Sun.
27
May

MEDIAPART

Connexion utilisateur

Fermer

Le concours général : quelle histoire!

Luc Chatel vient d'affirmer tout de go que le concours général a contribué à "faire de la France un Etat hors norme''.

 

Et le nouveau ministre de l'Education nationale n'a pas craint de soutenir, à la fois, que le concours général est " un symbole magnifique de la pérennité de notre système éducatif par-delà les siècles ", et " un élément clé de cette méritocratie républicaine qui tient tant à cœur au président de la République ".

Qu’est-il donc au juste ? Est-ce une création d’Ancien Régime ? Est-ce un concours emblématique de la République ? Est-ce le résultat d’une résurrection, puis d’une généralisation dans les moments forts ‘’bonapartistes’’ ?

Le plus significatif ( et le plus énigmatique ) se trouve en tout cas en conclusion du discours de Luc Chatel à la remise des prix à la Sorbonne le 3 juillet lorsqu’il a dit ( après avoir admiré la " sélectivité " des différents concours : 154 lauréats pour 14874 candidats ) que le concours général a contribué à " faire de la France un Etat hors norme ".

 

Le concours général a été fondé à partir des dispositions testamentaires d’un chanoine de Notre-Dame, l’abbé Le Gendre, et réservé initialement aux collèges de l’université de Paris. La première distributions des prix eut lieu le 23 août 1747, en présence du Parlement de Paris, sous la présidence de Maupeou, futur chancelier.

Le concours général est supprimé sous la première République, par la Convention, en 1793.

Le concours général est rétabli en 1803 ( sous Napoléon Bonaparte, premier Consul ), pour les seuls lycées de Paris ( qui viennent d’être créés par le même, en 1802 ). Il est étendu en 1864 à l’ensemble de la France par Victor Duruy - ministre de l’Instruction publique de Napoléon III - sous la forme d’un concours à deux étages : les Académies organisent chacune leur propre concours ( dit ‘’concours académique’’ ) suivi d’un Concours Général des départements entre les lauréats des concours académiques ( les académies de Paris et de Versailles gardant leur propre Concours Général ).

 

La troisième République ne supprime pas d’emblée le Concours Général ( même si elle supprime, en 1880, les ‘’concours académiques’’ ). Le Concours général des départements est dans un premier temps maintenu ( ainsi que les deux concours de Paris et Versailles ).

Mais, en 1904, le Concours Général est totalement supprimé, à la suite de polémiques qui portent essentiellement sur le fait qu’il serait devenu difficile à organiser à la suite de la réforme de 1902 ( qui reconnaît pour la première fois la pleine dignité d’un enseignement secondaire moderne - avec ses disciplines ad hoc- aux côtés de l’enseignement secondaire classique ), et qu’il est considéré par certains comme une gêne dans la préparation du baccalauréat ( la préparation intensive des élèves candidats au concours pouvant se faire au détriment des autres élèves ).

 

Le ministre de l’Instruction publique d’un gouvernement de la Chambre bleue horizon, Léon Bérard ( très attaché au secondaire classique et hostile au secondaire moderne ), rétablit en 1921 le Concours Général ( qui est dès lors limité aux classes de premières et terminales, et prend sa forme nationale actuelle, en 1923, par abolition de la distinction entre Paris et la province ).

L’association des Lauréats du Concours Général - fondée en 1922 lors du rétablissement du Concours Général après la Première Guerre mondiale - a joué un rôle de premier plan dans le maintien du concours, lorsque sa suppression fut une deuxième fois envisagée, au début des années 1970.

 

 

On le voit, il est difficile de prétendre que le Concours Général est historiquement emblématique de la République.

On remarquera aussi qu’il est d’abord – historiquement – un phénomène parisien ( lié aux grands établissements de Paris ), tout empreint d’une distinction culturelle mettant au premier plan les ‘’humanités classiques’’.

Le discours latin demeurera jusqu’en 1880 l’épreuve reine. A la rhétorique initiale (discours en français et en latin, pièce de vers latin, version de grec en français) s’ajouteront peu à peu d’autres matières comme les mathématiques dès 1803, la physique, la chimie et l’histoire naturelle en 1830 ou les langues vivantes en 1865 ( non sans mal, car certains qualifieront leurs prix de " prix des bonnes " par allusion aux gouvernantes étrangères chargées dans les familles aisées de leur enseignement ). Il faudra attendre 1981 pour que certaines disciplines technologiques soient introduites, et 1995 pour les métiers du baccalauréat professionnel.

 

 

Finalement, qu’est-ce qu’a voulu dire le ministre de l’Education nationale Luc Chatel en affirmant que le Concours Général a contribué à " faire de la France un Etat hors norme " ? Un pays qui se caractérise par sa prédilection pour les concours ? Un pays de l’excellence dans la distinction ? Un pays – pour ceux qui le prennent en mauvaise part – de " bêtes à concours " ?

