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UIMM : pour aller au-delà de l’hypocrisie ambiante

Beaucoup de choses ont été dites sur la crise de l’UIMM, souvent dans une belle hypocrisie médiatique, politique, sociale et malheureusement aussi syndicale. Mais essayons de prendre un peu de distance et de regarder, sous un angle un peu plus européen la multiplicité de questions que cette «affaire» nous renvoie.

Tout d’abord, elle nous interroge sur le vaste domaine d’action des patronats. Je vous renvoie à un bout d’une chronique que j’ai signée il y a peu dans le Monde économie (18.12.2007) et où je notais que les patronats en Europe sont caractérisés par deux grandes orientations, « correspondant à la dichotomie entrepreneurs/employeurs : l’action économique pour défendre les intérêts spécifiques des entreprises affiliées d’une part; la représentation, la négociation et l’action sociales, en vertu des relations qu’elles entretiennent avec les salariés et leurs représentants, d’autre part. En Europe, les fédérations britanniques et hongroises se concentrent sur la première activité et refusent souvent d’entrer dans la négociation sociale. La Hongrie reflète assez bien ce qui se passe en Europe centrale, où le patronat est par ailleurs émergent : à la fois divisé entre plusieurs organisations concurrentes – comme c’est le cas en Pologne ou en Lituanie - hésitant sur son rôle : conseil auprès de ses adhérents, lobby auprès des pouvoirs publics, interlocuteur social. Appartiennent aussi au mouvement patronal les chambres de commerce et d’industrie, concentrées sur l’économie et le territoire, et auxquelles l’adhésion est parfois obligatoire comme en France.

 

D’autres organisations patronales couvrent les deux aspects- c’est le cas dans la plupart des pays, et cela vaut chez nous pour l’UIMM et le MEDEF - ou se divisent entre deux groupements, l’un social, l’autre économique, comme cela prévalait en Allemagne ou dans les pays nordiques. L’adhésion est en générale libre et volontaire, sauf en Autriche et en Slovénie où elle est obligatoire, et peut être directe ou indirecte. Enfin, notons à côté du patronat privé l’apparition d’autres patronats que ce soit dans le secteur public –en Allemagne, en Scandinavie, la France avec son emploi public important mais souvent peu exemplaire restant ici très frileuse – ou dans le secteur de l’économie sociale et associative, en pleine expansion.» Au niveau de l’ensemble de l’Union Européenne, tout cela devient assez complexe. Les enjeux sont à la fois la structuration d’un patronat de branche – ce qui est loin d’être acquis partout, et avec toutes les conséquences sur un dialogue social sectoriel –la diversité de la représentation patronale (avec l’émergence de l’UEAPME pour les PME et l’artisanat), la demande de reconnaissance officielle par la Commission (demande sans réponse pour l’instant) du patronat de l’économie coopérative et le rôle du groupement patronal des entreprises qui se prétendent socialement responsables comme CSR Europe. Business Europe, ex-UNICE, la principale association patronale a aujourd’huiM. Seillère à sa tête. Savez-vous que le MEDEF a été jusqu’à présent défenseur d’un patronat européen qui assume sa position d’interlocuteur social que ne partagent pas les Britanniques et d’autres ?

 

