Sat.
26
May

MEDIAPART

Connexion utilisateur

Fermer

Entretien avec Yves Charles Zarka: La destitution des intellectuels

C'est une cinglante mais pénétrante analyse du discrédit de l'intellectuel contemporain - l'intellectuel prédateur médiatique - qu'Yves Charles Zarka, professeur de philosophie politique à La Sorbonne - Université Paris Descartes et directeur de la revue « Cités », opère dans sa très critique « Destitution des intellectuels », son dernier livre, publié aux Presses Universitaires de France. Daniel Salvatore Schiffer : Votre dernier ouvrage a pour très critique titre « La destitution des intellectuels ». Qu'entendez-vous, au juste, par là ?
Yves Charles Zarka : J'entends dire, par ce terme de « destitution », que la fonction dévolue traditionnellement à l'intellectuel est, aujourd'hui, complètement discréditée, malheureusement vidée de tout contenu, à défaut de sens. C'est un constat certes tragique, que je regrette amèrement, mais néanmoins très réaliste.

D.S.S. : Quels sont, très concrètement, les éléments vous permettant de poser un tel diagnostic, aussi sévère, voire impitoyable ?
Y.C.Z. : Les intellectuels dotés d'une autorité morale incontestable, tels autrefois Michel Foucault ou Pierre Bourdieu, Jacques Derrida ou même Sartre, et qui, mus par un simple idéal de vérité, s'exposeraient en public, à leurs risques et périls, ont disparu. Ce sont, à l'heure actuelle, des prédateurs médiatiques, qui s'auto-définissent, arbitrairement, comme des intellectuels, mais n'en ont, très superficiellement, que la posture. Leur seule préoccupation est de se maintenir dans le paraître plus que dans l'être. Il s'agit donc bien plutôt là d'une imposture ! Car cette visibilité à tout prix n'est absolument pas régie par les mêmes lois que celles qui président à l'émergence de la vérité.

PREDATEURS MEDIATIQUES

D.S.S. : Ce symptôme que vous décrivez ici, très pertinemment, ne s'avère-t-il pas, également, comme l'un des signes les plus dramatiquement tangibles de la crise que vit actuellement, via cette marchandisation inhérente au monde capitaliste, notre culture et, plus particulièrement encore, ses productions philosophiques ou artistiques ?
Y.C.Z. : Effectivement ! L'extension de la marchandisation au monde de la culture et, plus spécifiquement, aux œuvres de l'esprit, l'emprise de la visibilité médiatique sur l'espace public, mais aussi la bureaucratisation des institutions de production comme de transmission du savoir, sont des causes générales, dont cette destitution des intellectuels se révèle être, de manière plus ponctuelle, une des conséquences les plus manifestes. Telle est la raison pour laquelle les intellectuels sont devenus, eux aussi, des prédateurs médiatiques, lesquels, ayant fini par prendre la place désertée par les véritables intellectuels, ne sont, somme toute, que de dérisoires, bien que tragiques, effets de surface... de grotesques mais dramatiques symptômes de modifications plus profondes, sinon graves, de notre société de consommation.

D.S.S. : Voyez-vous un remède à cette situation, qui, si elle n'est certes pas désespérée, s'avère du moins désespérante ?
Y.C.Z. : Il conviendrait d'agir sur ces causes profondes, justement, pour que cet indigne et navrant spectacle auquel s'adonnent sans vergogne ces prédateurs médiatiques cesse enfin, et que la vie intellectuelle retrouve ainsi, par la même occasion, ses lettres de noblesse, tout son lustre d'antan. D'autre part, ce qui se passe aujourd'hui avec la vie intellectuelle se passe aussi avec la vie politique et, globalement, pour des raisons quasi identiques. Le ridicule s'est emparé, à tous les niveaux quasiment, de l'espace public !