Tous les commentaires

Cher Claude, j'ignorais tout de ce concours ...il est intéressant de souligner le signe que constitue la déclaration de L. Chatel. Je ferais quelques hypothèses ... Prédilection des concours dans notre pays, oui, je pense que c'est très fort, prédilection pour cette forme de détection des "meilleurs" par une force centrale, c'est sans doute une part de l'héritage jacobin - la République une et indivisible s'arroge cette fonction de détection de l'élite. Distinction par les honneurs accordés par cette République. Je ne peux m'empêcher de lier ce "signe chatélien" à quelque chose que j'observe depuis des lustres dans certains établissements scolaires : le débat acharné pour savoir s'il faut maintenir ou pas les décorations traditionnelles que sont la distribution des "félicitations", "encouragements", "tableaux d'honneur" aux élèves méritants. Régulièrement des conseils d'administration d'établissements votent le rétablissement de ces médailles en chocolat qui parfois sont supprimées par l'influence d'enseignants mobilisés sur cette affaire. Dans ce cadre, il est à souligner que les concours et autres façons de sélectionner tout en décorant sont soutenus par une vision particulière de la "motivation" : beaucoup pensent encore que la motivation se fait par la compétition (= prédominance de l'idée de classement et d'élimination) plutôt que par la stimulation (= entraînement des gens par le contexte créé entre pairs, effet d'une coopération active autour d'un projet). C'est aussi une façon de concevoir comment "prélever" les meilleurs pour ordonner une certaine hiérarchie. Je pense que Albert Jacquard donnerait un intéressant écho à tout cela....

Excellent, cher Claude...je ne connaissais pas non plus l'histoire du concours général...Le concours général n'est en rien historiquement emblématique de la République et il n'a me pas fait de la France un état "hors normes" Comme le dit Marielle, Albert Jacquart donnerait un écho intéressant à tout cela...Un jour, il s'est pris pour le ministre de l' Éducation Nationale, et il a rêvé qu'il décrétait : -- Préambule : La finalité de l’éducation est de provoquer une métamorphose chez un être pour qu’il sorte de lui-même, surmonte sa peur de l’étranger, et rencontre le monde où il vit à travers le savoir. Moi, ministre de l’Éducation nationale, je n’ai qu’une obsession : que tous ceux qui me sont confiés apprennent à regarder les autres et leur environnement, à écouter, discuter, échanger, s’exprimer, s’émerveiller. À la société de s’arranger avec ceux qui sortent de l’école, aux entreprises d’organiser les évaluations et la formation de leur personnel à l’entrée des fonctions. Il faut que les rôles cessent d’être inversés : l’éducation nationale ne produira plus de chair à profit. -- Article premier : Il faut supprimer tout esprit de compétition à l’école. Le moteur de notre société occidentale est la compétition, et c’est un moteur suicidaire. Il ne faut plus apprendre pour et à être le premier. -- Article deuxième : L’évaluation notée est abandonnée. Apprécier une copie, ou pire encore, une intelligence avec un nombre, c’est unidimentionnaliser les capacités des élèves. Elle sera remplacée par l’émulation. Ce principe, plus sain, permettra la comparaison pour progresser, et non pour dépasser les camarades de classe. Mettre des mots à la place des notes sera plus approprié. -- Article troisième : Les examens restent dans leur principe, sachant que seuls les examens ratés par l’élève sont valables. Ils sont utiles aux professeurs pour évaluer la compréhension des élèves. Mais les diplômes ou les concours comme le baccalauréat sont une perte de temps et sont abolis. Sur tous les frontons des lycées figurera l’inscription : " Que personne ne rentre ici s’il veut préparer des examens. " -- Article quatrième : Les grandes écoles (Polytechnique, l’ENA...) sont remises en question dans leur mode de recrutement. La sélection, corollaire nécessaire de la concurrence, et qui régissait l’entrée dans ces établissements, ne produisait que des personnalités conformistes, incapables de créativité et d’imagination. Pour entrer à l’ENA, des jeunes de vingt-cinq ans devaient plaire à des vieux de cinquante ans. Ce n’était pas bon signe. -- Article cinquième : Les enseignants n’ont plus le droit de se renseigner sur l’âge de leurs élèves. Les dates de naissances doivent être rayées de tous les documents scolaires, sauf pour le médecin de l’école. Il n’est plus question de dire qu’un enfant est en retard ou en avance, car c’est un instrument de sélection. Chacun doit avancer sur le chemin du savoir à son rythme, et sans culpabilisation ou fierté par rapport aux camarades de classe. Par contre, un professeur a le devoir de demander à l’élève ce qu’il sait faire pour adapter son enseignement, éventuellement programmer un redoublement. Le redoublement est d’une réelle utilité s’il n’a pas de connotation de jugement. -- Article sixième : Chaque professeur sera assisté d’un professeur de philosophie. Il faut en effet doubler l’accumulation des connaissances d’une approche par les concepts. Il faut en particulier passer par l’histoire des sciences, re-situer les connaissances par rapport aux erreurs historiques d’interprétation des savoirs. Il faut que les élèves aient conscience des enjeux politiques qui se cachent derrière le progrès scientifique. On pourra rester quelques semaines sur un même concept, plutôt que de saupoudrer du savoir dans chaque cours. -- Article septième : Le travail des professeurs par disciplines est annulé au profit du travail en équipe. La progression du travail des classes ne doit pas être perturbée par des impératifs de programme. -- Article huitième : Chaque personne disposera dans sa vie, vers la fin de la trentaine, de quatre années sabbatiques afin de faire le point, se réorienter, apprendre d’autres choses. Chacun a le droit de vouloir changer de métier ou de vocation, parce qu’il n’est pas évident de se déterminer définitivement à dix-huit ans. -- Article neuvième : le ministère de l’Économie ne dictera plus ses besoins au ministère de l’Éducation. Dorénavant, le ministre de l’Économie donnera tous les moyens nécessaires à l’Éducation nationale pour réussir sa vocation. Albert Jacquard,

