Incarnation
C'est une croyance qui, à force de répétition, a acquis la force d'une évidence. Sous la Ve République, l'élection présidentielle est une affaire d'incarnation. S'incarner, cela se prépare, on s'y efforce, on s'y emploie pendant de longs mois. Ce n'est pas chose aisée : cela relève autant de la mue que d'un long entraînement. Certains bombent le torse, d'autres ralentissent le pas. -Celui-ci, qu'on avait connu volontiers blagueur et souriant, se compose en toutes circonstances une mine de croque-mort, confondant incarnation et enterrement. Nicolas Sarkozy aurait transgressé cette loi de l'incarnation présidentielle. Langage, gestuelle, physionomie, toute sa personne serait en contradiction avec l'image que l'on se fait d'un président. Mais quelle est cette image fatale ? Nul n'est en mesure de le dire. Depuis le général de Gaulle, l'incarnation présidentielle a connu bien des vicissitudes. Mais soyons francs, à chaque nouvelle échéance, on se frotte les yeux : lui, président ?
Le corps du roi serait double, se plaît-on à répéter après Kantorowicz. Le roi posséderait un premier corps terrestre comme tout un chacun et un second, politique celui-là, symbolisant la continuité constitutionnelle. Il s'agirait donc moins d'incarner une fonction que de se dédoubler, si l'on s'en tient à la métaphore, de forcer sa nature pour acquérir une seconde nature, un corps magnifié par la fonction. Le corps du président serait pour ainsi dire un corps « augmenté », dans le sens où l'on parle aujourd'hui d'une réalité augmentée pour désigner un modèle 3D. Barack Obama s'en était approché, accédant pendant sa campagne au statut virtuel d'icône warholienne qui s'est dissipée au premier contact avec le réel. Car il y a loin du virtuel à l'incarnation. Quant au président français, il aurait rétréci, selon The Economist, qui est allé jusqu'à le caricaturer sous la forme d'un bicorne sur deux jambes, sous le titre insolent : « The Shrinking President » (Le président qui rétrécit).
Balzac avait une conception de la physique du pouvoir autrement plus subtile. Loin de s'en tenir à des critères anthropométriques comme la taille ou le poids, il s'est intéressé aux rapports qui existent entre la démarche des monarques et leur style de gouvernement. Dans sa Théorie de la démarche, il invente une stylistique du commandement. Les grands rois, fait-il observer, ont tous été des « hommes de mouvement ». Jules César, Charlemagne, Saint Louis, Henri IV, Napoléon en sont des preuves éclatantes. A l'inverse, « l'habitude de la représentation vicie le corps des princes ; leur bassin se féminise. De là, le dandinement connu des Bourbons ». Balzac s'élevait déjà à son époque contre l'influence corruptrice de la civilisation « qui adultère tout, même le mouvement ! » Que dirait -il aujourd'hui de nos hommes politiques ? Celui-ci compense sa petite taille en brassant l'air avec ses bras, ce qui le fait ressembler à un rameur plutôt qu'à un marcheur. Tel autre soucieux de se donner une stature d'homme d'Etat s'avance pesamment, les épaules en cintre, le pas hésitant. Il rappelle un prélat, pas un prince. Un autre, ayant maigri trop vite, semble flotter dans ses habits trop grands, un coup de vent risque de l'emporter. La seule démarche qui mériterait de figurer dans le panthéon de Balzac est celle de Barack Obama. Personne jusque-là n'a atteint à cette fluidité et à cette aisance de la démarche qui semble pouvoir surfer sur les tsunamis, épouser les cours erratiques de la Bourse, établir un pont entre les monnaies. Balzac aurait apprécié en connaisseur la démarche chaloupée, swinguée, du président américain qui exprime le style ambulatoire de notre époque néolibérale. Dans la tempête financière qui secoue le monde, elle claque au vent comme l'étendard d'un monde flottant.
Car la démarche parle ; en tout cas, elle signifie. C'est une sorte de danse des abeilles dont on n'a pas encore déchiffré les figures, les signes, le rythme. Balzac s'émerveillait de la « prodigieuse éloquence de la démarche ». « Tout mouvement saccadé, disait Balzac, trahit un vice ou une mauvaise éducation. Croyez-vous que l'homme dont l'apparition calmait le peuple en fureur arrivait devant la sédition en sautillant ? » Un argument qui ne plaide pas en faveur de la réélection de Nicolas Sarkozy.


Tous les commentaires
VIVE la désincarnation!!! supprimons ce jeu de rôle, qui nous ruine! abêtit, détruit la politique et les idées!revenons a des pratiques,plus démocratique!! à un vrai régime parlementaire!!! arrêtons ce simulacre de combat, redevenons de vrais républicains,cessons de jouer a cette gigantesque imposture ,cette pitoyable mascarade pour désigner un clown et un clone de roi!!!!!