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Ombres et lumières sur les violences à l'école

Pleins feux médiatiques et sarkozystes sur des intrusions violentes dans deux établissements de banlieue, à Gagny et Garges. Mais black out sur les violences dans un établissement de Neuilly, qui ont pourtant amené les enseignants du collège André Maurois à exercer ‘’leur droit de retrait’’.

 

 

Dépêche de l’AFP du vendredi 20 mars ( " Neuilly : des enseignants refusent de faire cours pour dénoncer des tensions " ) : " Les professeurs d’un collège de Neuilly ( Hauts–de-Seine ) ont refusé d’assurer les cours pour dénoncer un climat de tension dans l’établissement, notamment après qu’une enseignante eut reçu un courrier de menaces de mort à son domicile, a-t-on appris de plusieurs sources. Deux professeurs, qui ont souhaité rester anonymes, ont évoqué des ‘’actes de malveillance et des agressions verbales et physiques récurrentes’’ depuis plusieurs semaines au collège André Maurois de Neuilly-sur-Seine. Mercredi, une enseignante a également reçu une lettre de menaces de mort à son domicile, ce qu’a confirmé l’inspecteur des Hauts-de-Seine, Claude Michellet. Ce dernier a cependant estimé que la situation n’imposait pas un droit de retrait : ‘’on ne peut pas considérer qu’on est devant une violence extraordinaire’’ a-t-il expliqué à l’AFP " .

Très peu d’évocations de cette affaire dans la ‘’grande presse’’. Et profil bas des pouvoirs publics dans le fief ( ‘’protégé’’ dans tous les sens du terme) des Sarkozy, père et fils.

 

Ce même vendredi 20 mars, une autre dépêche de l’AFP ( " Intrusions dans un collège de Garges-lès-Gonesses " ) : " Jeudi, une bagarre a éclaté devant le collège entre deux élèves. L’un deux a téléphoné à des amis, venus en renfort. Une dizaine de jeunes se sont alors introduits dans l’établissement. Le principal du collège Patrick Cassou a tenté de s’interposer et a été roué de coups. Le procureur a réfuté l’idée d’une ‘’action concertée à l’encontre du principal’’ ainsi que le terme de ‘’bande organisée’’, parlant en revanche ‘’de jeunes qui n’ont pas accès à la culture, aux mots, et utilisent la violence’’ […]. Mercredi, le chef de l’Etat avait annoncé la création d’un délit d’intrusion dans un établissement scolaire, parmi seize mesures répressives pour combattre le phénomène des bandes violentes, suite à l’expédition punitive violente menée le 10 mars dans un lycée de Gagny ".

Ce même vendredi, Nicolas Sarkozy félicite pour son " courage " Patrick Cassou qu’il reçoit à l’Elysée avec une dizaine de professeurs, surveillants et parents d’élèves du collège. L’épisode est à la " Une " de la plupart des ‘’grands médias’’.

 

 

Il faut savoir que ces différences de traitement, et cette focalisation sur les violences scolaires dans les quartiers dits ‘’sensibles’’ datent depuis le début de l’apparition du problème de la violence à l’Ecole dans la sphère ‘’politico–médiatique’’, qui s’est faite très brusquement et que l’on peut dater précisément d’octobre 1990.

Le journal " Le Monde " est d’ailleurs un bon exemple de cette mutation soudaine. Une série d’articles paraissent à la mi-octobre 1990 sur ce thème jusqu’alors inédit. Quelques extraits. " La violence dans les lycées de la banlieue parisienne. Les enseignants rompent la loi du silence " ( 15 octobre ) ; " L’insécurité dans les établissements… Plusieurs centaines de lycéens venus de la banlieue parisienne ont à nouveau manifesté aux abords de l’inspection académique de la Seine-Saint-Denis. A Paris, les élèves du lycée d’Argenteuil ont réclamé des postes de surveillants et d’agents d’entretien supplémentaires, dénonçant la saleté et l’insécurité qui règnent dans leur établissement " (18 octobre ).

