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Jo Dalton et la Vestale
JoDalton et la Vestale
Chacun s’en est aperçu, notre ersatz de président n’est pas dans la réalité ; il campe dans ses fantasmes, satellisés autour d’un fantasme central de toute puissance narcissique… Au risque de nous enliser dans un magma visqueux politico-psychologique, nous allons tenter d’éclairer un peu ceci. Le besoin s’en fait sans doute sentir puisqu’une commission de très sérieux « psycho-machin-chose », a été mise en place et tente d’apporter un éclairage « psychologique » sur les comportements du président… Je gage d’ailleurs que les conclusions de la dite commission seront on ne peut plus positives… D’ailleurs on s’en fout…
Revenons à notre interprétation que d’aucuns qualifieront de banale voire de simpliste. Les origines de ce fantasme de toute puissance narcissique, nous devons les rechercher au tout début de la vie de chaque être humain. Pendant ses premiers mois d’existence, le bébé, à peine sorti d’une fusion corporelle, vit en pleine fusion psychique, le plus souvent avec sa mère. Ses demandes étant « comblées », le petit humain éprouve l’illusion qu’il satisfait seul ses désirs et se trouve, par conséquent, dans un leurre de toute-puissance. On parle de « narcissisme primaire » à propos de cette période qui représente, au niveau individuel, l'âge d'or, souvent relaté dans les mythes. Le sujet ne se vit pas soumis aux exigences de la réalité mais seulement au "principe de plaisir".
Une question se pose: comment le bébé humain peut-il sortir de cette « bulle » affective de satisfaction immédiate ? Très simplement par le fait que l’enfant se trouve soumis aux exigences de la réalité dans laquelle il se trouve — sa mère n’est pas toujours présente, d’autres personnes s’interposent entre lui et sa mère, son développement physique lui donne prise sur l’environnement et engendre des frustrations…— en bref le « principe de réalité » contraint l’enfant à « sortir » de son narcissisme primaire et d’investir des « objets » extérieurs à sa propre subjectivité.
Selon Freud donc, le développement du moi se réalise par une mise à distance du narcissisme primaire, que le moi aspire inexorablement retrouver — que j’en sois conscient ou non, c’est moi que j’aime le plus ! … (enfin presque toujours) — mais la réalité conduit désormais ce moi à passer par des « objets » extérieurs qui sont le fait d’un « narcissisme secondaire ». Ce qui est perdu entre les deux stades du narcissisme, c’est l’immédiateté de la satisfaction: dans le narcissisme secondaire, l’enfant — mais aussi l’adulte — ne s’éprouve(nt) plus, de manière dominante, qu’à travers l’autre…
Cette évocation — oh combien schématique — de l’émergence de l’humanité en chacun de nous, devrait attirer notre attention sur deux idées générales :
- les fondements de l’être humain — faut-il, une fois encore, le rappeler — ne procèdent pas seulement d’un héritage génétique… cet héritage relativement indéterminé doit être « révélé » et mis en forme par les relations interhumaines dans les premiers mois de la vie et d’ailleurs bien au-delà…
- le dépassement des premières expériences de frustration qui mettent en jeu le narcissisme secondaire, vont s’avérer déterminantes sur la mise en place d’attitudes existentielles fondamentales dans nos relations aux autres et, plus généralement, aux aléas de la vie.
Ainsi, lorsque surviennent des chocs émotionnels violents, des traumatismes majeurs, le sujet peut retirer tout investissement affectif — toute « libido » disent les psy — du monde extérieur ; on se trouve alors en présence d’une forme de schizophrénie. Le névrosé perd aussi un rapport « normal » à la réalité, en ceci qu’il maintient une relation érotique avec les objets par l’intermédiaire des fantasmes. On peut dire que le névrosé remplace les objets réels par des objets imaginaires qui, comme tels, sont entièrement en son pouvoir…
Certes nous sommes tous, peu ou prou, névrosés. Toutefois la différence entre le névrosé — au sens clinique — et l’individu considéré comme « normal », Jean de La Fontaine l’illustre clairement dans la fable « La laitière et le pot au lait » dont voici les derniers vers :
«Chacun songe en veillant ;/ iln’est rien de plus doux:/ Une flatteuse erreur emporte alors nos âmes ;/ Tout le bien du monde est à nous,/ Tous les honneurs, toutes les femmes./ Quand je suis seul, je fais aux plus braves un défi ;/ Je m’écarte, je vais détrôner le Sophi ;/On m'élit roi, mon peuple m’aime ;/ Les diadèmes vont sur ma tête pleuvant:/ Quelque accident fait-il que je rentre en moi-même,/ Je suis Gros-Jean comme devant ».
