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Une Société à Fort Potentiel de Tri

Depuis peu une affiche bleu pétard, à en-tête de la mairie de Paris, orne une paroi de l’ascenseur de mon immeuble. Elle dit : « Votre immeuble fait partie d’une démarche expérimentale de développement du tri : le SFPT. »

 

© C.Klomp

La photo n’est pas terrible, la faute à mon ascenseur dans lequel on tient soi-disant à trois mais à trois conditions : 1 – être en grève de la faim depuis Noël 2010 ; 2 – lever son caddie ou son gosse (avec la poussette) ou son mec (sans son ex) au-dessus de sa tête ; 3 – avoir le visage de profil à la manière des Egyptiens de jadis (le khôl autour des yeux est facultatif).

Je me suis interrogée sur la signification des quatre lettres SFPT. Par bonheur, un astérisque judicieusement placé et un renvoi en bas de page m’ont renseignée. SFPT signifie  Secteur à Fort Potentiel de Tri. Dans un premier temps j’ai trouvé la chose valorisante, à cause des deux lettres du milieu, FP pour Fort Potentiel. Cela m’a fait penser aux lettres de refus des directeurs de théâtre que je reçois (quand j’en reçois) : « Votre pièce n’entre pas dans le cadre de notre programmation - déjà arrêtée pour les dix ans à venir - bien qu’elle soit dotée d’un fort potentiel. Continuez à créer, courage, j’adore votre police d’écriture, Shakespeare aussi a ramé, bonjour chez vous, etc. » Donc à la vue de cette affiche bleu pur (un ciel dont on aurait trié les nuages), je me suis sentie flattée, surprise aussi : « c’est à moi qu’on parle ?! » Je me suis retournée (dans mon ascenseur en soi c’est un exploit) pour vérifier et là… j’ai vu. J’étais seule, ce message m’était bel et bien adressé ! Mazette, quel honneur ! Cela dit, au diable la modestie, mon immeuble au fond c’est un peu moi. J’ai beau n’en occuper qu’une partie, le choisir lui c’est me choisir moi. Comme lorsqu’on me dit : « Il est super ton chien ! », le compliment je le prends personnellement, et le fait que je n’ai pas de chien ne m’en fait pas démordre.

Une fois dans mon appartement, j’ai foncé sur le site de la mairie de Paris. J’ai découvert qu’une opération Secteurs à Fort Potentiel de Tri, SFPT, lancée fin 2011 par la DPE (la Direction de la Propreté et de l’Eau, va falloir suivre côté initiales) « est actuellement en cours dans un certain nombre d’arrondissements sur des secteurs où le tri peut être amélioré en quantité et en qualité. »

Tout de suite c’est moins réjouissant. Mon immeuble est sélectionné, certes, mais en tant que mauvais élève. On a des progrès à faire au niveau du tri. Sur la quantité d’abord. Qu’est-ce que ça signifie ? Qu’on ne trie pas assez ? Qu’on mange tout, les yaourts avec le pot, le veau avec la tête, le porc avec les pieds, la bière avec la canette et la pizza avec la boîte ? En gros, si je caricature, ça veut dire que dans mon immeuble on est de sacrés goinfres, des qui s’empiffrent, ou alors, pire, des radins, des qui donnent jamais rien, même à un sac poubelle. Soudain, j’ai le déménagement qui me démange. SFPT, Secteur à Fort Potentiel de Tordus oui ! Je me calme, je me raisonne, un problème de quantité peut aussi trahir le fait qu’on n’a tout simplement pas de quoi trier, donc de quoi manger. Possible, mais j’en doute. Le tri c’est un sport de riches, la preuve, je ne vois jamais de bacs de tri devant les tentes ou les abris de fortune des personnes sans domicile fixe. Si la mairie de Paris a installé différentes poubelles colorées dans la cour de mon immeuble, c’est qu’elle pense qu’on a de quoi les remplir, qu’on est potentiellement de gros trieurs.

Mais apparemment la quantité n’est pas notre seul problème, on doit aussi s’améliorer sur le plan qualité. Sur le site, je lis que les secteurs choisis ont été déterminés selon plusieurs critères, notamment le « nombre d’immeubles avec des bacs fréquemment refusés à la collecte pour erreur de tri. » Je traduis, pour ceux qui n’ont pas pris l’option langue de bois au collège, en gros là où j’habite on est pas foutus de mettre le papier avec le carton, le verre avec la bouteille, les épluchures avec les restes, etc. En réalité, cette affiche dans l’ascenseur est une insulte à peine voilée. On est nuls, je suis nulle ! Non, là je me fais du mal, après tout je ne suis pas la seule à vivre ici. Cette affiche, elle est pour les autres parce que moi, je trie comme une reine, les yeux fermés ! Au fait, que propose la mairie pour régler cette nuisance et parfaire notre éducation de trieur ? D’abord, d’ « établir un contact durable avec le gardien ». Manque de pot (de verre, terre, fer, plastique, dans quel bac je le balance bon sang ?!), on n’en a pas. Puis elle suggère « la mise en place d’affiches et d’autocollants avec les consignes de tri. » Encore raté, les panneaux on les a déjà, depuis des mois. Il y a même un « habitant trieur » (j’ai trouvé cette appellation sur le site de la mairie, la classe !) ou une habitante trieuse (oui, la parité passe aussi par le tri) qui a rajouté à la main une injonction rageuse au-dessus du bac jaune : « Ne jetez pas vos sacs plastique dans le bac jaune, jetez tout en vrac !!!!! », rien n’y fait, on n’est pas doué.

Je vois à votre air contrit que vous l’avez compris, mon immeuble n’est pas près de gagner le championnat de France du tri. Le Musée d’Orsay, si. Il me semble extrêmement  bien placé. On sent chez lui une maîtrise, un professionnalisme qui dépassent les consignes traditionnelles et ouvrent des perspectives insoupçonnées. Car désormais à Orsay on trie avec le nez, sans risquer de se salir les mains. Cette technique révolutionnaire a permis récemment de chasser, pardon de trier vers la sortie, un couple en grande difficulté venu avec leur jeune fils et un bénévole du mouvement ATD (Agir Tous pour la Dignité) admirer les œuvres exposées, au motif que leur odeur incommodait d’autres visiteurs, fragiles des narines et probablement des neurones. Au-delà du cas du Musée d’Orsay, je me demande si ce n’est pas la société tout entière qui devient un SFPT, un Secteur à Fort Potentiel de Tri. C’est pas juste mon immeuble. Il est temps de tirer la sonnette d’alarme, non ? De rappeler qu’il y a bon et mauvais tri. Celui qui consiste à rejeter l’autre comme un déchet, il ne me fait pas triper. Il ne vaut pas tripette. Il me donnerait même une furieuse envie de plus rien trier. Du tout. Parce que n’oublions pas qu’au moment du grand tri final, bac jaune, vert ou blanc, riche ou pauvre, on sentira tous la même odeur, et il y a fort à parier que ce ne sera ni celle de la rose, ni celle de la lavande. On finira tous enfouis (ou dispersés, selon nos dernières volontés trieuses) au sein de cette grande poubelle qu’est devenue la terre. Alors d’ici là trions d’accord, mais trions dignement.  

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