Le ministre alors en charge de l’Education nationale – Lionel Jospin – se saisit immédiatement du problème, qui devient dès lors une question politique qui ne quittera plus la scène publique.

Cette irruption soudaine en 1990 de la thématique de la violence scolaire sur la scène politico-médatique s’explique avant tout par le caractère inédit des manifestations des lycéens de banlieue contre " l’insécurité " de leurs établissements scolaires, et par l’ampleur extraordinaire du mouvement lycéen de l’automne 1990 – parti de la ‘’périphérie’’ - qui va marquer les esprits.

Les mouvements étudiants ou lycéens s’étaient jusque là développés à partir des centres villes et des établissements les plus huppés comme la Sorbonne, l’ENS d’Ulm, ou les grands lycées parisiens ( avec le plus souvent des mots d’ordre, dans les années post-soixante-huitardes, contre les différentes figures de la ‘’répression’’ ). C’est dire si cette inversion ( la ‘’périphérie’’ à l’initiative ) et sur un thème inédit ( pour la sécurité et l’ordre dans les établissements scolaires ) fait sensation, en particulier dans le monde des médias. La thématique des violences à l’Ecole développée dans la sphère politico-médiatique en restera très marquée, dans une équivalence : violence scolaire = établissements de la périphérie. Et la problématique publique des violences scolaires s’enkystera là-dessus ( alors qu’il se peut fort bien que ce ne soit pourtant là que la partie émergée de l’iceberg ).

 

C’est d’ailleurs ce que montrent les enquêtes dites de victimation, en particulier l’enquête " ESPAD ", réalisée à l’échelon européen en 1999 et 2003, et menée en France par l’INSERM sous la direction de Marie Choquet. L’étude de 2003 se fonde sur les déclarations de près de 17000 collégiens et lycéens français, âgés de 12 ans à 18 ans dans 400 établissements publics et privés. Ces jeunes ont rempli un questionnaire sur les conduites violentes dont ils avaient été les auteurs et/ou les victimes durant les douze mois précédant l’enquête.

Si l’on analyse les résultats de cette enquête, les deux variables explicatives qui viennent en tête des phénomènes de violences scolaires sont le sexe et l’âge. Et seulement ensuite les résultats scolaires et l’origine sociale ( contrairement à bien des idées reçues, et qui ne sont pas ‘’innocentes’’ dans leurs conséquences…).

Il est amplement établi que les garçons se montrent nettement plus violents que les filles ( même en ce qui concerne les ‘’violences verbales’’…), et que généralement, surtout pour les garçons, les violences augmentent de 12 à 15 ans, pour diminuer ensuite de façon sensible .

Les auteurs de l’enquête ont classé les élèves en quatre groupes pour ce qui concerne leurs niveaux scolaires : moins de 7, entre 8 et 11, entre 12 et 15, et enfin 16 ou plus. On peut ainsi constater que les très bons élèves garçons ( dépassant le 15 de moyenne ) peuvent être statistiquement plus violents que les mauvaises élèves filles ( ayant moins de 7 de moyenne ) en ce qui concerne les coups ( 25% contre 16% ), sensiblement à leur hauteur pour le racket ( 3% contre 4% ) et à égalité pour les actes racistes ( 6% ), même s’ils commettent moins de vols ( 7% contre 14% ).

Comme le résume Marie Choquet, " Les violences sont mieux réparties qu’on ne le croit. Raisonner, par exemple, en termes de mauvais établissements a tendance à caricaturer la réalité et à faire oublier la violence non dite présente dans les bons établissements ".