D.S.S. : Quelles nettes et précises distinctions établissez-vous, plus fondamentalement encore, entre l'intellectuel d'hier et d'aujourd'hui ?
Y.C.Z. : L'intellectuel était à l'origine, historiquement, un penseur - philosophe, écrivain, savant - que son œuvre dotait d'une autorité spirituelle capable de conférer un réel poids moral à son discours comme à son action (ce que l'on appelle l' « engagement »), en tant que citoyen, au sein de la cité. Ainsi, nanti de cette autorité incontestée aux yeux de l'opinion publique comme des instances académiques, lui arrivait-il, souvent, d'interpeler le pouvoir : appel à la responsabilité, à la justice, au droit, à l'équité, à la vérité. Au contraire, l'intellectuel est devenu, aujourd'hui, un histrion sans œuvre ni autorité, mais cependant doté, malgré ces immenses lacunes, d'une place quasi indétrônable dans les différents réseaux de pouvoirs. Nombreux y sont, en outre, les conflits d'intérêt, dont la collusion, y compris sur le plan financier, entre les maisons d'édition et les groupes de presse. Ainsi s'y maintiennent-ils indéfiniment, mais au détriment des véritables penseurs surtout, dans la visibilité médiatique. Tel est, désormais, le nouvel impératif catégorique de cet intellectuel médiatique, la loi qui commande ses faits et gestes : agis de telle sorte, en exploitant pour ce faire des causes apparemment nobles sur le plan moral ou humain, que tu continues à être visible. La course aux médias : tel est le nouvel opium des intellectuels, pour paraphraser un célèbre titre de Raymond Aron !

RESEAUX DE POUVOIRS ET STRATEGIES MEDIATICO-EDITO-FINANCIERES

D.S.S. : Comment en est-on arrivé là ? Comment ce changement, aussi radical que néfaste, s'est-il produit ?
Y.C.Z. : Ce qui s'est passé, en France, depuis une trentaine d'années, c'est que la plupart des intellectuels ont renoncé à l'autorité spirituelle pour adhérer, au prix de stratégies médiatico-édito-financières parfois très sophistiquées, à de pures séductions de pouvoir : réseaux de pouvoirs reposant sur l'intérêt, le calcul, la complaisance, la compromission, la complicité, la duplicité, l'opportunisme... sphères qui font la pluie et le beau temps, consacrent ou détruisent tel ou tel écrivain, dans l'espace public et, donc, médiatique. A cette naissance d'une nouvelle caste - caste associant donc étroitement argent, pouvoir et médias - je vois, principalement, trois facteurs explicatifs.

D.S.S. : Lesquels ?
Y.C.Z. : Cette mutation est le résultat de la rencontre de trois phénomènes distincts mais qui renvoient tous à la même logique : l'extension du capitalisme à un secteur qui lui était encore au moins partiellement extérieur, la culture. Le premier phénomène est l'extension du domaine de la marchandisation aux œuvres de l'esprit. Après l'art, la marchandisation s'est emparée de l'œuvre intellectuelle par excellence : le livre. La rentabilité et le profit s'immiscent structurellement dans la condition de l'œuvre, et la soumettent à leur loi. C'est ici que le marketing, que stigmatisait Gilles Deleuze, et le spectacle, que dénonçait Guy Debord, intreviennent. L'empire des médias sur les œuvres culturelles devient une tyrannie du spectacle, à laquelle s'ajoute, pour corser l'affaire, un véritable terrorisme intellectuel. C'est ainsi - et c'est là que réside le deuxième facteur explicatif à cette décadence de l'intellectuel contemporain - que l'empire des médias sur les œuvres culturelles tend à réduire celles-ci à une pure et simple fonction de divertissement. L'espace public est entièrement préempté par le fonctionnement des médias. L'intellectuel qui veut y trouver sa place est sur le bon chemin pou s'oublier et, pire encore, y perdre son âme.

D.S.S. : Morale de cette triste histoire ?
Y.C.Z. : C'est là l'aspect dramatique de l'affaire : quelques prédateurs médiatiques ont entraîné le monde intellectuel en général dans le discrédit, parce qu'ils ont discrédité la prise de parole, l'intervention dans l'espace public. La traduction directe de cela est que la parole intellectuelle est désormais réduite à un bavardage continu dans les émissions de radio ou sur les plateaux de télévision. L'intellectuel doit divertir. C'est comme cela qu'on l'aime aujourd'hui. On lui demande d'être « bon », performant, efficace. C'est ainsi qu'il fera de l'audience. On lui coupe la parole. On veut qu'il réagisse vivement, rapidement, qu'il soit incisif, réactif : amusant, en somme. C'est cela que les animateurs de plateau télé souhaitent aujourd'hui : des bouffons, et pas seulement du roi ou du prince ! Cet intellectuel vendra, par la même occasion, des livres, comme des savonnettes ou tout autre objet de consommation. Le livre-marchandise doit, comme n'importe quel autre produit, avoir ses organismes de promotion. Les médias assurent ce dédoublement spéculaire de la culture marchandisée. L'intellectuel, comme tout autre acteur culturel, est obligé de se donner en spectacle, s'il veut apparaître sur la scène publique. Il devra donc se conformer - c'est le conformisme médiatique, lui-même lié à la bien-pensance - à ce qu'on attend de lui, y compris faire le clown s'il le faut, sans quoi il perdrait sa place dans le monde de la visibilité.

