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Contre l'utilisation abusive de l'Histoire

Contre la manipulation de l'histoire à usage privé

par Gérard Molines, dimanche 29 avril 2012

Connaissez-vous la fête du « vrai travail » ?

Cela aurait pu être un énième coup, à inscrire dans l’historiette de ce quinquennat. Non seulement un « coup médiatique » mais aussi un « coup historique », une œuvre de la présidence telles que le furent par le passé, « Caravelle », « France », « Concorde », « le T.G.V », « les pyramides du Louvres », « la Bibliothèque nationale » ou autres prestigieuses réalisations dignes d’être inscrites au registre de l’histoire de France.

Annoncé en pleine campagne électorale, cet événement prévu pour le 1° mai 2012, « sous la tour Effel », pronostique, dans la bouche du candidat-président (ou du président-candidat, on ne sait plus vraiment qui parle) la venue en masse des « vrais travailleurs », le jour même où, des millions d’autres travailleurs défilent depuis 1947 dans la plupart des villes de France.

1 - Un peu d’histoire.

a ● C’est le 1° mai 1886 que des milliers de salariés étatsuniens organisent la grève générale revendiquant la journée de travail de 8 heures. Deux jours plus tard, à Chicago, la police tire sur les émeutiers ; plusieurs morts en particulier chez les policiers. « L’insurrection » est attribuée à des anarchistes qui sont condamnés à morts. Cinq seront pendus et un se suicidera. En 1887, la révision du procès des condamnés établit qu’il y a bien eu machination de la police pour étouffer le mouvement des grévistes. Sur la tombe d’August Spies, l’un des syndicalistes exécuté en 1886, est inscrite cette formule, reprise par les syndicalistes du monde entier : « Le jour viendra où notre silence sera plus puissant que les voix que vous étranglez aujourd’hui ».

b ● C’est la II° Internationale socialiste qui, le 20 juillet 1889, décide de faire du 1° mai « la journée internationale pour la réduction de la journée de travail à 8 heures » soient 48 heures hebdomadaires (le dimanche étant « férié »).

c ● Le massacre de Fourmiès (près de Maubeuge), lors d’un défilé de mineurs le 1° mai 1891, renforce le besoin d’enraciner cette journée dans la tradition des luttes ouvrières. Mais à cette date, il n’est pas question de parler de « fête du travail » ; l’expression non officielle la plus courante étant celle de « fête des travailleurs ».

d ● Les secousses de la « Grande Guerre » semblent accélérer l’intérêt des responsables politiques pour une reconnaissance officielle du 1° mai. Le Sénat français adopte en avril 1919 un texte qui « reconnaît la journée de 8 heures » et « institue une journée chômée dès le 1° mai 1920». La Russie bolchévique décide d’adhérer à cette décision et de « sacraliser » le 1° mai. D’autres pays en Europe suivent le mouvement en reconnaissant « une journée des travailleurs ».

e ● le régime de Vichy instaure officiellement, en 1941, « la Fête du travail et de la concorde sociale ». Le 1° mai est ainsi reconnu comme « fête ». Décision « populiste » cherchant à rallier les ouvriers à la Révolution nationale (« Travail, Famille, Patrie »). Cependant, l’églantine rouge, symbole habituel des ouvriers en révolte, est remplacée par le muguet, fleur annonciatrice du printemps. Idéologiquement, ce détail change le sens initial et historique de la fête des travailleurs.

f ● C’est un des gouvernements de la « Troisième Force » qui de 1947 à 1948 impose l’idée que « à ce jour, le 1° mai sera un jour férié et payé ». Il faut attendre le 29 avril 1948 pour que ce jour férié et payé soit qualifié de « fête du travail ».

2 - Que déduire de ce long et parfois douloureux périple ?

a ● D’abord que le 1° mai institutionnalisé et reconnu par le corps social signifie la reconnaissance d’une histoire ouvrière combattante et militante dont l’objectif essentiel, depuis le second Empire, fut de faire admettre que le travail est à l’origine « souffrance ». Dans cet esprit, outre la durée journalière du travail, les mouvements syndicaux ont joint à leurs revendications l’augmentation des salaires et l’amélioration des conditions de travail.

b ● Ensuite, on dira que l’obtention de cette reconnaissance fut longue et fut donc difficile à pérenniser. L’expression habituelle « fête du travail » tend à conceptualiser le phénomène au point que, pour certains, il deviendrait de nos jours incongru d’évoquer une « fête des travailleurs » alors qu’à son origine, aussi bien à Chicago qu’à Fourmiès ou même à Cluses (juillet 1904), ce sont les travailleurs qui tombent sous les coups de la réaction patronale en revendiquant soit des journées plus courtes, soit des salaires plus décents…

c ● Enfin, on pourra avancer l’idée que la dénomination de « jour de fête » et « jour payé » s’est réalisée sous la pression des événements. Car dès 1947, les salariés doivent « savoir arrêter une grève et retrousser leurs manches » (Maurice Thorez) afin de reconstruire le pays et permettre au programme du C .N.R de s’accomplir. Cette dénomination prend donc historiquement la forme d’un remerciement au dévouement des salariés et au rôle fondamental qu’ils jouent dans le démarrage des « Trente glorieuses ».