 

 

Mais cette focalisation à laquelle on s’habitue dangereusement peu à peu ( même si cela ne permet pas de traiter - et pour cause - le problème des violences à l’école dans toute son étendue ) permet de présenter les violences scolaires comme étant ‘’à la marge’’ et le fait de ‘’marginaux’’ ( plus ou moins ‘’étrangers’’ au système scolaire, voire – en message subliminal – à la France ). In fine cela permet aussi et surtout ( à bon compte ) de se porter garant de la restauration de l’ordre scolaire ( sous les espèces –hyperboliques- de ‘’la tolérance zéro’’, ou celles –mythiques- du ‘’sanctuaire scolaire’’ ). D’où l’intervention empressée et privilégiée de Nicolas Sarkozy vers les établissements ‘’sensibles’’, et l’annonce de mesures de politique sécuritaire ( bien venue par ailleurs pour détourner l’attention en période de tension économico-sociale ).

Alors, Neuilly, vous n’y pensez pas…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Tous les commentaires

. Je voudrais pas faire trop dans la flagornerie, mais pour moi, le journalisme participatif, c'est claude lelièvre multiplié par "x"... . Que fout la direction de Médiapart pour susciter la multiplication de ce modèle dans "x" domaines ? . jpylg

Les phénomènes de bandes en France ne sont pas nouveaux. Cela étant ils prennent de l'ampleur depuis 30 avec une démultiplication par trois du nombre d'interpellations de mineurs. Ils se superposent et s'agrégent du reste avec une paupérisation manifeste des quartiers en périphéries urbaines Françaises, qui se constituent de plus en plus en ghettos fermés et vivant repliés sur eux-mêmes d'une économie souterraine largement liée aux trafics en tout genre. Premier mouvement d'ampleur 1978/1981 : Les émeutes des Minguettes à Lyon (les banderoles, lors de certains rodéos autours des forces de l’ordre rappel « La guerre d’algérie n’est pas finie » (sic) -quotidien LE PROGRES de Lyon de l’époque. Deuxième mouvement d'ampleur octobre 1990 : Les émeutes du Mas du Taureau à Lyon, où pour la première fois dans l'histoire Française d'après guerre un mineur de 14 ans, issu d'une union mixte (franco-algérienne) tire avec un fusil à pompe sur toutes les devantures du centre commercial "Le Mas du Taureau" à Vaulx-en-Velin. Tribunal pour Enfants – Lyon. Les grands quotidiens de l'époque Le Monde et beaucoup d'autres ne feront que très peu d'articles concernant ces premières montées de violences urbaines. Le Ministère de l'Intérieur de l'époque fera un chèque de 9 millions de Francs à cette structure commerciale, en guise de réparation, et pour défaut d'efficacité du concours de la force publique. A partir de cette date de très nombreuses entreprises privées, magasins notamment commencent à progressivement se retirer de ces quartiers, les paupérisant encore un peu plus. La première représentation de l’autorité de l’Etat que rencontrent tous ces jeunes sont les instituteurs et professeurs, auxquels il se doivent de mesurer pour devenir des hommes selon leurs propres codes de bandes. Le seul film de cinéma montrant cette montée en puissance du phénomène à l’époque est « Rue Barbare » avec Bernard Giraudeau et Bernard-Pierre Donnadieu. Pour le reste, on se maintient malheureusement dans le non dit, et donc le non traitement le plus absolu qui soit. Circulez il n’y a rien à voir. @ +NEO-

Ce que je trouve particulièrement intéressant dans le billet de Claude Lelièvre , c'est de nous montrer à quel point ces violences sont relatées dans la presse et traitées par le gouvernement différemmet selon qu'elles ont lieu dans les établissements de banlieues ouvrières , RMIstes , chômeuses , "étrangères " , et les établissements de quartiers " privilégiés" . De montrer aussi que ce n'est pas innocent et qu'il vaut mieux pour Sarkosy faire du sécuritaire que de l'égalité . Un grand merci , Claude !

Il y a les violences, et le cas particulier des brimades entre élèves (ou bullying) qui se développent dans tous les milieux, prenant des proportions inquiétantes. Un dossier dans "Sciences Humaines" de février 2008- N° 190.