La différence donc, c’est que vous, moi… considérons le fantasme comme une production de notre imaginaire… production certes influencée par les événements réels… mais nous n’assimilons pas — ou entout cas fort rarement et parfois délibérément comme dans l’art… — les productions de notre imaginaire à la réalité. Certaines personnes si.
Ainsi une femme — appelons là Cecilia — quitte son mari — appelons-le Nicolas — occupant de hautes fonctions. Il est « contre nature » que Nicolas soit ainsi abandonné… Très vite une autre femme, Carla, plus jeune, plus riche, plus belle… remplace Cécilia… Elle chante comme une Sirène et elle va épouser Nicolas… La veille du mariage, quelque chose manque à Nicolas ; Cécilia n’est plus à ses côtés. SMS à Cécilia « Si tu reviens, j’annule tout… » Cécilia ne revient pas… La libido de Nicolas continuera quand même à circuler en boucle : Carla, qu’on se préparait à larguer, fera l’affaire…
Et, le plus étonnant, c’est que Carla acquiesce… elle entre dans la « peau » d’un objet fantasmatique qui transférera à Nicolas la libido de Nicolas, la seule qu’il reconnaisse… Prodigieux semi-conducteur Carla : jamais Nicolas ne sera « Gros-Jean comme devant » ; il ne peut pas l’être. Impossibilité de rupture dans cette autolibidinisation de Nicolas. Combien dans les millions de citoyens qui badent et bavent encore à la vue de Nicolas sont-ils « comblés » par cette fonction de semi-conducteur d’une libido qui laisse, en efficacité moutonnière suiveuse, loin derrière, les Saintes-Huiles… Bêtes… ? Pas plus que d’autres… Ils sont pris dans le circuit d’une autolibidinisation nicolasienne… qui vaut bien celle de Johnny Hallyday ou de Tokio Hotel…
D’ailleurs, lorsqu’un tiers résiste à jouer ce rôle de fantasme conducteur, « Touche-moi pas… tu me salis » celui-ci est aussitôt détruit, anéanti : « Casse-toi, pauvre con… ». C’est ici que la réalité aurait dû survenir. Réalité — je l’ai d’emblée halluciné — sous forme d’un grand coup de poing, écrasant le gros tarin de Nicolas, avec du sang qui gicle et qui pisse. Seule réalité digestible par Nicolas comme réalité. Réalité qui, au bout du compte, passe par le corps lorsque toute autre réalité persiste à se travestir en leurres. Et nos indignations, nos critiques sur les écrans et dans les journaux ne sont-elles pas la réalité ? Pas pour Nicolas… introjecté tout cela… et travesti en fantasmes qui n’ont fait que conforter Nicolas dans sa toute puissance narcissique… Et à le conduire à rejouer la scène du « casse-toi… » mais, cette fois, en abandonnant le beau rôle.
