans aucune équivoque la sentence du tribunal de Nuremberg » (interview de Rosario Bentivegna par Enzo Cicchino, programme RAI TV ‘Mixer’ de Giovanni Minoli, 2007, disponible sur  http://www.instoria.it/home/intervista_bentivegna.htm).

Enfin, laissons-lui ce mot ce conclusion, tiré de son livre de mémoires, Senza fare di necessità virtù (p. 403) :

« Nous comprîmes alors, à un peu plus de vingt ans, que la paix entre hommes libres était la plus belle chose au monde et cette leçon, nous ne l’avons jamais oubliée, nous qui avons dû nous battre dans la plus féroce des guerres et qui avons vu tomber, à nos côtés, tellement d’amis et de camarades, tellement de personnes qui nous étaient chères. Nous avons vécu les bombardements, la faim, la tuberculose, le choléra ; nous avons vu des centaines d’hommes, de femmes, d’enfants, de vieillards massacrés, entassés les uns sur les autres comme des déchets. Nous avons dû tuer d’autres hommes pour nous défendre. Expérience effrayante, inhumaine, horrible, même si ces hommes nous avaient privés de la paix parce qu’auparavant, ils nous avaient privés de la liberté et commettaient nombre de crimes innommables autour de nous.

La guerre est la chose la plus sale, la plus ignoble qu’il puisse arriver à l’homme de vivre, même si les fascistes l’acclamaient et l’invoquaient comme « seule hygiène du monde ». Nous en sortîmes tous plus sales, même ceux qui, comme moi, avaient été contraints de se battre pour récupérer la paix avec la liberté. Pour eux et pour tous. C’est aussi pour cela que j’inclus parmi les victimes du fascisme ces fascistes – surtout les plus jeunes – que nous avons tués. »

À part ces innombrables procès intentés pour défendre son honneur et celui de ses camarades, Rosario Bentivegna a consacré le reste de sa vie à la vie. Il a en effet été médecin du travail en menant ainsi un autre combat pour la dignité humaine et les droits des plus faibles.

Charles Heimberg (Genève)

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