"violences"qui se développent... bien qu'étant dans un collège très tranquille, je me souviens que le collège est un nid à violences, insultes et moqueries dont on est à la fois les auteurs et les victimes. Tous les témoignages rapportent la même chose. l'élément le plus fondamental de cette analyse c'est que "les violences augmentent de 12 à 15 ans, pour diminuer ensuite de façon sensible." Cela a toujours était le cas à ces âges. Il y a donc, dans l'organisation du collège, quelque chose qui "flatte" la nature...

Est-on en effet si loin, cher Sébastien Rome, ( même s'il y a eu des évolutions ) de ce qu'écrivait Philarète Chasles en 1835 dans la vénérable ''Revue des deux mondes'': "la discipline des collèges rend les enfants cruels et développe en eux les penchants mauvais et féroces de l'humanité. Ces murs de prison, ces longues heures de travail, ce joug de plomb qui pèse sur la jeunesse et comprime son élan, cette jalousie excitée par les concours, le despotisme pour gouverner cette masse tubulente, voilà bien des motifs pour donner à ces jeunes âmes une férocité prématurée".

cher Claude, Merci et non pas merci une fois encore, mais merci. Merci pour moi et pour mes collègues qui ont vécu, qui ont subi la violence verbale et physique. Car je fais partie de cette catégorie d'enseignant. On m'a brisé un jour printanier mon nez. Juste comme cela, par besoin et par envie. Parce que je représentais une insupportable autorité... La police a refusé d'intervenir pour arrêter mon agresseur... Nous avons dû avec l'administration les menacer de porter plainte... pour qu'elle se décide à intervenir. Je vous cite les paroles exactes du préposé au téléphone "un enseignant agressé, mais... ce n'est pas grave..." L'administration, tant celle du lycée, que celle du Rectorat, m'a accompagné dans ce lourd parcours. Malgré la tolérance zéro , dont on nous rabat les oreilles, le procureur a voulu classer l'affaire, ne reconnaissant pas le "caractère organisé de l'agression". J'ai dû me battre, mes collègues ont dû témoigner, les menaces de mort ont été oubliées lors du jugement, on a mis ma parole d'enseignant en doute, celle de mes collègues aussi. J'ai dû insister pour que ma plainte aille en cours. L'élève qui était alcoolisé, a été exclu en toute illégalité, par mesure conservatoire, merci à mon proviseur de l'époque. L'élève a reconnu les faits, majeur, il a été condamné à une peine avec sursis et à une amende, dont je n'ai jamais vu le moindre cent, ni la proposition de la commuer en peine d'intérêt général. Cette histoire bien qu'individuelle a un caractère universel, elle reflète bien ce mépris envers les enseignants, affiché désormais clairement dans la société. Mais elle révèle aussi, et c'est encore plus grave, la difficulté, voire l'impossibilité, à simplement enseigner dans certains établissements. Pour que ce vivent encore mes collègues placés en ZEP, en établissements sensibles et autres, ceux qui ne sont même pas désignés par des sigles, des abréviations ou acronymes qui font dans l'euphémisme, il est impérieux de réformer et de s'intéresser non pas aux conséquences mais aux causes de ce phénomène.

Merci, cher Yohann Chanoir, pour votre témoignage, qui est en quelque sorte pour moi une ''récompense''. Je termine en effet le livre que j'ai consacré à cette question ( "Histoires vraies des violences à l'école'' ) par ces quelques mots: "Il faut en finir avec ''la loi du silence'' et son corollaire, le sentiment de ''honte'', qui isolent, affaiblissent, font retomber sur chacun ce qui devrait être assumé ouvertement et collectivement par tous. Les violences scolaires ne sont pas une maladie contagieuse, et encore moins honteuse. Peut-on enfin en parler librement et sans fausse pudeur ( ou fausse honte) ? Peut-on enfin les traiter sans pathos et sans arrogance d'une part, sans gêne ou réticence d'autre part? C'est tout le pari de ce livre: contribuer à libérer un espace de parole pour que ce sujet soit enfin débattu et traité effectivement, ouvertement et collectivement, à hauteur d'homme"

Je serais très curieux de voir ce qui se passerait si le concept même de "niveau scolaire" n'existait plus. La logique scolaire, notamment au niveau du collège, qui consiste à constamment mettre l'élève face à ses incompétences, est par elle-même porteuse d'une énorme violence.

