"It's the autonomy, stupid!" Ou comment peut-on être autonome…
"Now is the winter of our discontent", Donc voici l'hiver de notre déplaisir... (Shakespeare, Richard III, trad. Fr.-V. Hugo). Et pourtant, sous les auspices de l'autonomie nouvelle, les lendemains s'annonçaient ensoleillés. Enfin, des perspectives de grandes victoires sur les universités mondiales apparaissaient à la portée d'une délibération de conseil d'administration. On finissait même par se demander pourquoi la France avait tant attendu. Comme l'affirmait doctement Jamil Salmi qui suit pour la Banque mondiale les questions liées à l'enseignement supérieur, interrogé par Philippe Jacqué, "il [...] paraît en effet évident qu'un chef d'établissement puisse maîtriser le plus d'éléments possible de son établissement, que ce soit en matière de politique scientifique, de recrutement et de gestion des universitaires ou de recrutement des étudiants". Le rapport Aghion est venu depuis renforcer cette "évidence" à coup d'imparables graphiques venus tout droit de Shangaï, ce vent du changement qui doit souffler sur les universités françaises pour les faire entrer dans la modernité concurrentielle.
Alors bien sûr, il faudra dépasser "les préjugés [...] l'apport du privé est nécessaire. Qui, en dehors de la Suisse ou des pays scandinaves, a encore assez de moyens pour financer ses établissements exclusivement via des fonds publics ? Ce qui est important, c'est que les financements, via des entreprises ne détournent pas la politique de formation et de recherche des universités. Cela passe par des institutions fortes, à même de résister au privé". Ici, il faut inviter chaque universitaire à se frapper le front d'étonnement, un étonnement qui doit, les effets sont prévus par la Banque Mondiale, Philippe Jacqué, Valérie Pécresse tous trois experts reconnus, laisser la place à un sourire béat et à une exclamation, en anglais car désormais la recherche mondiale a une langue : "It's the autonomy, stupid!". Comme l'a parfaitement compris Mary Beard, professeure de Classics à Cambridge, en écoutant 'Two Brains' Willetts, un député conservateur suivant la question des universités, - malheureusement, faute d'informations, nous ne sommes pas en mesure d'affirmer si cette universitaire britannique s'est frappée le front et a souri - derrière le joli euphémisme, se cache un principe trivial. L'autonomie, c'est "find your own money - no more from the government". Avec la clé, la suppression des enseignements non rentables comme la paléographie.
Avec le crédit impôt recherche, "le dispositif le plus ambitieux pour la recherche dans le monde" comme le rappelait notre glorieux président (depuis la loi LRU, cette formule pouvant prêter à confusion sous le clavier d'un universitaire, précisons qu'il s'agit de Nicolas Sarkozy), nul doute que la France est en train de combler son retard. Cette disposition permet aux entreprises de bénéficier d'un crédit d'impôt de 30% sur l'ensemble de leurs dépenses de recherche et de développement avec une limite de 100 millions d'euros. Pour 2009, le coût global pour le budget de l'État représenterait 3,5 milliards d'euros (nota bene : avec 500 millions d'euros, il est possible de rétablir une véritable année de stage pour les enseignants stagiaires). Ses effets sur la recherche ont été analysés dans un Rapport d'information déposé le 2 juillet 2009 par la Commission des Finances, de l'Économie générale et du contrôle budgétaire et présenté par son rapporteur général le député Gilles Carrez. On y apprend que le secteur bancaire et les assurances en ont été les premiers bénéficiaires (18% du total). En effet, sur les conseils de l'OCDE, relèvent de ce dispositif les dépenses de recherche liées aux logiciels, aux modélisations mathématiques liées aux produits financiers... Seuls les esprits retors en concluraient que le crédit impôt recherche a sponsorisé les outils en partie responsables de la crise et que ce financement privé détourne les recherches. En ne disant rien d'autres effets pervers et des fraudes fiscales.
