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Tousser or not tousser...

Dans une salle de théâtre, quand le rideau se lève, on trouve des comédiens, un metteur en scène, un auteur vivant (parfois), le fantôme d’un auteur mort (souvent), un régisseur, des techniciens, des ouvreuses et, les jours fastes, des spectateurs.

Au sein du public, il existe un personnage anonyme qui joue pourtant un rôle crucial à chaque représentation, le tousseur. Ou plutôt les tousseurs, car ils se multiplient à la vitesse de la propagation de leurs miasmes, miasmes qui demeurent, en ces temps amers de serrage de boulons de ceinture et de repli sur soi avec double salto arrière, ce qu’on partage le plus volontiers avec ses voisins. Le pouvoir d’achat s’évapore, le pouvoir de crachat s’expectore. On a moins de sous, mais plus de toux. Ceux qui affirment qu’on ne peut pas toux avoir sont donc d’éhontés menteurs.

Je reviens à mes tousseurs, qui sont aussi les vôtres. On a tous un tousseur en nous. Quel est-il ? Un être sous l’emprise de la toux. Et la toux c'est quoi ? Une expiration brusque et bruyante, réflexe ou volontaire, assurant l’expulsion de l’air contenu dans les poumons. Notez que la vitesse de cette expulsion peut atteindre les 480 km/h, soit deux fois la vitesse d’un Airbus A 320 au décollage. Cela vous laisse sans voix, normal, c’est un dégât collatéral de la toux. Tout tousseur a sa toux : aiguë, médicamenteuse, chronique, sèche, grasse, psychogène, grave, productive, nerveuse, réflexe, agacée, allergique, du fumeur, enrhumée, polie, gênée, etc. Mais lister toutes les toux est vain. Dangereux. Car ficher des virus risquerait de viruser le fichier. De détruire tout.

Tousser, avant tout c’est un métier. Pour certains c’est un art, exercé avec élégance, la main formant une délicate coquille devant la bouche transformée pour l’occasion en clone de cul de poule. Pour d’autres c’est un sport, à voir leur visage cramoisi par l’effort et leurs yeux bouffis de larmes. Cette activité se pratique 365 jours par an, par tous les temps. Il n’existe pas de période propice à la toux. Contrairement à une idée (mal) reçue, on ne tousse pas mieux ni plus à la Toussaint. On tousse à toute heure et partout, voilà tout. Car la toux est un réflexe vital, un mal nécessaire, une réaction du corps consécutive à une irritation. On est irrité, donc on tousse. En toussant on s’irrite davantage, on tousse de plus belle, etc. Et la toux s’épanouit avec délice dans son cercle empli de vices.

Mais le plus vicieux de tous reste le tousseur. Car il tousse surtout... au théâtre (ou au concert classique, avec une prédilection pour les solos). Théâtre public ou privé peu importe, tout lui va ! Amateur ou professionnel, occasionnel ou invétéré, le tousseur semble dopé, excité par le spectacle sous ses yeux. Ainsi, des tousseurs qui le jour toussent modérément, voire ne toussent pas du tout, se déchaînent-ils, le soir venu, en un festival d’expectorations et de postillons. A croire qu’ils ont attendu d’être au théâtre pour tousser. Or, si tous toussent en chœur, c’est la fin de tout.

Pour juguler le problème, que faire ? Créer des zones spéciales dans les salles de théâtre pour, au moment de la réservation, poser la question de confiance : « Tousseur ou non tousseur ? » ? Interrogé, le futur spectateur répondrait : « Non tousseur merci. » Ou bien : « Tousseur ! On est encore en démocratie, merde ! » L'idée est séduisante, mais si cette ségrégation n’avait pas les effets escomptés ? Tousseurs ou non tousseurs, les Français sont avant tout… français. Ils ne font jamais ce qu’ils sont censés faire, c'est tout. J’imagine un scénario catastrophe. Les non tousseurs, confinés à l’étroit au poulailler, obsédés par l’interdiction de tousser qui leur est faite, sentiraient bientôt naître au fond de la glotte des picotements suspects. Ils attendraient d’abord, stoïques, que ça passe. Bien entendu ça ne passerait pas. Et la toux, trop longtemps réprimée, se vengerait de ses geôliers en s’exprimant avec fracas dans un tourbillon de quintes sonores faisant se hérisser toutes les perruques de l’orchestre, couvrant les répliques des comédiens et provoquant dans la salle une tempête de questions : « Putain il a dit quoi là, Othello ? »  