D.S.S. : Conclusion ?
Y.C.Z. : L'intellectuel de divertissement, insondable profondeur de la bêtise comme je qualifiais un récent sondage de l'hebdomadaire français « Marianne » concernant la prétendue influence de ces intellectuels médiatiques : telle est aujourd'hui, hélas pour nous tous, la figure dérisoire de l'intellectuel déchu.

D.S.S. : Et le troisième facteur explicatif quant à cette déchéance, par la perte progressive de son autorité morale tout autant que de son prestige spirituel, de l'intellectuel ?
Y.C.Z. : Le troisième phénomène relève d'un autre ordre. Il frappe les institutions de production et de transmission du savoir : les universités, au sein desquelles s'est instauré, là aussi, un « pouvoir supposé savoir », lequel est régi par un très discutable et préjudiciable système d'évaluation. Cette idéologie de l'évaluation est en train de détruire l'esprit de recherche, le sens de l'initiative comme le goût du risque, et, au bout de ce sordide compte, l'apparition de toute grande individualité intellectuelle, de toute pensée forte, féconde et originale. En remettant en cause les libertés universitaires par un accroissement sans précédent de la bureaucratie à tous les niveaux de l'Université, on isole, on paralyse et on anesthésie ceux qui refusent de se soumettre au conformisme ambiant. C'est là aussi, à l'instar de tout terrorisme intellectuel, un système sclérosé, replié sur lui-même, fermé comme en une image spéculaire, centré sur la seule gestion et unique sauvegarde, comme en tout système autarcique, sinon autistique, de son propre et très hiérarchique système de pouvoir.

D.S.S. : Quelles sont les figures les plus emblématiques, pour en revenir aux deux premier facteurs explicatifs, de ces pseudo intellectuels « prédateur médiatiques », comme vous n'hésitez pas à les qualifiez ? Avez-vous, sur ce point, des noms à nous livrer, afin de mieux les identifier, puisque, préférant laisser choir sur leur très narcissique personne, leur ego souvent hypertrophié, un voile aussi silencieux que méprisable, vous ne les nommez jamais dans votre essai ?

Y.C.Z. : Non, je préfère, effectivement, ne pas les nommer : ce serait leur faire trop d'honneur, leur accorder encore trop d'importance, à défaut de crédibilité. Ils n'en valent pas la peine, malgré les énormes dégâts qu'ils auront ainsi causés, dans la mesure où leur discrédit se répercute fatalement sur l'ensemble des intellectuels, à l'intelligentsia française. Mais vous pourrez, très aisément, les reconnaître !

DANIEL SALVATORE SCHIFFER*

* Sur la question des intellectuels, voir également, de Daniel Salvatore Schiffer, les ouvrages suivants: "Les Intellos, ou la dérive d'une caste - de Dreyfus à Sarajevo" (Ed. L'Âge d'Homme, 1995); "Les Ruines de l'intelligence - Les intellectuels et la guerre en ex-Yougoslavie" (Ed. Wern, 1997, préface de Patrick Besson); "Grandeur et misère des intellectuels - Histoire critique de l'intelligentsia du XXe siècle" (Ed. du Rocher, 1998, avec un entretien de Vaclav Havel); "Critique de la déraison pure - La faillite intellectuelle des 'nouveaux philosophes' et de leurs épigones" (Bourin Editeur, 2010).

Tous les commentaires

.

Et, sur ces ruines, s'est mis à proliférer un anti-intellectualisme dont on voit les ravages jusque dans les commentaires que l'on peut lire sur Mediapart.

Merci de nous communiquer cet article.

Ah, comme vous réhabilitez l'esprit français, cher monsieur YCZ ! Et nous en avons tellement besoin par les temps froids qui courent. Frileux, ils le sont déjà depuis des décennies !...

Je respire aujourd'hui un peu mieux. Car ce sont précisément ces "énormes dégâts qu'ils auront ainsi causés"... qui sont pour beaucoup dans la dévitalisation de l'esprit critique et de la démocratie en France !...