Dans le contexte d'une privatisation des universités, la comparaison entre les États-Unis et l'Union Européenne prend tout son sens. Elle est l'un des points importants du rapport d'étape remis par Philippe Aghion. Aux premiers qui consacrent 2,9% de leur PIB à l'enseignement supérieur et à la recherche s'oppose la seconde qui affiche un modeste 1,4%. Une lecture rapide pourrait amener à conclure qu'une augmentation de la dotation globale des universités françaises est indispensable. Il n'en est pourtant rien car le taux américain doit être décomposé. Dans un rapport de 2006, l'OCDE rappelait que les 2,29% environ du PIB consacré à l'enseignement universitaire se décomposent en 1,22% pour le système public américain, contre 1,13% en France. Or, comme le souligne James K. Galbraith (L'État prédateur. Comment la droite a renoncé au marché libre et pourquoi la gauche devrait en faire autant, Paris, 2009, p. 160), "des institutions pleinement publiques dominent le secteur dans la quasi-totalité du pays". L'autonomie tant vantée n'a donc pas d'autre finalité que de renforcer le financement privé des universités, incluant une volonté nette de susciter la création d'institutions universitaires privées, et de substituer au financement public pérenne un financement privé sur projet. Avec à terme, en outre, une réorganisation de la carte des universités françaises, où le sud, la région parisienne et l'Alsace trôneront sur un désert français, comme cette réalisation prospective pour 2020 le montre.
Philippe Jacqué (Le Monde, jeudi 28 janvier 2010), a raison d'écrire que "le modèle étranger éclaire la réflexion en cours". La situation que connaît aujourd'hui le King's College de Londres fournit un exemple saisissant. Le manque de financement entraîne la suppression de 22 postes en Arts et Humanités. La justification se passe du moindre commentaire : "The aim - so the internal document says - is ‘to create financially viable academic activity by disinvesting from areas that are at sub-critical level with no realistic prospect of extra investment'", ce que Mary Beard traduit par un "if you are not making money - bye bye". Éclairant, non ? Décidément, "l'hiver de notre déplaisir" ne sera pas "changé en glorieux été par ce soleil d'York" que constituerait l'autonomie. Alors, à quand un changement de temps ?


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Merci. Triste temps pour les sciences humaines. Et je me souviens d'un temps, pas si lointain, où la France était une référence dans le monde entier justement pour ces sciences humaines
@ Marie Lavin
Nous avons quitté enfin le camp des débiles ,le camp des "sciences humaines ",pour joindre le camp des compétents ,celui des sciences (les vrais )....
Le camp de l'orthographe est en revanche déserté.
l'ortograf ,c'est la science des ânes ..Le fonds de commerce invendable de facs de lettres .
Mon pauvre alcyme, il y a longtemps que je ne réponds plus à vos imprécations infantiles. Mais là, pris au hasard de ma mémoire, voici quelques "débiles" qui nous valaient le respect : Levi-Strauss, Leroy-Ladurie, Le Goff, Duby, Derrida, Foucault, Lacan, Bourdieu, Balandier, Braudel, Chaunu, Chastel, De Certeau...Et vous noterez que leurs bords politiques sont variés.
Il en reste d'ailleurs et beaucoup, mais c'est pour demain qu'on doit s'inquiéter.
@ Marie Lavin
La plupart ,des mauvais ,que vous citez plus haut (à part leroy ladurie ) ,ils ont fait rigoler tout le monde dans le bouquin de Sokal et Bricmont ..Surtout notre ami Lacan ,et son baratin bavardo scientifique ,qui confond 1/x et ln(x) et l'exponentielle .
But nouveau des "universités" * :
to create financially viable academic activity
créer des activités académiques financièrement viables.
Comment ?
by disinvesting from areas that are at sub-critical level with no realistic prospect of extra investment'"
En se désinvestissant de domaines qui sont sous le niveau critique (car) sans perspective réaliste d'investissements (de firmes etc.)
Conséquence : suppression de 22 postes en Arts et Humanités au King's Collège de Londres.
Les sciences humaines la littérature et plus généralement les arts vont-ils devoir passer dans la clandestinité ?
