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A la recherche de l'intellectuel perdu

Réponse à «Marianne», II. Longtemps j'ai cru qu'un intellectuel était un penseur, philosophe ou écrivain qu'il fût, dont l'action politique - ce que Sartre appelait « l'engagement » - puisait sa légitimité, sorte d'autorité morale suprême, dans l'importance incontestée, tant aux yeux de l'opinion publique que des sphères universitaires, de son œuvre théorique. Quant à ses combats, il les menait, à ses risques et périls, au seul nom, plus encore qu'en défense de telle cause ou de telle personne, de principes universels : la vérité, la liberté, la justice, l'égalité, la tolérance, la fraternité, la démocratie, la raison. Bref : toutes ces valeurs sur lesquelles se fonde ce qui deviendra la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme. Ce fut déjà le cas, entre autres illustres et courageux exemples, de Voltaire au temps de l'affaire Calas, de Bernard Lazare et de Zola au temps de l'affaire Dreyfus, de Malraux et d'Hemingway au temps de la guerre d'Espagne, de Georges Canguilhem, de Desnos et d'Adorno au temps d'Auschwitz, de Soljenitsyne et d'Andrei Sakharov au temps du Goulag, de Bertrand Russell au temps de la guerre du Vietnam. C'est toujours le cas, aujourd'hui, de Salman Rushdie, Taslima Nasreen et autre Shirin Ebadi, pour ne citer là encore que les plus connus, en cet obscurantiste temps du fondamentalisme islamique.

C'est là, du reste, ce que Bernard-Henri Lévy, que l'hebdomadaire « Marianne » vient de consacrer numéro un au hit parade des intellectuels français, en dit lui-même, se basant sur la célèbre Trahison des clercs de Julien Benda, en un bref mais significatif texte ayant pour emblématique titre « La fin des intellectuels ? » : « Relire, de ce point de vue, Julien Benda. Relire le bel essai de définition que constitue sa « Trahison des clercs ». Pas d'intelligentsia, dit-il à peu près, sans pari sur l'universel. Pas d'intellectuel digne de ce nom qui ne croie dans un certain nombre de valeurs - le Vrai, le Juste, le Bien... - indépendantes des lieux, des temps, des circonstances. Et pas d'intellectuels, surtout, qui n'ait la prétention, folle ou fondée peu importe, de s'autoproclamer intercesseur privilégié entre ces valeurs et la cité. L'analyse n'est pas seulement belle. Elle est décisive. », y établit-il opportunément en cet article inséré en ses « Questions de principe trois - La suite dans les idées ».

Soit : la position de Bernard-Henri Lévy est, sur ce point, indiscutablement juste ; son argumentation s'avère même, objectivement, aussi forte qu'imparable. Salut, l'artiste-philosophe ! Mais s'il a ici raison - ce que, honnêtement, je crois -, alors c'est tout le sens de ce grotesque hit parade de « Marianne », celui-là même à la tête duquel se trouve Lévy précisément, qui, du coup, s'écroule, par le plus grand mais cruel des paradoxes, en un indescriptible fatras. Car j'ai beau le regarder de près, le sonder en profondeur et le retourner dans toutes les directions, je n'y vois pour ma part, hormis quelques notables et estimables exceptions (Elisabeth Badinter, Régis Debray, Alain Badiou, Jacques Rancière), que l'exact contraire - des trublions médiatiques sans œuvre réelle ni véritable pensée - de ce qu'entendait Benda dans sa définition de l'intellectuel.