Remake de la scène, vu au zapping de Canal Plus. Au début l’épisode gagne en abjection par rapport à la scène du Salon de l’Agriculture. Cette fois Nicolas visite des groupes de jeunes adultes en cours de formation et notamment un groupe d’esthéticiennes en blouse blanche, en pleine activité. Comme d’habitude Nicolas serre les mains des stagiaires le sourire crispé jusqu’aux oreilles… distribuant des propos d’une originalité étourdissante : « Félicitations… » « Comment ça va ?… » « Vous travaillez bien… » et, tous les deux pas, Nicolas serre la louche de chaque stagiaire qui s’efforce de se montrer à son avantage… Tout baigne… Jusqu’au moment où…
Jusqu’au moment où une stagiaire continue son travail, sans un regard pour la main tendue de Nicolas qui s’avance sourire de plus en plus crispé et s’apprête à prendre la main de la jeune fille. Celle-ci lève les yeux, sans rien dire, et, le visage tendu, recule vivement de trois ou quatre mètres… elle regarde devant elle, dans le vide… Nicolas murmure quelque chose… continue de sourire en esquissant un salut… La stagiaire demeure figée… le commentateur dit qu’elle esquisse un salut… pour ma part je n’ai rien vu de tel… Nicolas toujours contorsionné dans ses sourires finit par s’intéresser à la stagiaire suivante,
Elle en a eu du courage la jeune stagiaire…elle a refusé — rayonnante de vérité — de relayer la boucle libidinale du narcissisme primaire de Saint-Nicolas… Nicolas qui continue son festival de simagrées… avec des regards en coin vers la jeune fille immobile… Si j’avais été là, je l’aurais embrassée ! Je sais il ne fallait pas, sous peine de renouer la boucle… et puis elle n’aurait pas apprécié… C’est dans un inconscient de silence et d’immobilité que la jeune femme a précisément renouvelé le précédent scénario avorté de Nicolas du « Casse-toi pauvre con… », mais cette fois, nous n’étions plus dans le fantasme…
Claude délire, a déjà jugé mon entourage proche… il s’implique alors que l’analyse de la situation demanderait un certain recul… Certes… Mais peut-on disséquer de l’extérieur un événement dans lequel, je dois le dire, j’ai été « pris » ?… Alors, autant être sincère et… faire avec…
Et la distance ? J’ai fait ce que j’ai pu. J‘ai passé quarante-huit heures à rechercher cette séquence, dans les zappings télévisuels. Il fallait que je revoie ce face à face du « casse-toi », digne de Marcel Marceau… J’ai plusieurs fois retrouvé l’avant et l’après de la scène, mais disparue la séquence qui m’intéressait…Censurée ! Ils l’ont tout de même repassée après le premier tour des municipales…Tiens on protège un peu moins le petit homme aux talonnettes ?
S’agissant d’une interprétation, on dispose rarement, en sciences humaines, d’aussi bons critères de validation… Je rappelle à mon entourage qu’il s’en est fallu de peu que je ne devienne psychologue… ce qui d’ailleurs ne serait pas une garantie !
Mais, en supposant que tu aies raison, qu’est-ce qui serait à l’origine des comportements que tu suggères « névrotiques » de Nicolas ? me demande-t-on encore… On ne le saura sans doute jamais… Si nous voulons nous marrer attendons les comptes-rendus de la commission officielle des psycho-machin-chose qui pressurent la quintessence des faits et des dits de Nicolas… Tous les assaisonnements qui nous seront servis, nous les connaissons déjà… inutile de les évoquer… et d’ailleurs ces analyses, si elles sont connues un jour, ne changeront rien à rien.
Ce qui nous importe c’est que se soit manifestée la gardienne d’un feu sacré, — dignité… indépendance…liberté… — une vestale, qui, dans sa situation précaire, sans une parole et par sa seule attitude, a (presque) mis en déroute un personnage prétentieux, grimaçant, avide de pouvoir… Elle a de la classe notre vestale… elle est à cent coudées au dessus de son interlocuteur imposé… Point besoin de gesticulations spectaculaires, point de recours à un langage vulgaire… pour signifier « Casse-toi … pauvrecon ! »
Par souci de symétrie, j’ai tenté d’assimiler Nicolas à un personnage légendaire, fût-t-il redouté… Hélas ne m’est venue à l’esprit que la figure de Jo Dalton… le plus petit et le plus agité des frères Dalton dans les albums Lucky-Luke… En fin de compte c’est très ressemblant… sauf queNicolas existe… vraiment ! Peut-être d’ailleurs l’aurez-vous reconnu… ?
