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Des sénateurs pédagogues?
Consultée par le ministre de l’Education nationale sur les nouveaux programmes du primaire, la Commission des affaires culturelles du Sénat a rendu son verdict le 16 avril en n’hésitant pas à statuer sur la question des méthodes. Mais les sénateurs peuvent-ils être compétents et légitimes en la matière ?
La Commission a entendu l’avis de l’Académie des sciences en demandant que les programmes de sciences soient étoffés et en soulignant que cela suppose une refonte de la grille horaire : " la grille horaire des enseignements, bien que non encore publique, risque de consacrer bien peu de temps aux autres matières que le français et les mathématiques ".
Dans une démocratie représentative, il n’apparaît pas illégitime – bien au contraire – que le pouvoir politique ait à juger de la place et de l’importance respectives des diverses disciplines, notamment pour ce qui concerne la scolarité obligatoire ( qui n’est pas de l’ordre de spécialités professionnelles, mais qui doit décider de ce qui doit être acquis par tous les élèves ). La Commission était donc là indéniablement dans son rôle – en définitive politique au sens large du terme ( quel élève, quel homme former ? ).
Il n’en va pas de même lorsqu’elle s’aventure dans des considérations pédagogique, et a fortiori dans les problème de méthodes: " Les nouveaux programmes opèrent une nette rupture de méthodes […]. Ils rappellent cette évidence de bon sens : la maîtrise de la langue passe par des automatismes et ceux-ci se constituent d’abord par l’entraînement et la répétition ".
A propos de bon sens, Jules Ferry lui-même ( si fréquemment invoqué en ces temps rétro ), n’arrêtait pas de s’en prendre – lui – à la pédagogie de " la discipline mécanique de l’esprit ". Et il n’hésitait pas à prendre pour cela en exemple l’enseignement ‘’basique’’ par excellence, l’apprentissage de la lecture : " Les hommes d’ancien régime dans l’enseignement primaire sont un peu surpris de ce que nous entreprenons ; ils sont même un peu choqués ! Mais, disent-ils, est-ce que, autrefois, avec les anciennes méthodes, avec le programme restreint à lire, à écrire et à compter, on ne faisait pas des élèves sachant bien lire, écrivant correctement, comptant à merveille, comptant et écrivant peut-être mieux que ceux d’aujourd’hui, au bout d’un an ou deux d’école ? Cela est possible ; il se peut que l’éducation que nous voulons donner dès la petite classe nuise un peu à ce que j’appelais tout à l’heure la discipline mécanique de l’esprit. Oui, il est possible qu’au bout d’un an ou deux, nos petits enfants soient un peu moins familiers avec certaines difficultés de lecture ; seulement, entre eux et les autres, il y a cette différence : c’est que ceux qui sont plus forts sur le mécanisme ne comprennent rien à ce qu’ils lisent, tandis que les nôtres comprennent. Voilà l’esprit de nos réformes " ( Discours de Jules Ferry au congrès pédagogique desinstituteurs du 19 avril 1881 ).
Par ailleurs on peut être pour le moins surpris des prises de position sans complexe des sénateurs ( en majorité de droite ) en matière de méthodes alors que le programme législatif de l’UMP a garanti " la liberté pédagogique " des enseignants. Sur 30 propositions concernant les enseignements scolaires, la " liberté pédagogique " apparaît en effet en deuxième position du programme législatif de l’UMP, signe de l’importance qui lui est en principe accordée : " Garantir la liberté pédagogique des enseignants en les évaluant sur les progrès des élèves et non pas sur les méthodes utilisées ".
Et, au cours de la campagne pour les présidentielles, Nicolas Sarkozy a commenté cette position de principe on ne peut plus clairement : " Nous refusons d’entrer dans la question de savoir si c’est par des méthodes répétitives, participatives, ludiques ou autres que les enfants apprennent le mieux. Nous pensons que chaque enfant est différent et que les personnes les mieux placées pour savoir ce qui est bon pour lui sont ses enseignants et sa famille. C’est pourquoi nous garantirons la liberté pédagogique des enseignants. Nous évaluerons les enseignants sur les progrès de leurs élèves et non pas sur les méthodes utilisées ".
Quand s’arrêtera cette confusion des genres et des rôles ?