Entendons-nous : je ne dis pas, soucieux de la nuance conceptuelle, qu'un Bernard-Henri Lévy, un André Glucksmann, un Jacques Attali, un Alain Minc, un Jean d'Ormesson, un Alain Finkielkraut ou un Pascal Bruckner, puisque ces faiseurs de « best seller » (car ils ne sont fondamentalement rien d'autre aux yeux des vrais philosophes) figurent parmi les 22 élus de cet échantillon arbitrairement décrété représentatif de l'intelligentsia française, ne soient pas intelligents ni brillants. Et animé par cette vertu qu'est l'humilité, qui suis-je, de toute façon, pour même prétendre à une autre et nouvelle liste, non moins ridicule ou subjective, de noms ? Mais, enfin, la question, elle, se pose, néanmoins, très objectivement : que valent réellement leurs livres et que pèsent véritablement leurs réflexions, malgré leur indéniable notoriété auprès du grand public, face à ces pierres angulaires de la pensée française contemporaine que sont, pour me limiter aux vivants, un Edgar Morin, un René Girard, un Jean Daniel, un Jacques Bouveresse, un Alain Touraine, une Elisabeth Roudinesco, un Emmanuel Le Roy Ladurie, un Jacques Le Goff, une Michelle Perrot, un Jean-Luc Nancy, un Marcel Gauchet, un Jean-François Mattéi, un Paul Virilio, un Georges Didi-Huberman, un Yves Michaud, un Marc Fumaroli, une Sylviane Agacinski, un Michel Wieviorka, un François Jullien, une Monique Canto-Sperber, une Jacqueline de Romilly ou un Michel Serres ? Rien, ou si peu ! Car ces derniers, pourtant grands absents de ce sondage, à la fois pathétique et risible, de « Marianne », ont, eux, qu'on les apprécie ou qu'on ne les apprécie pas sur le plan théorique, une œuvre considérable, substantielle et sérieuse, et qui, pour certains d'entre eux, passera certainement, qu'on le veuille ou non, à la postérité.

C'est dire si ce très conformiste hebdomadaire - c'est là le reproche majeur que je lui adresse en ce fameux et fumeux hit parade - confond, en la circonstance, « célébrité » (et, encore, à l'intérieur des seules frontières de l'Hexagone) et « influence » (ce qui, à l'une ou l'autre exception près, n'est guère le cas).

Aussi ne suis-je pas loin de partager ce qu'Yves Charles Zarka, autre phare de l'intelligentsia française, écrit, concernant cette regrettable situation, en sa récente « Destitution des intellectuels » (PUF) : « Aujourd'hui l'intellectuel est devenu un histrion sans œuvre ni autorité, mais doté d'une place dans les réseaux de pouvoirs pour se maintenir dans la visibilité médiatique. Agis de telle sorte que tu continues à être visible ! Tel est son impératif catégorique, la loi qui commande ses faits et gestes », y observe-t-il judicieusement. Et d'ajouter, non moins lucidement : « C'est là l'aspect dramatique de l'affaire : quelques prédateurs médiatiques ont entraîné le monde intellectuel dans le discrédit, parce qu'ils ont discrédité la prise de parole, l'intervention dans l'espace public. La traduction directe de cela est que la parole intellectuelle est désormais réduite à un bavardage continu dans les émissions de radio ou sur les plateaux de télévision. (...). L'intellectuel de divertissement, telle est la figure dérisoire de l'intellectuel déchu. ».

Conclusion ? Savait-il, Bernard-Henri Lévy, combien le titre de son article que j'ai cité plus haut - « La fin des intellectuels ? » - se révélait, en réalité, tragiquement prophétique ? Mais combien surtout, paradoxalement, il en est, de cette mort annoncée, l'un des principaux responsables, n'en déplaise à « Marianne » et à son intellectuel perdu ? Tel est le véritable crime contre l'esprit ! Rien d'étonnant, en d'aussi funestes conditions, à ce que, de ce cadavre qu'est aujourd'hui l'intellectuel français, BHL en soit, par ses postures tout autant que ses impostures, le plus visible et bruyant fossoyeur.

DANIEL SALVATORE SCHIFFER*

* Philosophe, auteur des essais « Les Intellos ou la dérive d'une caste - de Dreyfus à Sarajevo » (Ed. L'Âge d'Homme), « Grandeur et misère des intellectuels - Histoire critique de l'intelligentsia du XXe siècle » (Editions du Rocher) et « Critique de la déraison pure - La faillite intellectuelle des ‘nouveaux philosophes' et de leurs épigones » (Bourin Editeur).