Ce qui, en fin de compte donne un titre qui ne s’invente pas ; il coule de source : « Jo Dalton etla Vestale »…


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L'erreur est ponctuelle, elle peut être corrigée, alors que la bêtise, même si elle n'affecte qu'un domaine restreint de la vie personnelle, est une errance tourbillonnante qui a peine à cesser. Elle est un magma indistinct où le vrai et le faux s'entremêlent, une sorte d'entropie de la pensée où tout se vaut. Pour ce qui concerne la mienne, de bêtise, je crois m'y être un peu habitué. Je sais où elle est et je la reconnais quand elle apparaît. Disons que je vis assez bien avec elle parce que, de toutes façons, elle ne fait de mal à personne. Mais quand je la rencontre chez les autres, et notamment depuis quelques mois, chez ce Président de la République qui a été élu en mai dernier par ses voisins, la bêtise me fascine, je peux rester des heures à la contempler, des jours à la supporter, en attendant le frémissement, l'éclair du regard, qui signalera une hésitation, un arrêt, une suspension de l'acte, un étonnement devant l'obstacle. Un "Tiens, tiens, voyons, que se passe-t-il?" qui marquerait l'amorce d'une pensée critique, d'une posture en surplomb. Mais quand rien ne vient, et que toutes les conduites politiques du plus haut personnage de l'Etat se noient désespérément dans une sorte de mélange politico-psychologique de plus en plus visqueux, alors je me pose la vraie question qui n'est plus celle d'un appel facile à un éventuel égotisme maladif du personnage en question - comme vous semblez le faire, Claude Clanet - mais qui est celle d'une mise en cause essentielle des conditions historiques et idéologiques qui ont rendu ce mélange possible. Comment donc, et pourquoi, le "psy" et le "pol" sont-ils inextricablement confondus aujourd'hui ? À qui cela profite-t-il ?
La bêtise est définie comme un "défaut d'intelligence et de jugement", donc comme une incapacité de mettre entre ce qu'on voit ou ce qu'on fait, une "distance psychologique" fondée sur la raison. Tout comme les bêtes prises dans l'action et les pulsions du moment qui ne peuvent prendre en considération ni les causes, ni les conséquences de leurs actes "…Que veux-tu? c'est peut-être bêtise de croire ce qu'on voit ; mais j'ai cette sottise". Sottise conviendrait peut-être mieux aux comportements que vous décrivez et serait moins insultant à l'égard des animaux qui semblent parfois faire preuve, plus que certains humains, de sensibilité et de discernement dans leurs comportements relationnels… Donc si j'ai bien compris votre question : qu'est-ce qui, dans les sociétés contemporaines, tend à "aliéner" les personnes à l'instant, à les rendre plus ou moins prisonnières des circonstances immédiates… Vaste question qui, probablement, concerne tout type de société, mais que l'avènement — très lent — d'une "effectivité" démocratique tend à révéler, les "citoyens" étant sollicités, notamment par le vote, pour prendre en charge leurs destinées sociales. Il est évident que les écarts entre les possibilités de mise en œuvre des projets de changements proposés par les politiques d'une part, et les attentes des citoyens de l'autre, sont grands. Les uns et les autres ont intérêt à minimiser et même à occulter ces écarts. Les citoyens afin de ne pas détruire un rêve de vie meilleure, les politiques afin de séduire les électeurs. C'est donc sur un contrat tacite de non prise en considération de la réalité, ou, selon vos termes, d'une installation des uns et des autres dans la "bêtise", que se déroulent les rencontres entres responsables politiques et citoyens ordinaires… L'essentiel est dans un ailleurs, où entrent en "résonances" des composantes personnelles qui peuvent renvoyer aux liens affectifs primaires de l'enfance… Ce que j'ai essayé de montrer dans le billet ci-dessus. En définitive, c'est parce que les relations dans le champ du politique sont, le plus souvent, à peu près vides du sens et que les partenaires souhaitent, consciemment ou non, qu'elles le restent, qu'émergent des structures de sens nouvelles, tributaires de ce que l'on peut apporter à l'immédiateté de l'instant… Les situations relationnelles ont horreur du vide…