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25
Oct

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Fleur de tonnerre de Jean Teulé (éditions Julliard)

"Quel écrivain peut-être un jour, dira la relation mystérieuse responsable de ses crimes" s'interroge le jeune avocat Magloire Dorange, dans sa plaidoirie, lors du procès d'Hélène Jégado, l'empoisonneuse, sa cliente, en décembre 1851. Plus de 150 ans après la condamnation à mort pour meurtres en série, Jean Teulé va s'emparer de ce fait divers, retracer le "parcours" de Fleur de tonnerre. Avec humour (souvent) il entraîne le lecteur dans une ronde/sarabande, une danse de la Mort, en revisitant les légendes et les croyances bien ancrées dans la Basse-Bretagne du XIX° siècle, particulièrement celle de l'Ankou, l'ouvrier de la Mort avec son chariot dont les essieux grincent..."wik...wik..."Chaque pays a sa folie, la Bretagne les a toutes" proclamait déjà Cambry (cité en exergue) au début du XIX°

 

Bien sûr, Jean Teulé s'est "documenté" à la fois sur le personnage d'Hélène Jégado (1803-1852) et sur "l'âme bretonne": en témoigne la page de remerciements à la fin du roman. À partir de ce matériau il compose un récit circulaire (à la manière d'une ronde): le dernier chapitre Plouhinec nous renvoie au premier; et certains personnages -avec lesquels le lecteur s'était familiarisé - vont relayer ceux du début.... Le rythme est assez "enlevé" -pas de temps mort!!- grâce à l'abondance des dialogues et la vivacité de l'écriture. Pour éviter la répétition (ce qui serait "normal" quand il s'agit de serial killer) le romancier varie les "angles d'attaque" ou les points de vue. Ainsi la mort peut être vue en direct (par l'empoisonneuse elle-même et/ou des comparses témoins), elle peut être seulement annoncée ou encore suggérée. Le traitement narratif lui aussi diffère; parfois il suffit d'un simple paragraphe (mort de Madame Aupy) mais plus souvent, c'est un récit (à la structure d'une mini-nouvelle): arrivée de la "cuisinière", présentation des personnages de la maison, les préparatifs et telle une coda la mort (planifiée certes) de l'un des leurs (Emile le fils du vieil instituteur entre autres pour ne pas les citer tous) ou de plusieurs, en hécatombe (ainsi au bordel La Sirène, tenu par un prêtre défroqué). L'auteur a enfin recours à des périphrases: Fleur de tonnerre, est aussi la petite fée, la nymphe gracieusement assise, la Morbihannaise, la fille puis la femme et l'orpheline de Plouhinec, la femme poisson, l'obligeante servante, la pensionnaire de la Sirène, la domestique itinérante ; et des croquis en début de chapitre permettent au lecteur d'imaginer le chemin parcouru par Fleur de tonnerre à travers la Basse-Bretagne.

Le surnom donné par la mère résonne comme un oxymore. Et de fait cette jeune femme est assimilée par la foule ou certains de ses employeurs à une "sainte" (ne remplacera-t-elle pas à un moment Saint Yves??) ou au contraire à une diablesse, un être maléfique. Ange et démon. Avec Matthieu Verron (dont elle a empoisonné la femme), elle va connaître l'amour, deux nuits d'embrasement torride orgiaque. Plus tard, pendant l'orgasme avec un marin elle "crie" Matthieu (en écho à la nuit où Matthieu avait prononcé le nom de sa femme alors qu'il faisait l'amour avec Hélène), car "son corps elle l'a laissé à Lorient chez un gentil veuf". Le même Matthieu sera le seul à honorer d'un bouquet d'immortelles (le choix des fleurs n'est pas anodin...) le corps mort de la guillotinée!. Dans certaines positions, elle ressemble à un personnage de légende:  c'est la "femme/poisson" la sirène. Vieillie et encapuchonnée lors du procès, elle sera "immortalisée" par un jeune sculpteur (même si l'artiste ne vend qu'un seul moulage...).

Très jeune elle aura vécu dans la tourmente et l'effroi. Peur panique de tous ces personnages légendaires dont ses parents lui rebattaient les oreilles. Et dans un court instant de "révélation", un moment d'épiphanie, s'est imposée la nécessité d'une "mission" à accomplir; elle sera l'Ankou. Aveux formulés non pour se défendre -lors du procès elle sera quasiment muette- mais pour "rationaliser" auprès de l'aumônier Tiercelin "je ne disculpe ni n'accuse, j'explique" "quand les parents sont tétanisés par une peur, ils ne protègent pas; ils projettent leur peur sur les petits [...]on est prêt à devenir la mort et on devient invincible"; et malgré tout, elle quittera le monde des vivants par un signe "humain" en retrouvant une crainte de petite fille...(ne pas pisser au lit). À la dualité du personnage, correspond, au niveau de l'écriture, une alternance entre un réalisme parfois trivial et des "envolées" plus "lyriques" ou fantastiques (voir le jeu des lumières et des ombres, des surimpressions, l'appel de l'Ankou qui "ramène" Fleur de tonnerre à sa "mission" originelle au moment où elle risque de "flancher", le champ planté de cheveux qui flotte au vent ) mais toujours avec la distance qui sied à la dérision!

La présence de deux perruquiers normands (que l'on retrouve à chaque étape de l'itinéraire de la "cuisinière") crée une sorte de "contrepoint". Ces deux "moissonneurs capillaires" d'abord hostiles au climat, et aux pratiques bizarres des Bretons dont ils sont souvent les victimes presque "sacrificielles", vont finir -après 50 ans de vie sur le territoire- par s'adapter, au point d'être plus "bretonnants" que les autochtones. Dans certaines séquences ils ressemblent à des personnages de grand guignol ou du moins de films comiques avec leurs silhouettes découpées et leurs corps estropiés. Mais des signes avant-coureurs préludent à leur "transformation finale"...et ce sera une autre histoire!!

 

Le sujet de ce roman est certes "historique", mais son traitement baroque, truculent, et "musical" (le jeu des pauses, des contrepoints, des syncopes et la présence d'une Voix comme diffractée) va le transcender en une œuvre où affleure à chaque page l'immense plaisir d'écrire. Merci à l'auteur de nous l'avoir communiqué!

 

 

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