Merci aussi à vous, DSS, de continuer à nous faire voir la partie sombre des miroirs sans tain dans lesquels aiment poser et se positionner les "intellectuels spéculaires"...

il n'ya rien à rajouter à ce constat. le libéralisme vide de toutes substance le monde;

la séduction prévaut au sens . capturer un public comme on capture une proie. aliénation est en marche !!

Deux petits textes pour compléter l'analyse :

sur la marchandisation culturelle : L'oeuvre d'art à l'époque de sa reproductibilité technique, Walter Benjamin

sur ces "nouveaux philosophes" : Deleuze et les nouveaux philosophes, http://www.generation-online.org/p/fpdeleuze9.htm

Excellente interview. La "destitution" des intellectuels de Salvatore Schiffer est une (triste) suite à "La trahison des clercs" de Julien Benda, 1927 réédité en 1975, mais adaptée aux XXI° siècle.


l' abaissement symbolique de l'université a largement comme effet - sinon comme intention - d'accroître encore le magistère des intellectuels médiatiques.

dans l' université même , les carrières les plus fulgurantes sont désormais celles de gens qui se sont spécialisés dans les tâches administratives; ces derniers, souvent avec autant de pouvoir que de ressentiment, éprouvent à l'occasion une certaine délectation morose à mettre en oeuvre l'abaissement programmé par la loi pécresse, où triomphent les catégories de l'entendement des écoles de commerce.

quant au dernier quarteron qui voudrait résister et dénoncer la désintellectuellisation de l'université, il est aisé de brocarder
sa "prétention " et son "narcissisme " .

par ailleurs, un des plus éminents mathématiciens français, professeur à paris 6, a rédigé un texte fort intéressant et très proche, par l'esprit, des propos de mr zarka. peut-être doit-on souhaiter un rassemblement de tous ces bons esprits.

Exactement. C'est la grande différence avec le livre de Julien Benda qui ne parle pas des universitaires, ceux- ci n'étaient en général pas connus du public en dehors des universités. Au contraire, ceux que Benda appelait "les clercs" sans la moindre connotation péjorative, étaient les écrivains ou les artistes qui avaient acquis par leurs oeuvres un magistère moral populaire, l'exemple écrasant tous les autres en 1927 étant encore celui de Zola. Depuis 1945, l'exemple le plus connu de ce type d'intellectuel engagé en dehors de l'université ( dont il était pourtant un pur produit), est Sartre.

Merci d'avoir donné une plus grande précision à mon propos. A vrai dire c'est une distinction ancienne entre les intellectuels organiques ( prototype: les scientifiques dans l'université dont brecht a quelquefois brocardé la faiblesse des engagements ) et l'intellectuel critique ( voltaire, hugo, zola, sartre , foucauld etc...) . Le grand problème de notre époque c'est que désormais rien n'est moins subversif qu'un intellectuel "critique " ; du moins ceux qui ont toute l'apparence d'en recueillir l'héritage et qu'il est effectivement plus judicieux d'appeler les intellectuels médiatiques.

Aussi , par un singulier renversement des choses, ce serait plutôt désormais les intellectuels organiques - moins liés à l'argent et aux médias - qui , souvent à leur insu et par la seule habitude de la probité scientifique, deviendraient un bastion d'insoumission. combien de purs savants , depuis toujours murés dans leur laboratoire , n'ont-ils pas fait leur première manifestation pour défendre leur haute idée de la science qui est bien la dernière à animer la réforme pécresse.....

 

Je sens poindre la théorie disant, bientôt, que, s'il n'y a plus d'intellos, c'est la faute à Sarko. . Jpylg

Vous ne croyez pas si bien dire: les jeunes normaliens et autres X mines ne veulent plus de postes à l'université et aux cnrs: on savait de longue date que la rémunération y était moins élevée qu'ailleurs, le labeur et l'exigence intellectuelle plus grands, mais au moins - si on en avait le goût - pouvait-on poursuivre avec sérénité des travaux de réflexion. Des évaluations rares, mais avec par là même, la possibilité d'être minutieuses, doivent se faire au moment du recrutement et de l'avancement, et non point en permanence ce qui ne permet plus les véritables travaux de réflexion qui exigent de la durée. D'ailleurs les premiers exemples d'évaluation " à la vite " en montrent le caractère imprévisible et fantaisiste. La religion de l'activité et du mouvement comme une fin en soi , inflige l'intellectuel médiatique comme modèle obligé au chercheur universitaire. Ce n'est peut-être pas directement " la faute à sarko " mais - à tout le moins - dans la droite ligne de sa manière de voir le monde et le savoir.

Newsletter
Je m'identifie