3 – Alors, que veut dire cette expression présidentielle : « le vrai travail » ?

a ● D’abord, elle n’est pas nouvelle. En 1941, le maréchal Pétain utilise l'expression sur une affiche destinée à flatter les jeunes salariés français. Une de ces propagandes dont Vichy a le secret pour fustiger les résistants à la Collaboration et "pour honorer le travail, y compris manuel, dans le but d’élargir l’audience de la Révolution nationale et de concurrencer les communistes, tout en renouant avec le discours ouvriériste d’une frange des collaborateurs parisiens et de Vichy."

b ● Distillée durant la campagne électorale de 2012, l’expression semble suggérer dans un premier temps qu’il existerait « un faux travail » exercé par de faux travailleurs ! Si l’on suit l’auteur de cette assertion (le candidat- président) qui entend réunir près de la Tour Effel à Paris les acteurs du « vrai travail », les défilés traditionnellement nombreux, parfois divisés, parfois unitaires, seraient des manifestations de « faux travailleurs » puisqu’ils n’iront pas grossir « l’énorme rassemblement » prévu sur le Champ de Mars. Ils n’iront pas non plus acclamer les discours d’un genre « républicain » ou « fédérateur » qui ont marqué l’histoire de ce lieu.

c ● Si l’on en croit les allégations présidentielles, le vrai travail concernerait les salariés qui « se lèvent tôt », ceux qui « souffrent », ceux qui « produisent des richesses et qui font honneur à la France ». Car, ajoutent les exégèses des paroles présidentielles s’agissant des « faux travailleurs », il y a « ceux qui fraudent, ceux qui vivent d’aides multiples (les « assistés du R.S.A »), ceux qui profitent des bénéfices de notre société démocratique aux dépens des autres, ceux qui détruisent la répartition juste et équitable des fruits du travail ».

d ● Affirmations gênantes lorsque l’on fait les comptes ! Généralement, les défilés du 1° mai, unitaires ou pas, rassemblent plusieurs millions de salariés. Donc, ces salariés seraient tous des « faux travailleurs » selon la bonne parole présidentielle !

e ● Enfin, l’expression présidentielle ne peut pas être séparée de ces nombreuses attaques contre les « nantis » de fonctionnaires, dont le statut hérité des années 50, ne correspond plus à « la précarité nécessaire du travail aujourd’hui », car nous susurrent le président et sa comparse du MEDEF, « comme l’amour, le travail est forcément précaire ».  

Nous sommes de ceux qui n’en croient rien. De ceux qui pensent que cette fracturation facile du monde salarié a bien du mal à s’imposer à un esprit raisonnable. De ceux qui pensent (ils sont nombreux) que ce matraquage médiatique et ces entorses répétées à la vérité historique sont de nature à aigrir davantage le corps social et à le conduire dans une impasse au lieu d’apporter l’apaisement indispensable en période traumatique.

D’ailleurs, c’est tellement vrai que les exégèses de la parole présidentielle ont rapidement verrouillé ces propos en expliquant que « le président s’est lui-même dégagé de la formule « fête du vrai travail » », ajoutant qu’ « il est parfaitement légitime que le président veuille organiser sa propre fête populaire du 1° mai » (François Fillon). Lui-même, le président-candidat, ce 26 avril dans une émission-spectacle n’a-t-il pas affirmé « ne jamais avoir parlé de fête du « vrai travail » » pour ajouter plus loin qu’il « s’agissait probablement d’un lapsus » !

Cela ne ressemble-t-il pas à la dénégation récente de l’expression « T.V.A sociale » dont les exégètes de la parole officielle s’empressèrent de réfuter l’existence, dénégation que fit l’auteur de cette très stupide expression ?

Alors, à quand le prochain coup ?

N.B. Au fait, est-ce bien un lapsus ou une manipulation subtile de la part des « plumes » du candidat-président ou président-candidat (on ne sait plus vraiment)… ? A moins que ce ne soit une suggestion pour instaurer une sorte de                 « Relève » des « fainéants » syndiqués ou de réveiller un quelconque « S.T.O » contre les « assistés » de la Nation, répétition des politiques menées dans les années 40, appliquées subtilement dans les années 2000 ?

                       

Gérard Molines, Sursaut Citoyen, Montélimar

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Tous les commentaires

30/04/2012, 16:41 | Par Célestine42

Excellente et salutaire mise au point à l'occasion de l'une des dernières provocations du candidat-Président. Souhaitons que, demain, il n'aille pas au-delà de ses habituelles gesticulations aussi haineuses que pitoyables.

Que la journée des Travailleurs (vive le retour à l'ancienne formule !) soit belle et bonne. Et que le dimanche suivant nous apporte le grand bonheur  d'une défaite particulièrement cuisante pour un Présiden sortant qui soit tout à fait sorti, afin que vive une République enfin digne de ce nom.

30/04/2012, 17:19 | Par a6parterre

L'abus est inutile en tout, ça altère et démodèlise la nature des faits et de son esprit qui se dématérialise..

L'idiotie est utile aux gens intelligents,le nécessaire et l' indispensable  leur sont reconnus et sus intègre ils sont distingués.

Sachez modérer avec pondération mesure et tempérament, c'est le sens de la raison et la cause de l histoire. A chacun, sa nature sa police son caractère.

Celui qui excelle ne discute pas, il maîtrise sa science et se tait.
Lao-Tseu

 

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