Il me semble, à moi aussi, qu'il y a là une piste de réflexion qu'il faudrait approfondir.

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A noter pour éviter des commentaires trop à côté de la plaque que les établissements de Neuilly, tant publics que privés, sont fréquentés par un nombre massif d'élèves résidant dans les communes environnantes, pas forcément huppées. De plus s'il y avait eu agression physique d'enseignant je pense que la censure sarkozyenne aurait eu du mal à opérer.

Il est à noter également mon cher beber999 que depuis environ le tout début des années 2000, une espèce d'effet de mimétisme tend à semparer des arrondissements urbains qualifiés de "beaux quartiers", non pas par transfert des populations dites difficiles ou précarisées vous vous en doutez bien, mais parce que la jeunesse de ces mêmes quartiers veut également son lot "d'adrénaline" ainsi que révélée par une enquête réalisée à la sortie des boites huppées du 8ème ardt de Paris et de d'établissements scolaires de renoms, aux abords ou au sein desquels de plus en plus d'actes violents sont enregistrés. Et ça c'est plutôt nouveau, et à bien évidemment dissocier des phénomènes de destructuration aussi complets qu'absolus tels par exemple, que des jeunes de banlieues ou de quartiers défavorisés peuvent en rencontrer, lorsqu'ils sont les seuls durant des années, à se lever le matin pour aller à l'école et que leurs parents et entourage proche n'ont plus d'activité professionnelle depuis des lustres. @ +NEO-

Vincent et Beber : d'accord !

Un livre étonnant :Histoires vraies des violences à l'école de Claude Lelièvre Fayard 2007

Merci pour cette belle mise en perspective historique (et géographique!). Traverser une cour de collège est révélateur du niveau des violences que les élèves s'infligent et que les adultes le plus souvent tolèrent. C'est quelque chose à quoi je ne me suis jamais habituée.

Chère Marie Lavin ( et aussi en écho au commentaire de Verschoore un peu plus haut ): je ne peux résister à retranscrire ici une partie des propos tenus à ce sujet par le philosophe bien connu Michel Serres en 1988: "La récréation a toujours été vécue par mon frère et moi comme un retour à la loi de la jungle; et je peux même dire quelque chose qui a probablement dominé toute ma vie: j'ai expérimenté là, dans la cour de récréation, une telle guerre, une telle violence que, premièrement, j'étais content de revenir en classe lorsque la cloche sonnait, mais que deuxièmement, j'ai trouvé que dans la classe régnait la même violence, à la différence près que, dans la cour, je recevais des coups de poing, et que ,dans la classe, comme j'étais le premier, c'est moi qui dominais"