Tous les commentaires
Sébastien Rome Je voudrais d'abord remercier Claude Levièvre de nous (re)donner à lire ce magnifique texte de Jules Ferry. Il fait parfaitement écho à la réaction que j'ai pu laisser sur le billet précédent de Claude Lelièvre (http://www.mediapart.fr/club/blog/claude-lelievre/080408/la-grande-reforme-educative-envisagee-avant-mai-68). Je ne manquerai pas de diffuser ce texte "d'actualité". Toutefois, ceci suscite chez moi une interrogation : y a 'il déjà eu dans l'histoire de l'éducation des recommandations officielles pour un enseignement mécanique ? Ya t'il déjà eu des femmes et des hommes s'intéressant aux apprentissages des enfants (et ayant conduit ces apprentissages) qui ne recherchent pas à atteindre la compréhension par l'expérimentation ? Aussi loin que je me souvienne un Rousseau (qui a peu expérimenté) ou un Wittgenstein (qui fut instituteur, ce qui a influencé à coup sûr sa "deuxième" pensée) n'ont jamais supposé que l'apprentissage ne devait d'abord passer par les méthodes répétitives. "L'entrainement" ne vient qu'après le compréhension et ne peut se substituer à cette dernière. Or, il faut du temps pour faire un Homme comme nous le rappelle Jules Ferry à la fin du XIXième siècle. L'avis de l'Académie des sciences va certainement conduire au pire des scénario concernant cette farce des nouveaux programmes. Chacun (les historiens, géographes, défenseurs des arts à l'école, les "futurologues" défenseurs de l'informatique, les littéraires...) va estimer qu'il est lésé par les nouveaux programmes du fait de la réduction des horaires (http://www.mediapart.fr/club/blog/sebastien-rome/170408/la-reforme-par-la-soustraction-sur-les-nouveaux-horaires) Comme il sera impossible au Ministre de choisir entre les différentes disciplines (toutes sont essentielles) celles qu'il faudra rogner, ni on allègera les programmes, ni on allongera la scolarité en élémentaire, ni on adaptera le collège. Ce sont donc les enseignants qui feront les choix dont le ministère pourra se laver les mains. Il y aura toujours un temps où l'on pourra de reprocher aux enseignants de faire baisser le niveau.
Claude Lelièvre Les commentaires de Sébastien Rome sont toujours riches, intéressants et constructifs, et donnent donc à penser. Celui-ci en particulier pose une question tout à fait de fond, à savoir ( précisément ) comment déterminer ce qui est peut être considéré comme ''fondamental'' ( et/ou ''indispensable'' ) à maîtriser durant la scolarité obligatoire ( qui n'a de sens fort que par rapport à une ''instruction obligatoire'' clairement définie, et cela depuis l'instauration même de l'obligation, sous Jules Ferry ). Comme il n'y a pas de réponse universelle possible à cette question ( ce n'est pas de l'ordre du nécessaire en soi ), c'est à chaque pays de répondre à cette question. Et c'est précisément pourquoi il est légitime, dans un pays appartenant en principe à la sphère de la démocratie représentative, que des politiques s'en occupent, que des représentants de la représentation politique disent leur avis voire tranchent ( en distinguant bien entre le choix de telle ou telle discipline ''fondamentale", et le choix au sein de chaque discipline reconnue de ce qui peut être considéré comme fondamental; tout en ne perdant pas de vue quelles sont les connaissance, les compétences voire les attitudes retenues qui doivent - et peuvent - être maîtrisées in fine ). Cela est du ressort du politique ( collectif) et ne doit pas ( ou ne devrait pas ) être laissé à l'arbitraire privé de tel ou tel enseignant ( ce qui, effectivement, ne peut manquer d'arriver si les choix ne sont pas faits, ou pas correctement, ce qui aboutit immanquablement à des ''décisions'' infaisables- comme le remarque très justement Sébastien Rome ). En revanche, les représentants politiques n'ont pas d'autres légitimité et compétence que politiques et ne devraient donc pas s'immiscer dans ce qui relève du professionnel ( et qui doit être la résultante - individuelle et/ou collective- des confrontations entre professionnels informés et cultivés ), à savoir en particulier - pour faire vite - le domaine pédagogique et a fortiori les ''méthodes''.