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De la crise économique à la crise politique

Et si la crise économique relançait la question démocratique ? Les meilleurs experts s’accordent pour annoncer une cascade d’effets récessionistes d’envergure planétaire. Pour les juguler les appels à « refonder le capitalisme » viennent de toute part mais en particulier des gouvernants qui ont passé les vingt dernières années à encourager la liberté de circulation des capitaux, la déréglementation bancaire et les délocalisations. Par ces biais ils ont activement contribué à la détérioration du rapport de forces entre le capital et le travail : la part du « produit intérieur brut » revenant aux salariés a ainsi perdu 10% en Europe depuis 1990 ; c’est le plus bas niveau depuis 1929. Comment imaginer que l’accumulation de tant d’appauvrissement, de précarité, de chômage laisse inertes les victimes devant le spectacle du sauvetage du système ? La montée localisée de la conflictualité dans les entreprises, souvent sous des formes désespérées devrait alerter les dirigeants politiques d’une très possible crise sociale à l’horizon de la dépression qu’ils s’emploient à éviter en pensant pouvoir encore peser sur les budgets sociaux et le pouvoir d’achat. Si elle éclate, cette crise aura toutes les chances de soulever un problème largement refoulé, celui du contrôle démocratique des populations sur les politiques publiques et leurs responsables. En d’autres termes on peut faire l’hypothèse d’une aggravation de la défiance vis-à-vis du pouvoir et des partis politiques toutes tendances confondues. Comment penser la révolution démocratique qu’elle devrait appeler ?

Il n’est pas certain que les apories de la démocratie pluraliste même repensées dans le spectre des diverses formes de sa légitimation contemporaine comme le fait Pierre Rosenvallon dans son dernier ouvrage (La légitimité démocratique. Impartialité, réflexivité, proximité. Le Seuil) soient adéquates à la crise à laquelle nous pensons. Ni la multiplication de Hautes Autorités Administratives Indépendantes, ni l’expansion des cours constitutionnelles, ni les commissions du débat public ne semblent pas à même d’offrir un débouché aux protestations et revendications démocratiques dopées par l’immoralité des élites. Sans doute la légitimité d’une mesure ne dépend plus de la nature de l’autorité qui la prend mais de la procédure qui l’a produite. L’élection ne fait que compter des opinions et l’opinion publique aspire à d’autres organisations de la délibération et de la publicité. Mais ce changement historique survenu dans la définition de l’intérêt général n’a pas encore accouché de dispositifs participatifs garantissant une représentation fonctionnelle et équitable des intérêts. La scène démocratique est plus vide que jamais. Si bien que le surgissement de régimes autoritaires est une hypothèse sérieuse quand l’espoir mis dans un Etat garantissant la sécurité de ses citoyens s’avèrera une illusion.

Or, s’il y a bien un domaine abandonné depuis quelques années par la théorie politique ou la sociologie critique c’est celui de l’Etat et en France en particulier. Des travaux comme ceux de Jacques Rancière sont plutôt isolés alors qu’ils traitent d’un vrai sujet : « Pouvoir étatique et pouvoir de la richesse se conjuguent tendanciellement en une seule et même gestion savante des flux d’argent et de populations » (La haine de la démocratie. La Fabrique, 2005). Quant à ceux de Miguel Abensour, ils sont pratiquement sans postérité alors qu’ils parlent de la «possible dégénérescence despotique de l’Etat de droit nourrissant justement l’illusion d’un perfectionnisme juridique » typique du paradigme néo-libéral qui ne sert pas la constitution républicaine d’un peuple de citoyens (La démocratie contre l’Etat. PUF, 1997). Les échos à ces questionnements, on les trouve plus souvent chez des auteurs « exotiques ». Ainsi chez l’Espagnol Daniel Innerarity qui s’interroge sur « la déconnexion de l’Etat et de la nation et les nouvelles manières de gouverner sans gouvernement » (La démocratie sans l’Etat. Climats, 2006). Plus encore chez l’Américain Ezra Suleiman qui a engagé une réflexion sur le paradoxe suivant : après le 11 septembre 2001, comment se peut-il que des politiciens démocratiquement élus, de droite comme de gauche, en Europe comme aux Etats-Unis, aient porté à un niveau inégalé jusque-là leurs attaques et leur dénigrement systématique de l’Etat et de son instrument principal, le secteur public et sa « bureaucratie » ?. En cherchant à aligner cette dernière sur les pratiques du secteur privé, n’ont-ils pas détruit l’idée que les sociétés démocratiques ont besoin de disposer d’un appareil d’Etat performant pour préserver leur démocratie ? (Le démantèlement de l’Etat démocratique. Le Seuil, 2005). Nicolas Sarkozy ne se pose nullement ces questions, lui qui se fait le champion à la fois d’un Etat prothèse du capital financier et d’une délégitimation de la Fonction publique. Et la gauche ? Elle n’en finit pas de bégayer. Jean-Pierre Chevènement croit pouvoir se féliciter du retour des nations « là où vit la démocratie » (Le Monde 23/10/08). Alain Badiou appelle à rompre avec le « capitalo-parlementarisme, les partis existants et le système électoral et institutionnel qui les fait vivre » (Le Monde 18/09/08). On attend de savoir ce qu’en pense Besancenot. Et le PS ? Je reviendrai sur ses débats et son congrès à l’aune de ces questions.