Un de mes anciens professeurs m'avait expliqué à l'époque le système de correction des copies. Il faut savoir que seuls les professeurs pouvaient choisir "qui irait ou pas" (et ce, dans une certaine limite par établissement et par matière : six, si je ne m'abuse). Comme ne pouvaient être honorés de cette haute récompense que "les meilleurs des meilleurs des meilleurs, chef ! oui, chef !" (certaines années, le premier prix n'était pas décerné pour "niveau insuffisant"), les compositions des candidats étaient triées dans un premier temps. En version et thème latin ou grec, l'équipe en charge de la première étape arrêtait la correction à la deuxième faute sérieuse : la course s'arrêtait là. Les travaux des survivants, qui n'étaient plus très nombreux, étaient alors corrigés de la façon la plus minutieuse qui soit, puis appréciés en fonction de nombreux paramètres comme le style, l'utilisation de la bonne forme des mots suivant l'époque et autres subtilités... Deux prix et six accessits par ordre dégressif des mérites récompensaient alors les lauréats. L'organisation pouvait féliciter les enseignants pour la prestation d'ensemble des candidats qu'ils avaient présentés, suivant le nombre de finalistes admis à participer à la deuxième étape de la correction. "Avoir été présenté au Concours Général" seulement était un label honorifique qui m'a toujours fait penser au Salon de l'Agriculture... (sans doute ai-je perdu trop de fois en finale...). Bref, de bons souvenirs quand même... pour la jeunesse !

Le système des concours n'a rien de républicain : il servait déjà dans l'Empire chinois au 7e siècle de notre ère. Il permet effectivement une sélection au mérite par une haute administration. Mais ce mérite peut correspondre au pire des conformismes, suivant le contenu et l'esprit des programmes proposés Notre nouveau ministre ferait mieux de discuter sérieusement des nouveaux concours qu'il veut organiser pour le recrutement des enseignants - pour des raisons budgétaires, il veut publier les décrets prévoyant ces concours en catimini à l'été et supprimer en 2010 14 000 postes de professeurs stagiaires - plutôt que faire diversion sur un concours purement honorifique. Jacques Stambouli, enseignant chercheur.

Merci Claude pour ce rappel précis et détaillé. Je l'avais passé comme un exercice de style (mathématique) mais que j'avais trouvé amusant. Cela n'engageait à rien et cela ne vous apportait quasiment rien si vous l'aviez. Purement un exercice intellectuel. OK, un jeu que partageait peu de mes camarades de l'époque mais sur lequel personne ne glosait (années 1980). Je l'ai eu modestement mais cela n'a rien changé. Je voulais être ingénieur, le circuit d'inscription était effectué et j'ai refusé poliment les sollicitations. En même temps, une de mes camarades, un peu moins bien notée dans le cadre de la scolarité des années 70-80, a cartonnée au concours général. Le formalisme de l'enseignement des mathématiques tel qu'il était enseigné à l'époque ne lui allait pas très bien. En fait, elle était bien plus forte - tout en ayant probablement moins de connaissance globales - que l'enseignant mais s'adaptait "moyennement" au système. Pour elle ce fameux concours général fut un tremplin. C'est aujourd'hui une mathématicienne mondialement renommée. Tout cela se passait dans un lycée mixte, à cheval d'une banlieue qu'aujourd'hui on baptiserait de pourrie, de Zxx, ... Lorsque cette jeune fille, dont les succès scolaires avaient déjà créé des vagues de jalousie machiste dans son quartier, eu le concours général, un déclic s'opéra dans toutes les mentalités, du coté riche comme du coté pauvre du quartier. Ses parents n'avaient pas les moyens, tout le monde mis la main à la pâte, et il faut le reconnaître les plus pauvres furent proportionnellement les plus généreux. Je m'arrête là mais c'est un exemple vécu où le concours général a été un tremplin. Ne détruisons pas tout, ne dénigrons pas tout, réfléchissons