Ce n’est qu’un début. Car les pires expectateurs seraient les ex tousseurs revendiqués, oui, ceux-là même ayant répondu avec morgue lors de la réservation téléphonique : « Non tousseur pitié ! Dieu merci, j’ai arrêté. » Le rideau serait à peine levé, les comédiens tout juste entrés en scène… qu’ils repiqueraient ces salauds-là, sans gêne aucune ! La toux décomplexée. La pire de toutes. Et les tousseurs dans tout ça ? Plus nombreux, ils seraient les mieux placés. Autorisés à tousser à gorge déployée au cœur de l’orchestre, au début ils ne tousseraient plus, par esprit (français) de contradiction. C’est sans compter un autre phénomène, la toux ayant plus d’un atout. A l’instar du rire et des bâillements, elle est contagieuse. Au sens propre (comme un microbe sait l’être) comme au sens figuré. Entendre quelqu’un tousser non seulement donne envie de tousser, mais autorise à tousser. On se dit, puisqu’il ou elle tousse, pourquoi pas moi ? Au final, tout le monde tousserait. L’enfer ! 

On pourrait alors opter pour une solution radicale : interdire purement la toux. Les salles de théâtre deviendraient des salles 100% non tousseur. Les gros tousseurs, ceux qui décidément ne peuvent s'en passer (une vraie maladie !), seraient contraints d’aller tousser dehors par tous les temps. Et cette fois, qu’arriverait-il au théâtre ? On ne tousserait plus. Mais alors plus du tout. Car le public déserterait les salles. Tout à coup. Au profit des trottoirs où tous, tousseurs, non tousseurs se retrouveraient, se rencontreraient et se mélangeraient gaiement. L’ambiance elle aussi changerait de camp. Dégoûtés, les comédiens cesseraient de jouer, les auteurs d’écrire. Les théâtres fermeraient dans une série noire. L’enfer, saison 2 !

Vous l’aurez deviné, j’ai choisi mon camp. Je milite activement pour que l’interdiction de toux soit levée. Reprenons les bonnes habitudes, acceptons tout le monde. Tu tousses, tu tousses pas, on s’en fout. Une salle pleine, voilà ce qui compte ! Après tout, le théâtre est un réflexe vital. Comme la toux. Une salle qui tousse, c’est une salle qui vit. En effet quand je tousse, je sais que je tousse, et, le sachant, j’ai l’intuition que je ne suis pas rien. Tandis que je tousse, je sais que j’existe, car s’il y a une toux, c’est qu’il y a forcément quelqu’un qui est là pour tousser. Je tousse, donc je suis.

Alors toussez, vivez, allez au théâtre, par toutatis ! 

Tous les commentaires

23/01/2013, 20:05 | Par louis rougnon glasson

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Je suis d'accord avec vous. Il est inacceptable que tous toussent

 

Sourire

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23/01/2013, 20:27 | Par elisa13

J'aime ! Rigolant Toux-sau  théâtre ! 

07/04/2013, 19:00 | Par e5k1m0

J'ai toussé quand j'ai lu " 480 km/h, soit deux fois la vitesse d’un Airbus A 320"  soit 240 km/h pour le décollage de ce mastodonte... et je me suis senti obligé de vérifier. Il s'avère qu'un airbus A320 décolle à 220 km/h ... je m'étouffe :)

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