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Classement des lycées ou publicité pour le privé ?

Dans l'article «Un bon lycée n'a pas toujours 100% de réussite au baccalauréat» (édition du 15 avril, page 9), le journal «Le Monde» classe les lycées selon «leur valeur ajoutée» : ce n'est pas pertinent, pour au moins deux raisons.


Une première réside dans la construction d'un classement à partir d'un critère unique, quelles que soient les précautions oratoires prises (sauf à dire qu'il n'a aucun sens, mais alors pourquoi l'établir?). Nous y reviendrons ultérieurement.


Une autre raison réside dans la nature même du critère utilisé dans le journal «Le Monde», qui ne consiste pas du tout, comme il est dit sur son site internet (regarder l'infographie: quand on passe la souris au dessus d'une colonne du tableau du classement, on a l'explication du journal sur ce que représente la colonne), à comparer un lycée avec d'autres de son académie qui auraient des caractéristiques comparables en terme de répartition selon l'âge, le niveau scolaire, le sexe et le niveau social des élèves. Voyons de plus près ce qu'est ce critère, cette fameuse valeur ajoutée au taux de réussite au bac.


Pour calculer les valeurs ajoutées, on commence par découper la population des candidats de toute la France en strates définies par certains critères : la section (L, S, ES, etc.), l'âge, les notes aux brevets, la catégorie sociale, etc. Pour chacune de ces strates, on regarde les pourcentages de réussite au bac au niveau national.
On calcule alors le taux de réussite attendu dans un lycée donné en découpant sa population suivant les mêmes strates et en y appliquant les taux de réussite nationaux. La valeur ajoutée est la différence entre le taux observé et le taux attendu.

Pour simplifier notre propos, imaginons qu'il y ait seulement deux strates, l'une notée A avec 50% de reçus, l'autre, notée B, avec 90% de reçus (pourcentages nationaux). S'il y a par exemple, dans un lycée donné, 1000 élèves dans chaque strate, en appliquant les pourcentages nationaux, le nombre attendu de reçus sera de 500 pour la strate A et 900 pour la strate B, soit un pourcentage attendu de 70% (1400/2000). La valeur ajoutée est la différence entre le pourcentage d'élèves effectivement reçus (ou taux brut de reçus) au baccalauréat et la valeur attendue. Si ce taux brut (nombre de reçus divisé par 2000) est supérieur à 70%, le lycée aura une valeur ajoutée positive, sinon une valeur ajoutée négative.

Mesurer la valeur ajoutée est intéressant pour le pilotage d'un lycée, mais pas pour dresser une liste ordonnée des tous les lycées.

Dans notre exemple, un autre lycée composé exclusivement d'élèves de la strate B ne pourrait avoir plus de 10 points de valeur ajoutée, tandis qu'un lycée composé d'élèves de la strate A pourrait avoir jusqu'à 50 points de valeur ajoutée. Les points de valeur ajoutée dépendent très fortement de la composition de la population de l'établissement suivant les différents strates, c'est donc exactement le contre-pied de ce qui est annoncé dans le Monde !


Une mesure non influencée par la répartition selon les strates consiste par exemple à définir un taux de réussite standardisé : pour un lycée donné, on calcule son taux de réussite dans chacune des strates et on applique ces taux à une population standard, la même pour tous les lycées, celle de tous les candidats de France par exemple (1). La notion de taux standardisée est une notion classique (voir http://www.statistix.fr/IMG/pdf/classer_les_lycees.pdf). C'est un élément à prendre en compte pour une étude comparative des lycées.

Notons que tous ces taux ne sont que des moyennes, pondérées selon des poids différents :
-le taux brut de reçus d'un lycée est la moyenne de ses taux de reçus par strate, pondérée par le poids des strates dans ce lycée,
-le taux attendu de reçus d'un lycée est la moyenne des taux nationaux de reçus par strate, pondérée par le poids des strates dans ce lycée,
-la valeur ajoutée pour les reçus au bac est la moyenne, pondérée par le poids des strates dans ce lycée, des différences entre les taux par strates dans le lycée et au niveau national,
-le taux standardisé de reçus d'un lycée est la moyenne de ses taux de reçus par strate, pondérée par le poids des strates dans la population de référence (nationale ou académique).

Pour que ces moyennes soient moins instables, il conviendrait de les calculer sur plusieurs années. Un taux calculé sur l'activité des 3 ou 5 dernières années serait plus intéressant.

Revenons au classement du «Monde» sur le seul critère de la valeur ajoutée. L'article signale que le lycée Henri-IV, à Paris, a la place 1085 et que le lycée Saint-Joseph trône en seconde place. Le lycée Henri-IV, avec 277 candidats au bac dont 100% de réussite, a 0 points de valeur ajoutée puisqu'il y aussi 100% de réussites attendues. Le lycée Saint-Joseph, qui présente 27 élèves au baccalauréat (2), a la deuxième place ; il a aussi 100% de reçus, mais on n'en attendait que 22, soit 5 de moins. Passer de 22 à 27 reçus a fait gagner 19 points de valeur ajoutée au lycée Saint-Joseph et l'a promu en seconde place de tous les lycées de France dans le classement du «Monde». Le classement proposé ne me semble pas être, comme le dit Luc Cedelle, une pierre dans le jardin de l'enseignement public mais plus directement un classement mécaniquement construit pour mal classer les grands lycées publics des grandes villes (qui bien évidemment ne sont pas les seuls « bons lycées »).