Sortant justement d'une conférence-débat proposée à Angers par la Fédération des autonomes de solidarité laïque avec le concours de Claude Lelièvre et de Maître Francis Lec, avocat spécialiste de la défense des enseignants agressés ou accusés de violences contre leurs élèves, souvent à tort, je trouve ce "papier" éclairant. Il complète bien cette conférence qui portait donc sur le thème des violences scolaires, "à l'école", commises par des élèves, des proches d'élèves contre des enseignants ou reprochées par ceux-ci à des enseignants à l'encontre des premiers cités. Ayant moi-même eu à traiter de telles affaires d'un point de vue journalistique voici quelques années, j'aurais tendance à accorder à Claude Lelièvre le fait que le changement de géométrie de la question, le moment où l'attitude du gouvernement et des rectorats a changé de façon sensible - vu de ce point-de-vue là et de ce point-de-vue là seulement - remonte bien au tout début des années quatre-vingt-dix, période où ont été créés les premiers "observatoires de la violence en milieu scolaire" dans chaque rectorat. Et ce, sans oublier comme le souligne Claude Lelièvre dans ce contexte, qu'il ne s'agit pas de faire croire qu'on pourra éradiquer un jour toutes les violences, certaines étant constitutives du rapport à l'autre et donc de l'éducation sur le tas, même si ayant lieu aux dépens de soi et des autres, dans des situations où ce qui est contesté par les élèves ou par leurs proches, c'est précisément cette fonction d'autorité dont doit s'emparer le maître s'il entend le rester face au groupe, de façon sereine, pérène, durable. Ces Observatoires de la violence étaient alors, sont toujours chargés de faire "remonter" aussi discrètement que faire se peut des informations locales sur des faits "violents" commis dans l'enceinte ou à proximité des établissements des différents degrés. Il n'est pas anodin de noter que cette institution a précédé par hasard celle des mesures dites "Vigi-pirates", du nom du plan anti-terroriste qui a suivi les attentats de Paris fomentés par des groupes jihadistes clandestins, mesures qui avaient ensuite imposé des précautions accrues contre l'entrée de personnes extérieures dans les écoles, collèges, lycées, contribuant de fait à limiter une partie de ces phénomènes de violences scolaires, en ce qui concerne celles commises par des parents ou des proches d'élèves venant "se payer un prof", ou un chef d'établissement in situ, en rétorsion d'une décision disciplinaire prise contre leur progéniture, décision qu'ils ne supportent pas, car n'accordant pas à l'institution scolaire le droit de dire la loi, ce qui est pourtant l'une des clé du problème. Et une condition sine qua non de leur sociabilisation à venir! Symptomatiquement, j'y reviendrai dans un prochain papier d'édition ou de blog sur médiapart.fr, la premère remarque faite par un retraité de l'enseignement après les interventions de Claude Lelièvre et Francis Lec consistait à dire que dans les années de l'entre-deux guerres, "il y avait moins de violence dans les écoles", alors que les statistiques semblent bien indiquer que leur existence récente interdit de supposer qu'elle soient quantitativement plus fréquentes, alors qu'elles sont surtout davantage - et trés inégalement, comme le montre ici Claude Lelièvre, médiatisées. Le ressenti opposé à la mesure des faits. J'ai souvenir pour ma part d'avoir été obligé de "me battre" contre des proviseurs et des principaux qui cherchaient à éviter toute "fuite d'information" émanant de leurs établissements lors de la commission de tels faits, alors que cela favorise justement les fuites de ne pas mettre à plat les degrés de violence, de ne pas parler librement de la gravité comparée de tel ou tel fait, de l'insulte envers l'adulte aux coups de couteau, par exemple! Il était alors, voici plus de quinze ans, plus difficile de faire "sortir" une affaire de violence dans un lycée que d'enquêter sur le meurtre d'un nourisson par ses parents dans une commune rurale, sujet pourtant déjà difficile à traiter d'une façon non censurée par le simple jeu de la relation journalistique devant s'inscrire dans le respect de la présomption d'innocence des inculpés, même lorsque toutes les preuves convergent. J'ai souvenir aussi de commissaires de police qui me disaient "off the record" que la France d'alors n'était pas plus violente que celle des années cinquante, mais qu'on parlait plus facilement des agressions, viols, cas d'inceste, de pédophilie ou des homicides involontaires ou non que "de leur temps"... Malheur à celui par qui le scandale (l'information) arrive! On jette alors le support avec l'eau du délit. On criminalisait et on criminalise encore le porteur de mauvaises nouvelles, sans avoir l'air d'y toucher! Me Francis Lec a fort bien détaillé durant cette conférence la façon dont plusieurs enseignants ont été victimes d'instructions à charge à partir de faux témoignages d'élèves, qui ont conduit la justice et la police à leur faire subir des traitements trés dégradants, bref, à leur infliger une peine avant jugement, avant confirmation du jugement ou de la relaxe en appel, ce qui est déjà arrivé plusieurs fois en France. Le cinéaste Jean-Pierre Mocky m'a confié le mois dernier qu'il prépare un film sur le thème des victimes, des vies démolies par la rumeur, par le crédit croissant accordé à des enfantillages, à des bruits, et à l'opposé, à la difficulté dans laquelle sont certains groupes ou institutions à faire face contre des collectifs de victimes qui soudain, ont tous les droits aux yeurs de la justice... "La France détient ce triste record d'être le pays où l'enseignant a le plus de raison de se méfier de la judiciarisation croissante des réponses des familles d'une part, qui oblige l'enseignant à avoir le soutien d'une association, d'un avocat, du collectif, mais aussi des conséquences de de la juridicisation - le recours au juridique - en retour, alors que l'institution, trop souvent, n'accorde pas à l'enseignant victime le recours à l'aide juridique gratuite à laquelle la loi lui donne accès", concluent ensemble Claude Lelièvre et Francis Lec. Hic et nunc, quoi qu'on en pense, le passage d'un temps où la parole de l'adulte l'emportait trop vite contre celle de l'enfant à l'inverse n'aide en rien à l'avènement de cet âge d'or mythique où les gifles des uns, interdites au pays de l'enfant roi et de la désobéissance civile - voire de l'insulte publique admise par le ventre mou des citoyens y compris lorsqu'elle est proférée contre le plus haut représentant de l'Etat - et où les paroles venimeuses des angelots à cartables griffés Ben cesseront de défrayer la chronique. D'autant que la dite chronique, comme le remarque ci-dessus notre ami blogueur de Mediapart.fr, a aussi ses lunes : si l'Elysée s'empare d'une "affaire", celle-ci va inonder les colonnes des survivants de la presse papier, enkyster les blogs et les sites web où la réactivité des internautes passe avant la qualité de ce qui est écrit. Et où le fait que "ça soit écrit" suffit trop souvent à faire croire à tous que "c'est vrai".