Je suis d'autant plus d'accord pour que nous réfléchissions que j'ai été aussi ''présenté'' au concours général de philosophie ( alors que j'étais dans une école normale d'instituteurs et que mon milieu d'origine ignorait totalement cela et certaines perspectives); et qu' il est vraisemblable que je n'aurais jamais songé à être agrégé de philosophie sans cela. Il reste que l'on peut sans doute considérer que l'accent particulier mis dans notre pays sur les concours d'excellence de toutes sortes ne va pas de soi ( et a selon toute vraisemblance aussi un certain nombre d'effets pervers ) que l'adjectif ( indu ) ''républicain'' permet de ne pas interroger.

Vous ne nous dites pas, cher Claude Lelièvre, si vous avez eu un prix à ce concours général de philosophie ni si vous en avez tiré l'excellence dans la distinction ou bien la "bêtitude" à concours...

Je n'ai pas eu de prix, mais l'un de mes condisciples a eu un accessit . Par ailleurs, chère Anne Autiquet, je suis toujours partagé entre l'excellence de la distinction ( des autres ) et la ''bétitude '' de ( certains? ) concours.

Bêtitude ou béatitude ??? Pour la question finale, je réponds 1) et 3).

L'important , il me semble que c'est toujours un socle commun de qualité , réfléchi et mis au point par une représentation nationale , pour l'instruction obligatoire , et des concours pour éviter le clientélisme dans les recrutements de fonctionnaires . Mais comme en sport pour aller jusqu'au bout de soi-même , pourquoi pas des concours individuels et collectifs...

Un excellent historique qui remet sainement les choses à leur juste place.

Merci pour ce petit cours sur le concours. C'est toujours excellent de connaître l'histoire depuis le début. Moi qui peut m'enorgueillir d'un Premier Prix au concours général de.... Dessin, je me souviens de la manière dont ma matière (peu sérieuse) ne m'a pas permis de jouir de cette distinction. Mon expérience en la matière, ma permis de me rendre compte, encore une fois que je ne faisais pas partie du groupe. Une troupe de lauréats du Concours Général, c'est un groupe très nombreux qui se retrouvent dans des salons annexes du Ministère de l'Éducation et qui est reçu par un sous Ministre qui fait un discours assez niais, et pas aussi intelligent que cela devrait... j'ai du ricané comme un adolescent que j'étais, avec un premier prix philo, sur tous les bourgeois endimanchés et coincés qui se regroupaient devant le buffet. J'ai reçu des cadeaux , un dictionnaire Larousse en trois volume sur l'art, avec inscrit en lettre d'or "concours général" deux trois monographies de petits formats assez ennuyeuses, une médaille d'argent de la ville de Paris (envoyé par la poste) et un billet d'avion aller et retour pour Nice dont je n'avais rien à faire. Je n'ai pas adhéré à l'association des lauréats, et j'ai refusé de répondre à un questionnaire de sociologie qu'un certain Bourdieu dirigeait à l'époque (la personne que j'ai eu au téléphone m'avait paru être un fonctionnaire de la préfecture de police, c'est fou ce que l'on peu se tromper). Bref le problème du discours du Ministre, c'est surtout que ce gouvernement ne croie pas au mérite Républicain, ne croit pas à l'intelligence et au succés des élites issus du savoir. Ce qui fait la France un pays hors norme c'est la gaspillage de tous ces cerveaux disponibles.... La finance, le profit, le marché, le veau d'or qui a statue, en France depuis 1983, ne s'intéresse qu'au premier prix d'économie, non? Pol

Merci pour cet historique. Oui la France est un pays hors-norme, les excellents y sont excellents certes mais elle laisse de côté une grande partie de sa jeunesse qui n'atteint pas un niveau suffisant pour entrer correctement dans la vie professionnelle.

A croire que Luc Chatel, spécialisé dans la consommation mais pas encore familiarisé avec l'éducation, a confondu le "concours général" ancien régime avec le "concours général agricole" nouveau régime, lequel fut bien créé par la IIIème République pour récompenser chaque année par catégorie de produits les meilleurs représentants nationaux de nos campagnes, comme : beurres, crèmes, cancoillottes, laits, yaourts et fromages pour les produits laitiers. http://www.cga-paris.com/

Newsletter
Je m'identifie