Signalons que le ministère de l'Education nationale fournit d'autres critères, dont le «taux d'accès au baccalauréat» qui donne la proportion des élèves de seconde générale ou de première année de baccalauréat professionnel qui obtiennent leur bac en faisant toute leur scolarité dans l'établissement. Des calculs analogues de valeurs ajoutées peuvent être faits pour ces critères. La valeur ajoutée pour le taux d'accès au baccalauréat du lycée Henri-IV est +7 (plus précisément, 96% des élèves qui étaient en seconde au lycée Henri-IV en sortent bacheliers, contre 89% attendus). Les élèves qui rentrent à Henri IV ont eu jusque-là une scolarité réussie et ils continuent à la réussir. La valeur ajoutée pour le taux d'accès au bac est de -19 pour le lycée Sain- Joseph mentionné ci-dessus: plus précisément, 43% des élèves qui rentrent en seconde en sortent bachelier contre 62% attendus.


Les 8 premiers lycées du palmarès du «Monde» sont des lycées privés. Le premier et le 8e sont en Guyane (difficile de comparer avec les lycées de métropole). Les 6 autres présentent au baccalauréat respectivement 27, 52, 54, 20, 31, 89, 29, 56, 42 élèves et pour certains tous de la même section. Les lycées classés 19 et 20e sont des lycées publics qui présentent respectivement 277 et 157 élèves au bac, avec des valeurs ajoutées positives pour le critère taux d'accès au baccalauréat : que penser de leur classement après des lycées avec peu d'élèves et des taux d'accès au bac dont la valeur ajoutée est parfois négative ?

Le journal «Le Figaro» propose sur son site internet des tableaux donnant des informations assez riches sur les lycées, mais aussi des classements académiques et nationaux, en combinant divers critères, selon une procédure inconnue, pour avoir un unique score classant. Etre classé 1085e au niveau national par «Le Monde», 17e sur 88 dans l'académie de Paris et 188e au niveau national par «le Figaro», n'affectera sans doute ni les enseignants du lycée Henri-IV ni les parents qui souhaitent y scolariser leurs enfants. Mais de tels classements sont bien dommageables pour des équipes dynamiques d'enseignants –dans tous les types de lycées– qui se voient mal classés, ainsi que pour les élèves de ces lycées.


Cette publicité gratuite que font «le Monde» et «le Figaro» pour les lycées privés est sans doute involontaire. Mais au-delà, on a ici un étrange paradoxe : le ministère de l'éducation nationale, en travaillant avec les valeurs ajoutées plutôt qu'avec les taux standardisés, fournit aimablement à la presse les moyens d'un classement qui attribue par sa construction même de mauvaises places à nombre de bons lycées publics et par ailleurs favorise certains lycées privés faisant usage de la possibilité –que n'ont pas les lycées publics– de ne pas garder des élèves dont les chances de réussite au bac sont trop faibles.

Claudine Schwartz, professeur des universités, responsable du projet Statistix

 

(1) Prenons toujours le cas de deux strates, avec une population standardisée comportant 40% des élèves dans le strate A et donc 60% dans le strate B. Un lycée dont 70% des élèves du strate A sont reçus au bac et 80% du strate B aurait un taux standardisé de reçus égal à 76%.

(2) Répartis en 3 classes de L, ES, S ayant respectivement 10,11 et 6 élèves.

 

Tous les commentaires

16/04/2010, 19:05 | Par JoëlMartin

Au début, j'ai rien compris.

Puis je suis arrivé au passage suivant qui explique l'inanité du classement :

" [...] le lycée Henri-IV, à Paris, a la place 1085 et que le lycée Saint-Joseph trône en seconde place. Le lycée Henri-IV, avec 277 candidats au bac dont 100% de réussite, a 0 points de valeur ajoutée puisqu'il y aussi 100% de réussites attendues. Le lycée Saint-Joseph, qui présente 27 élèves au baccalauréat (2), a la deuxième place ; il a aussi 100% de reçus, mais on n'en attendait que 22, soit 5 de moins. Passer de 22 à 27 reçus a fait gagner 19 points de valeur ajoutée au lycée Saint-Joseph et l'a promu en seconde place de tous les lycées de France dans le classement du «Monde»."

A mon humble avis, ce passage se suffit à lui-même.

La démonstration est claire et le reste du billet n'apporte pas grand chose de plus.