Merci, cher Chistophe Journet ,pour ces réactions et témoignages éclairants.

Excellent, cet extrait de Philarète Chasles en 1835 sur la violence proposé ci-dessus par Claude Lelièvre. Comme quoi il est à mon avis illusoire d'espérer comprendre la violence au collège en se basant sur des développement sociologiques récents. Ceux-ci ont un impact, sûrement, mais le fond du problème est ailleurs, et c'est ce fond qu'il faut traiter. Et ce fond, c'est que l'environnement scolaire à la française (mais pas seulement) est fait par les adultes pour les adultes, et n'a strictement rien à voir avec les besoins, aspirations et réalités des enfants et adolescents. Le collège, pour ne parler que de lui, fonctionne sur une logique tayloriste pénitentiaire. L'idée même d'apprentissage, chose naturelle à tout être humain, n'existe pas dans ce système pervers, elle est remplacée par l'idée de notation et son corollaire, l'idée de compétence. Notation absolue digne de la programmation robotique permettant de calculer l'écart entre la "consigne" (ce que le prof a "enseigné") et la "valeur actuelle" de la variable "élève". Notation qui, en plus, positionne les élèves relatifs les uns aux autres, avec le "premier de classe" encensé par le système mais qui se fait casser la gueule à la récré, et les "cancres" que l'on aimerait bien voir aller se "former" ailleurs. Notation qui, in fine, décide des possibilités d'orientation des enfants et impacte leur vie future, alors même qu'elle ne dit strictement rien sur l'enfant hors sa capacité à s'adapter au système et à singer le modèle proposé.
L'Education Nationale serait parfaite pour une nation de robots. On pourrait d'ailleurs argumenter selon l'idée que l'EN existe pour, justement, former une nation de robots, mais ce n'est pas le sujet de ce fil. Les enfants n'étant pas des robots, ca coince, et la violence est la partie visible d'un iceberg de frustration, d'ennui, d'incompréhension, de peur. Tout le blabla sur la sécurité, les origines, les statistiques, etc.. n'est qu'écran de fumée pour éviter de s'attaquer au fond du problème. Pourquoi ce refus de regarder les choses en face? Ca fait 30 ans que je me pose la question.

