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La fête nationale suisse du 1er Août, un parfait mésusage de l’histoire
Depuis la fin du XIXe siècle, la Suisse célèbre sa fête nationale chaque 1er août parce qu’un pacte d’alliance défensive entre trois vallées alpines de Suisse centrale, daté des premiers jours du mois d’août 1291, a été tardivement considéré comme l’acte fondateur du pays.
À l’époque de ce choix, il fallait gommer le souvenir d’une brève guerre civile, la guerre du Sonderbund de 1847, qui était à l’origine de la fondation, en 1848, de l’État fédéral moderne. Les anciens adversaires de 1847, radicaux et conservateurs, désormais réconciliés et unis face à l’affirmation du mouvement ouvrier, ont préféré « inventer » la tradition mythique d’une fondation médiévale de la Suisse.
La célébration du 1er Août est devenue depuis lors une tradition forte, avec ses feux, ses lampions et ses discours patriotiques dans chaque commune suisse. Axée sur des mythes fondateurs qui évitent toute posture critique à l’égard du présent, cette fête est profondément conservatrice, à l’image d’un pays culturellement refermé sur lui-même au cœur de l’Europe (mais bien plus ouvert sur le plan économique…). En outre, depuis quelques années, la plaine mythique du Grutli, lieu désigné par la légende comme celui de la promulgation du fameux pacte, attire des manifestations d’extrême-droite particulièrement nauséabondes.
Qu’elle qu’en soit la pertinence historique, cette fête patriotique a un grand défaut : à l’instar du pacte qu’elle célèbre, elle ne promeut pas la démocratie, et en tout cas pas la démocratie moderne dans une société de masse au caractère multiculturel prononcé ; elle ne promeut guère que l’indépendance contre l’extérieur et contre l’étranger. C’est la raison pour laquelle, à l’heure de la montée, en Suisse et ailleurs, du national-populisme xénophobe, cette célébration ne va guère dans le sens de l’affirmation des droits démocratiques de tous.
Le 1er Août marque aussi l’écart grandissant entre la recherche historique et les usages publics du passé. À la fin du XIXe siècle, on avait choisi le pacte de 1291 plutôt que la légende de Guillaume Tell, parce que cela correspondait mieux, en disposant de la matérialité d’un document, à l’approche positiviste de l’histoire qui marquait cette époque. Aujourd’hui, les historiens ne remettent pas seulement en cause l’interprétation du pacte comme acte fondateur de la Suisse, mais ils ont aussi de grands doutes, à l’instar de l’historien médiéviste Roger Sablonier (voir son livre Gründungszeit ohne Eidgenossen, Baden, Verlag hier + jetzt, 2008), quant à l’authenticité matérielle et à la datation de ce pacte. Ce qui n’empêche ceux qui s’attellent à la vulgarisation de l’histoire pour le grand public de valoriser ces mythes et ces légendes envers et contre tout en nous les présentant aujourd’hui encore comme « vraisemblables » (comme le fait Georges Andrey dans L’histoire de la Suisse pour les nuls, Paris, First, 2007).
En Suisse, comme ailleurs, s’observent dans l’espace public des usages et des mésusages de l’histoire. Le gouvernement suisse avait eu le courage, il y a quelques années, sous l’effet d’une grave crise internationale, de mandater une Commission internationale d’experts pour qu’ils examinent l’attitude des autorités et des élites helvétiques face au national-socialisme. Une fois publiés les résultats –affligeants à bien des égards, mais nuancés- de ces travaux, le monde politique n’a en revanche pas eu le courage d’en débattre pour l’avenir. Aussi la persistance de la diversion des mythes et du folklore chaque 1er Août constitue-t-elle un parfait, et regrettable, mésusage de l’histoire.


Tous les commentaires
J'apprends quelque chose grâce à vous : natif de Genève (enfant, je faisais les parades de lampions dans mon école de Chêne-Bourg), le mythe de l'alliance entre Uri, Schwytz et Unterwald était indéboulonnable et acquis dans l'esprit des Suisses (et des expatriés français comme moi). En fait, 1291 a remplacé 1848. Mais le plus terrible dans cette affaire, c'est effectivement l'appropriation de la fête nationale suisse par l'extrême-droite. Remarquez, on connaît aussi cela en France (plutôt le 1er mai), mais le 14 juillet aurait pu être remplacé par le 4 août qui a vu la suppression des privilèges (une véritable révolution plutôt que de prendre la Bastille où étaient enfermés 7 détenus et un 1 fou !). Je sais au moins que l'Escalade du 12 décembre ne sera jamais remis en cause à Genève.
L'Escalade, comme fête populaire, et masquée, substitutive du Carnaval en terre protestante, sans doute pas. Mais la fête "nationale" officielle de la République et Canton de Genève ne vaut pas mieux: c'est en effet la Restauration, du 31 décembre 1813, qui commémore le retour de Genève à une indépendance bientôt helvétique après que les troupes autrichiennes aient remis le pouvoir aux quelques familles patriciennes qui en avaient été privées sous l'occupation française. C'est encore une fois la célébration de l'indépendance sans la démocratie. Une fête conservatrice invraisemblable fêtée par un quarteron de militaires et de réactionnaires, avec les autorités officielles, en présence de badauds attirés par les coups de canon et les costumes. Tout cela dans une ville qui accueille pourtant des organisations internationales vouées en principe à la paix et à la démocratie. On croit rêver. Mais tout le monde s'en fiche: avoir congé le 31 décembre, c'est bien normal, et cela ne peut être évidemment lié qu'à une tout autre raison! Encore un mésusage de l'histoire qui a de beaux jours devant lui! Charles Heimberg, Genève