C'est pas grave. Ce qui compte, c'est que l'auteure a le mérite de soulever un sacré lièvre, celui des classements biaisés. Rien que pour cela, bravo et merci.

A quand un billet du même type sur le classement de Shanghaï des universités?

17/04/2010, 00:19 | Par gerard barbe

quel que soit les calculs arithmétiques que l'on peut envisager ce classement des lycees est fausse à la base puisque les lycees prives ont toujours la possibilite d'eliminer les elèves dont ils ne sont pas sur de la reussite aubac et pas les lycees publiques.Donc cette comparaison entre public et prive n'a aucun sens puisque lapopulation des eleves n'est pas identique .Autant comparer le sexe des anges.

17/04/2010, 18:56 | Par marite lapidus en réponse au commentaire de gerard barbe le 17/04/2010 à 00:19

bien sûr les élèves sont sélectionnés au préalable sur dossier dans un lycée privé, ce qui n'est pas le cas des lycées publiques donc les résultats sont biaisés d'avance, mais certains lycées publiques se permettent également de "tricher" comme par exemple, se débarrasser des élèves qui seraient susceptibles de ne pas avoir leur bac en leur faisant signer une démission du lycée et ensuite s'ils veulent, ils se présentent en candidats libres...

l'échec au bac n'apparaîtra pas ds le % du lycée...

17/04/2010, 01:04 | Par cerragle

Allez en masse dans les "mauvais lycées" ils deviendront meilleurs, car si il y a de mauvais profs...de mauvais lycées... il n'existe pas de mauvais parents, ni de mauvais élèves...ben voyons!

17/04/2010, 07:43 | Par Sigismond

La démonstration n'est pas facile à suivre, mais elle est exacte, et la conclusion est parfaitement juste: "la place dans le classement dépend fortement de la composition de la population". C'est une raison majeure pour invalider le classement. Je vois une autre raison, d'ordre éthique. Le public adore les classements. Les magazines mettent au banc d'essai les voitures, les ordinateurs, les hôpitaux... et naturellement les écoles et les universités. Comme si l'élève était un client et la réussite au bac un produit. Triste conception de l'éducation !

17/04/2010, 09:26 | Par hiber

Excellente mise au point, qui montre comment on peut facilement faire dire ce qu'on veut aux chiffres, à moins de savoir précisément de quelle manière certains indicateurs sont calculés: mais cela est souvent un peu trop technique pour être visible aux yeux de tous, d'où l'intérêt de faire de la pédagogie, seul moyen de démonter les biais voire la propagande derrière "l'information".

17/04/2010, 14:05 | Par noughost

A ce que j'ai cru voir depuis quelque temps, cette imposture est apparue dans les classements des prépas, publiés par les hebdo "d'information"; naguère, même si les différents établissements figuraient dans les mêmes classements, la typograhie permettait de signaler le privé du public; et puis cette distinction a disparu, sans explication et sans bruit; voici maintenant l'indifférentiation étendue aux lycées. La vague est trop continue et la démarche trop cohérente pour qu'il y ait de "l'insu de son plein gré" dans ces publications: de toute évidence, on reproduit la communication du Ministère, et celui-ci a un but précis, l'indistinction public/privé, la banalisation de celui-ci. On aura remarqué que la "défense" est prête: il s'agit de regrouper les établissements publics et "privés sous contrat", pour le Bon Peuple, cela signifie que c'est la même chose, les mêmes études, surveillées avec la même attention par l'Education Nâtionnââle! Escroquerie intellectuelle majuscule, puisqu'on oublie de dire que les conditions d'accès ( sélection, coût de la scolarité) sont radicalement différents, et que çà change tout! " Pourquoi nous réussissons? Parce que pour nous chaque élève est suivi individuellement, considéré pour ses capacités, et que nous mettons tout en oeuvre pour qu'il les exprime au mieux" (résumé d'un ITW de la chef d'un établissement privé). Ben voyons; çà va paraître évident aux enseignants de public du Neuf-Trois, et bien au-delà.

17/04/2010, 18:02 | Par François Bouchard

Le privé existe uniquement à cause de la mauvaise gestion de l'éducation nationale.

Après , on peut toujours se cacher derrière une idéologie.

Mais je vous rassure. Si ma fille peut entrer au lycée Henri IV en classe de seconde, elle quitte le privé sans le moindre regret.

18/04/2010, 10:18 | Par Bougainville

Je partage l'opinion de François Bouchard. Nous avons été tenté par le privé, et comme on déménageait souvent, nous avons eu l'expérience de plusieurs privés. Sans le moindre regret nous avons opté pour le retour au public.

Par contre, le privé a toujours existé, mais a toutefois eu le vent en poupe à cause de la mauvaise gestion du public. Et je regrette profondément les deux.

21/04/2010, 16:46 | Par Bertrand.Monthubert

Excellent article, merci Claudine d'avoir si bien expliqué l'absurdité de ce classement. J'ai écrit du coup un billet sur mon blog élargissant au problème des classements et de l'évaluation quantitative.

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