Vincent, au-delà des caricatures et des préjugés (il n'y a plus de classements et les enseignants n'attendent pas de singeries des élèves...), vous avez raison sur le fond : à quoi sert le collège ?...Gare de triage ? Pré-lycée ? Post-école ? Un peu de tout ça et rien de convaincant. . Quelle pédagogie pour les collégiens ? Du disciplinaire à gogo ? Quels apprentissages transversaux sont développés ? Sur quels protocoles ? . A mon humble avis, la mise en place d'un VRAI socle commun de connaissances ET compétences est absolument urgente. Ce vade-mecum éducatif doit permettre à chaque élève de s'impliquer dans ses apprentissages, de conquérir ou se réapproprier son métier d'apprenant. La base de toute politique scolaire doit être pédagogique, avec pour but d'établir davantage de justice sociale. C'est le premier remède à la violence. . Ensuite, en tant que "menacé de mort avec arme à feu dans l'exercice de mon métier d'enseignant", je dois dire que le service public de la police et de la justice fonctionnent très bien. Il faut oser s'en servir et franchir quelques barrières : la peur des collègues d'éventuelles représailles, la crainte de chute des effectifs (et par contrecoup fermeture de classe si l'affaire s'ébruitait), la peur de passer pour un entêté à vouloir porter plainte, la crainte de l'indifférence de la hiérarchie (l'Inspecteur d'Académie ne s'est jamais manifesté...). . Enfin, l'école semble de plus en plus isolée, attaquée gestionnairement et idéologiquement (l'un servant de prétexte à l'autre). Ainsi, le courant actuel de défi envers tout ce qui constitue la culture, l'écrit, le savoir-être est si fort que bon nombre d'enseignants s'épuisent à enseigner des valeurs qui sont de moins en moins en lien avec la société, les familles et les enfants (53% des élèves ont la télé dans leur chambre). En ce sens, l'Education fait violence. . A la relecture de ce post, je m'aperçois que j'ai classé des types de violences. Ainsi, à force de penser "la violence, c'est mal", moi qui la subit rarement et qui la pratique modérément, je crois que ne sais pas bien ce que c'est.

Bonjour Remyrem2 Que l'un des objectifs majeurs du collège soit l'apport de nouvelles connaissances et compétences semble aller de soi, mais à mon avis sans y donner du sens et sans y permettre l'expérience personelle, ca ne sert à rien - sauf à distinguer les "bons" élèves des autres. Les classements et les singeries n'existent peut être plus officiellement, mais existent bien dans la tête des collégiens, et c'est cela qui importe. L'école en général formate, filtre, et rejette ce qui ne rentre pas dans son cadre selon des critères incompréhensibles pour ceux et celles qui y sont soumis - et sans doute pour pas mal d'enseignants aussi . Cette attitude violente engendre des réactions violentes. Trop simple? Exemple un peu décalé ce week-end: j'ai eu la chance d'assister à un concert de François Rabbath, virtuose de la contrebasse, vivant à Paris depuis des décennies (il a dans les 80 ans). Très connu partout dans le monde, et spécialement aux US, pour sa technique révolutionnaire. Il a par exemple réussi à interpréter les 6 suites de Bach à la contrebasse, mais dans la même tonalité que le violoncelle... et pourtant à peu près inconnu en France. Pourquoi? Parce que sa technique, les modifications qu'il apporte tant au jeu qu'à l'instrument lui-même, ne rentrent pas dans ce qui est acceptable par l'establishment musical français.

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