Savez-vous aussi qu’en militant pour une politique d’harmonisation, y compris en matière sociale, ce qui le différencie de beaucoup de ses confrères qui privilégient les avantages comparatifs sociaux, le MEDEF se situe sur « l’aile gauche » de ce même patronat européen ? Bien entendu, cette affaire de l’UIMM pose la question de la représentativité patronale, qui « quoique souvent posée en termes feutrés – moins de 50% des emplois couverts dans l’UE - est très disputée. En Europe centrale, les organisations sont encore très faibles et incapables, bien souvent de pouvoir conclure des conventions collectives. Dans d’autres pays le nombre d’adhérents, comme leurs comptes, est tenu secret. Enfin, la bagarre est parfois vive pour prétendre représenter les activités nouvelles ou les PME ». Ici la crise de l’UIMM prend tout à fait son sens car il s’agit d’une affaire qui éclate dans une de plus anciennes fédérations patronales qui avec le temps a agrégé à elles de multiples activités privées de lien entre elles, et qui par ailleurs est soumise à des tensions sans précédents entre grands groupes et PME, les secondes étant souvent sous-traitantes des premiers qui leur imposent à la fois des conditions économiques de plus en plus draconiennes tout en leur enjoignant de s’aligner sur eux socialement parle haut. Au-delà de cet exemple, notons deux importantes évolutions pour le patronat. En se développant, les organisations patronales ont amalgamé souvent de façon factice grandes entreprises et PME, cadres dirigeants, patrons, capitaines d’industrie et représentants des actionnaires sous le concept bien commode d’entreprises dont elles font mine de ne pas relever les contradictions croissantes. Les managers, ce faisant, confisquent l’entreprise à leur profit. Par ailleurs, les glissements de noms des organisations patronales n’est pas neutre. Lorsque le CNPF devient MEDEF en France, que le BDI fusionne avec le BDA en Allemagne, que l’UNICE, au niveau européen, prend l’appellation de Business Europe, l’on assimile l’entreprise aux employeurs, ce qui, bien que communément admis, mérite au moins discussion.

 

Tout cela pour parler de quoi ? De la représentativité patronale. Car, comble du comble, dans les négociations françaises en cours sur la représentativité, l’absurde a été atteint. Les 3 organisations patronales négocient avec les organisations syndicales sur les conditions de la représentativité syndicale et ont refusé de rouvrir le débat leur propre représentativité, qui plus est en obtenant l’accord – du moins jusqu’ici – des organisations syndicales elles-mêmes (faut-il y voir un symptôme supplémentaire de la posture à laquelle semble réduit le mouvement syndical ?). Espérons que l’affaire de l’UIMM permettra de rétablir un minimum d’équilibre et que les patronats français entreprendront eux aussi une révision de leurs représentativité.

 

Notre chronique du Monde Economie poursuivait ensuite sur le parallélisme entre crise des patronats et crise des syndicats. En effet la « double vocation économique et sociale des organisations patronales, leur capacité financière, leur magistère d’influence, et la reconnaissance sans doute inégalée que les entreprises ont trouvé auprès des pouvoirs publics et dans nos sociétés rend leur situation beaucoup plus enviable. Mais les défis n’en sont pas moins importants. Il y a tout d’abord celui de la représentation des PME, qui dans la plupart des secteurs d’activité restent « hors patronat ». Ensuite, celui des mutations économiques qui, au fil des restructurations, externalisations, délocalisations et autres nouvelles concurrences par les prix ou les technologies, menacent l’existence des fédérations sectorielles dans leur homogénéïté– comment définir la métallurgie aujourd’hui ? – ou dans leur capacité à auto-réguler leurs rapports économiques et sociaux: avec la concurrence européenne ou asiatique, la régulation de branche nationale a tendance à devenir secondaire ou

Revenons après cette large fresque sur la question des fameuses indemnités de départ de M. Gautier-Sauvagnac qui a été évoquée, y compris par des membres du gouvernement de manière assez hypocrite. Pourquoi ? Les montants en cause sont plutôt modérés, du moins si on les compare à ce qui se passe dans l’univers des patrons de grandes entreprises. Que le délégué général de l’UIMM soit traité de manière comparable n’a en soi rien de choquant..sauf que c’est la pratique patronale actuelle des indemnités de départ qui a quelque chose de scandaleux. De ce point de vue l’autorégulation prônée par nombre de mouvements patronaux en Europe dont le MEDEF n’a jamais vraiment été sérieusement développée et il y a une certaine injustice non seulement dans les montants mais surtout dans les proportions : deux ans de salaire pour des dirigeants qui ont quelques années d’ancienneté, alors que le meilleur des régimes conventionnels pour des salariés ne dépasse pas quelques mois. Comment justifier ici ce parallélisme des formes ? On ne peut d’un côté célébrer l’entrepreneuriat et ses risques et de l’autre se fabriquer de méga-protections.