Tous les commentaires

27/10/2010, 10:40 | Par Cid Hamet Ben Engeli

"(...) pour me limiter aux vivants, un Edgar Morin, un René Girard, un Jean Daniel, un Jacques Bouveresse, un Alain Touraine, une Elisabeth Roudinesco, un Emmanuel Le Roy Ladurie, un Jacques Le Goff, une Michelle Perrot, un Jean-Luc Nancy, un Marcel Gauchet, un Jean-François Mattéi, un Paul Virilio, un Georges Didi-Huberman, un Yves Michaud, un Marc Fumaroli, une Sylviane Agacinski, un Michel Wieviorka, un François Jullien, une Monique Canto-Sperber, une Jacqueline de Romilly ou un Michel Serres".

A part que moi, personnellement, j'aurais commencé par Girard, Serres, Morin (que fait là Jean Daniel, au fait ?) et conclu par... D.S.S.

Evidemment, vous ne pouviez le faire. Voilà qui est fait.

28/10/2010, 04:23 | Par Anaxagore en réponse au commentaire de Cid Hamet Ben Engeli le 27/10/2010 à 10:40

Non, non, Edgar Morin en premier, c'est très bien :-))

Toutefois, ça en fait quand même pas mal, des livres à lire....Moi qui n'ai même pas encore finit " La Méthode "...

27/10/2010, 11:12 | Par jean_paul_yves_le_goff

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Je découvre à l'instant Daniel Salvatore Schiffer. Je me propos de prendre connaissance de ses ouvrages aussitôt que possible.

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La responsabilité de nos intellos dans notre effondrement civilisationnel est accablante. Le sujet n'est pas nouveau, mais il faut le rappeler sans cesse.

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Daniel Salvatore Schiffer évoque très justement "la trahison des clers" de Julien Benda, dans les années 30; et les ouvrages de Régis Debray sur le "pouvoir intellectuel en France" et les "IF (suite), il y a pas mal d'années.

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Daniel Salvatore Schiffer nous rappelle le livre de Charles Zarka, etc.

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Mais j'apprécie surtout que BHL soit stigmatisé comme l'un des principaux responsables de ce qu'il dénonce.

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Je me permets de faire un lien avec une discussion (une de plus) qui concerne Michel Onfray, sur ce fil :

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http://www.mediapart.fr/club/blog/vivre-est-un-village/271010/defendre-un-philosophe-engage-en-prise-avec-une-philosophe-de

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jpylg

27/10/2010, 11:55 | Par profil_inactif_137356

C'est marrant votre article !

Après nous avoir saoulé avec tous vos billets, en relayant sans cesse la propagande botulienne sur la pauvre Sakina, maintenant vous dénoncez Botul ?!!

J'ai relayé sur mon blog un article de l'avocat Gilles Devers, en pensant à vous !

IRAN : Prison à vie pour un adolescent !C'est un fake, je vous rassure, une manière de me payer la tête des professionnels de "l'indigantion séléctive "!

Au fait, je remarque que vous n'avez toujours rien écrit sur Linda Carty, qu'attendez-vous ?

Botul ne veut pas ? Ah oui, on y aura droit le jour de son exécution, suis-je bête ?!

http://www.mediapart.fr/club/blog/spirit-sumud/171010/iran-prison-vie-pour-un-adolescent

 

27/10/2010, 11:52 | Par jean_paul_yves_le_goff

.. © .

27/10/2010, 13:40 | Par profil_inactif_137356

BHL, Gusksmann, Finkielfraut, Buckner, et tous leurs amis, la smala, Adler, Elisabetth Lévy, Taguieff, Fourest, Val , Redecker, Max Gallo ne sont que des agents sionistes au service de la propagande de Tel Aviv et des Gansgters de la Finance, leur spécialité : répandre l'islamophobie, et défendre inconditionnellement le Sionistan !

Cela fait des lustres que nous sommes au courant du travail de toute cette bande de pseudo-intello-Merdiatiques !

PS : j'ajoute, je n'achèterai jamais votre bouquin, je préfère filler mes tunes au MONDE DIPLOMATIQUE !