Restons chez Hugo, n'est-ce pas ? N'était-il pas prévu, m'avait-il semblé, dans le programme de campagne du prince-président (répétons-le : je reste chez Hugo), que les études classiques (latin, grec...) n'avaient pas forcément à être supportées par l'Etat et que ceux qui souhaitaient tout de même s'y engager (non mais des fois l'oseraient-ils pendant qu'on leur suggérait de cesser immédiatement ?...) se devraient d'en assumer la charge à leurs risques et périls et selon leurs moyens (à travailler plus égal, salaire égal... sans plus, mais il y en a qui sont plus ego que d'autres)...
En France, où les études artistiques ne sont pas véritablement inscrites dans le calendrier scolaire du primaire comme du secondaire, elles sont, généralement, soit du ressort des municipalités (écoles de musique et de danse notamment), soit d'associations (arts plastiques...), dont le statut même n'est pas, en soi, la garantie d'une filière complète ni constante. Ces entités sont ajoutées à la formation initiale assumée par l'éducation nationale (financée dans l'ensemble par les contribuables : l'école privée n'est elle-même qu'en partie privée et... privée de quoi au juste ?), tout autant qu'elles entraînent, de fait, la présence d'une sélection par l'argent (de la même manière que les théâtres à la charge des cités, particulièrement en matière d'art lyrique, sont régulièrement utilisés par 5 % de la population et soutenus par l'ensemble des contributeurs, au moins via les diverses taxes (sur cette question, cf. les travaux du regretté Jean-François Godchau, université Paris X-Nanterre), et cela même si l'on aspire à considérer que la regrettable Star Ac' est une référence de premier plan en matière de formation artistique.
Cette sélection risque même d'aller nettement en s'agravant car, pour nombre d'élèves, l'unique accès aux arts passe exclusivement par le peu de temps que leur consacre l'école ; ici, la pratique pourrait, à très court terme, disparaître au profit d'un parler sur l'art en lieu et place d'un savoir-faire artistique, même a minima. Delà aussi, un risque rapide de perte de mémoire (sinon celle d'une culture tout entière), où le goût joue - spécialement du point de vue de toute "hiérarchie" diachronique comme, par ailleurs, de la discrimation esthétique qui, elle-même, participe bien plus de l'identité que, par exemple, un hymne, pour un authentique footballeur - un rôle qui n'est pas anodin dans la formation de l'individu, d'autant plus qu'il va de pair avec la disparition possible de l'enseignement de l'histoire dans certaines sections des lycées.
Un souci demeure pourtant. Si l'on supprime l'histoire et son volet lié à la pratique artistique, on risque fort d'oublier dans les décennies à venir l'existence même du prince-président et de ses célèbres discours à l'emporte-pièce, si bien dignes d'un quelconque Créon, et rédigés par d'autres que lui qu'on paie pour ce faire. On pense qu'il ne saurait y consentir car si l'on oublie le tâcheron on se souvient du maître - et l'on sait trop, là-dessus, la capacité à s'engorger de bons mots, surtout lorsque la cible n'est pas en état de répondre, sauf à sérieusement manquer de tact ; heureusement, il sait également que pour tout intellectuel, l'éthique réclame qu'on soit entre gens de compagnie et que l'on dispute d'idées ; peu importe si "L'Honnête Homme" n'est pas de mise pour qui entend dicter sa loi à un pays entier - ensuite, l'art (entendons plus généralement la culture si l'on ne veut pas prendre en compte les aspects plus techniques qu'impose toute pratique artistique ou encore, notamment l'importance du rôle de la main : voyez Leroi-Gourhan) est, qu'on le veuille où non, ce qui reste quand on a tout oublié... Encore faut-il, soit, avoir une culture ante posée (que l'argent ne saurait suffire à acquérir, désolé...), soit, avoir une culture tout court (et le rôle de l'école est notoirement posé ici : pensons que même la mathématique s'étudie ici en français, ce qui pourrait convoquer jusqu'au-delà de Corneille lui-même. Diantre !), soit... ne pas envisager l'oubli... or, si l'on en juge d'un certain appel récent dans un procès retentissant où il intervint un temps, le prince-président serait, aurait pu écrire Hugo, spécialement rancunier (ce que ne l'en fait pas sortir autrement grandit).
À défaut d'oublier : supportera-t-il d'être oublié ?