 

Et puis comment justifier ces deux poids, deux mesures ? Comment oser prétendre que les indemnités des salariés représenteraient des coûts insupportables qu’il faut absolument réduire alors que l’on se bricole des golden parachutes qui ont dépassé toute limite ? Sans parler évidemment du lien entre les indemnités et les résultats. Que je sache ce lien n’est pas très positif pour des salariés jugés inaptes professionnellement et encore moins pour ceux qui ont commis une faute grave. Le débat n’a pas eu lieu qu’en France. L’Allemagne ou les Pays Bas y ont eu droit. Et c’est un premier ministre libéral néerlandais qui a suggéré d'aligner les salaires des dirigeants sur ceux... du premier ministre du pays (5, 10 voire 40 fois moins élevé).

 

Bref, l’avantage avec les crises, c’est qu’elles sont souvent des transitions vers autre chose et il faut le plus souvent s’en réjouir. La crise de l’UIMM va bien au-delà des questions financières de cette organisation, par ailleurs aussi respectable mais aussi critiquable qu’une autre. Elle impacte le monde patronal dans sa relation à la société, comme dans sa relation avec..lui-même. Comment parler à de multiples parties prenantes de plus en plus exigeantes, à des individus multiples et peu coordonnées ? Comment diriger et se diriger lorsque l’on est plus que jamais confronté à soi-même ?

 

Je ne prétends pas avec ces quelques réflexions avoir fait le tour de la question. N’hésitez surtout pas à me faire part de vos réflexions. Sur ce sujet comme sur bien d’autres, elles nous seront utiles.

Pour finir deux choses. Tout d’abord un petit mot sur l’Association Travail, Emploi, Europe et Société – ASTREES – que nous avons fondé il y a quelques mois en fusionnant l’Université Européenne du Travail et Développent et Emploi. Le projet est ambitieux puisqu’il s’agit de contribuer à reconstruire les fondements du social et à redonner sens à toutes ces mutations du travail et de l’emploi, qui traversent et souvent déchirent communautés, collectivités et personnes au travers du continent européen mais aussi bien au-delà. Nos activités seront multiples – des études à la formation, en passant par les échanges internationaux et l’ingénierie sociale – et nous voulons privilégier trois questions :

- celle de la transformation de la relation salariale dans les entreprises comme dans la société

- celle des territoires comme acteurs majeurs de la question sociale et, espérons le, de la sécurisation des parcours professionnels

- celle enfin des nouvelles interrogations liées au travail : démographie, santé, diversité.

 

Je vous invite sur ces questions à consulter le site www.astrees.org qui va s’enrichir courant mai prochain et d’ici là à aller sur le sitewww.uet.org .

 

Enfin, ASTREES est aussi partenaire de METIS-correspondances européennes du travail,publication en ligne lancée à titre expérimental en 2006 et qui essaie d’aborder les transformations du travail et de l’emploi en Europe sous des anges originaux, fait de controverses, d’analyses, d’actualités au plus près de ceux qui les vivent. Migrations, droit du travail, restructurations, développement durable, responsabilité sociale syndicalisme, flexicurité, conditions de travail : nous ne nous sommes rien interdits. La publication est largement accessible : il suffit de cliquer sur www.metiseurope.eu et de demander à la recevoir régulièrement.

J’aurais l’occasion de revenir avec d’autres collègues d’ASTREES sur tout cela très bientôt. En attendant, vous avez et la parole et la …souris !

Claude Emmanuel TRIOMPHE, cofondateur d’ASTREES, ancien inspecteur du travail

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