27/10/2010, 13:49 | Par banquise2011

Faut-il que les intellectuels soient français? Je préfère tout de même avoir accès aux intellectuels travaillant de par le monde, partageant leurs travaux dans leurs langues originales ou traduites (je les lis dans plusieurs langues respectives quand c'est possible sauf l'inuit que je ne connais pas, c'est plus facile d'accès puis largement moins cher en anglais surtout). Il semble que de ce point de vue nous ayons une communauté digne de l'Héritage traditionnel de la pensée européenne (pour rester dans la ligne de pensée de Jean-François Mattéi ou de celle de George Steiner). Dans ce sens, Platon ou Adorno sont des intellectuels spécifiques à tous les pays. Quand je croise une étudiante à l'Université de Princeton dans le New-jersey qui lit Slavo Zizek en anglais -- (Zizek comme Steiner écrivent en anglais. J'ai lu des textes de Zizek qui n'existent pas en français. Il y a un grand retard en France pour la recherche en philo, en religion, en science...à cause des traductions ou du nombril françâis car même des philosophes espagnols se sont plaints il y a quelques années de ne pas ête traduits ou si peu en France) -- alors que d'autres en France le lisent en français, je me dis que les intellos, il y en a. Je ne parle pas des chiens de garde à la manière de Paul Nizan. En France, il y en a pas mal. Si on ouvre les frontières abstraites du monde de l'intellectualité, les intellectuels sont nombreux, bien vivants et très actifs parmi nous. Nous n'avons pas besoin de partir à leur recherche, il suffit de les cueillir afin de nous recueillir face à leurs oeuvres en les travaillant.

28/10/2010, 04:40 | Par Anaxagore en réponse au commentaire de banquise2011 le 27/10/2010 à 13:49

Malheureusement, très peu de gens en France savent lire autre chose que le français, mon cher Yvon.

Moi-même, mes connaissances de l'anglais sont sommaires, insuffisantes en tout cas pour embrasser rapidement des domaines éclectiques divers et variés, sauf peut-être les modes d'emploi...

Je parle italien courrament, mais malheureusement je n'ai pas eu l'occasion de lire de grands penseurs contemporains italiens (mais je me suis farcit Niccolo di Bernardo dei Macchiavelli di Firenze en VO non sous-titrée dans le florentin de l'époque...une épopée...).

Du coup j'adhère totalement à cette dernière assertion, au sujet des intellectuels, car finalement elle m'arrange bien :

" En France, il y en a pas mal. Si on ouvre les frontières abstraites du monde de l'intellectualité, les intellectuels sont nombreux, bien vivants et très actifs parmi nous. Nous n'avons pas besoin de partir à leur recherche, il suffit de les cueillir afin de nous recueillir face à leurs oeuvres en les travaillant."

Bien dit !

28/10/2010, 13:42 | Par banquise2011 en réponse au commentaire de Anaxagore le 28/10/2010 à 04:40

On peut remarquer que les philosphes cités ici en parlant de Morin (dont il faut lire toute son oeuvre), Girard, Daniel, Roudinesco etc., sont des personnes vues à la tévé ou entendu à la radio donc médiatisées tout comme BHL et consorts même si elles prennent moins de place dans l'espace médiacratique. Je ne les citerai pas mais le nombre de philosophes sérieux et continuant à faie un travail de forçat quant à la philosophie, religion et les sciences ne sont pour la majorité d'entre eux pas nommé ici. Dommage pour ces chercheurs de l'or du temps. Ça se comprend. Vous remarquerez que la philosophie a de la peine à bouger au vu de la difficulté au dialogue chez ceux qui en parlent mais seulement dans la quiétude studieuse ou dans le silence. Comme ici et ailleurs tout reste sans feed-back (ce qui revient à avoir une attitude non-philosophique, celle de vous adresser la parole au minimum) non comme un papier jeté dans la mer océanique, mais dans la poubelle du temps médiacratique. On comprend pourquoi les "authentiques" philosophes soient dans la clandestinité la plus pure puisqu'ils savent la mort du dialogue, l'essence même de la philosophie. Merci Anaxagore.

28/10/2010, 14:07 | Par patrick 44

Le billet de DSS visait à dénoncer la stupidité d'un magazine comme Marianne qui présentait un "palmarès des intellectuels".

En cela , ce billet est tout à fait pertinent.

Quant à la liste qu'il se propose de substituer, non pas à titrede palmarès, mais de réflexion, elle ne souffre que d'un choix franco-français, même pas francophone.

Encore un qui croit que la France reste le nombril du monde ?

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