Tous les commentaires

kairos A travers l'état, n'est-ce vers la souveraineté de l'exécutif, que la crise économique infléchit la démocratie? Etre apte à décider dans une situation exceptionnelle, comme a pu dire un penseur sulfureux de philosophie politique?

Oui, vous avez bien compris: Carl Schmitt (notamment dans sa "Théorie de la Constitution" dit bien comment "le seul véritable souverain est celui qui décide de l'Etat d'exception", la démocratie étant une simple tolérance.

La rupture, la refondation, la réforme en permanence dans le bouche de nos dirigeants actuels me fait plutôt soupçonner que dans le désarroi qui s'annonce ils en profitent pour nous administrer une potion magique qui n'ira pas dans le sens de l'intérêt général mais plutôt dans la consolidation d'intérêts particuliers. Le fichier Edwige, l'article "les députés aux abattoirs" récemment publié par Médapart, le durcissement du code pénal sans cesse revisité, sans compter une multitude de réforme passées en vitesse sous l'oeil indifférent de l'opposition et dans l'ignorance des citoyens me semble conforter mon sentiment. Pour une révolte une expression populaire forte il nous faudra sans doute aller encore plus bas et donc attendre plus longtemps. Bien sûr j'espère me tromper !!! Pendant longtemps la "crise" va avoir bon dos pour justifier encore plus de sacrifices et toutes sortes de mesures anti sociales. Il n'y a qu'à voir l'arrogance et la suffisance de ceux qui ont préconisé cette dérégulation à tout crin qui persistent et signent sans l'ombre d'un doute sur les plateaux de télévision.

Exactement. L'impudence du versement de 10 milliards d'Euros aux fonds propres des banques sans que l'Etat en devienne pour autant actionnaire, l'absence de législation sur les parachutes dorés, le milliard d'Euros d 'exonération de la taxe professionnelle, voilà autant de mesures qui déjà distinguent la France de ses voisins et en disent long sur la nature du sarkozysme dans cette crise.

"Et si la crise économique relançait la question démocratique ?" "Si elle éclate, cette crise aura toutes les chances de soulever un problème largement refoulé, celui du contrôle démocratique des populations sur les politiques publiques et leurs responsables". Vous placez le débat exactement là où il devrait l'être impérativement, et je vous en sais gré. 

Mais bizarrement, vous balayez d'un revers de manche la réintroduction de l'idée de Nation comme lieu "où vit la démocratie". Pourquoi?Dans quel autre cadre le peuple peut-il s'exprimer, avoir prise sur ses mandants, peser en somme? 

"Comment imaginer que l’accumulation de tant d’appauvrissement, de précarité, de chômage laisse inertes les victimes devant le spectacle du sauvetage du système ?" demandez-vous. Pour ma part je demanderai plutôt : "Comment sera-t-il possible que l’accumulation de tant d’appauvrissement, de précarité, de chômage laisse inertes les victimes devant le spectacle du sauvetage du système ?". 

Eh bien tout simplement parce que tous les lieux de décision réelles concernant l'organisation économique donc politique ont été transférés à un niveau supra-national ( OMC, UE...) et ce avec l'accord de la Gauche de gouvernement : les citoyens, spoliés de la souveraineté populaire qui ne s'exprime que dans le cadre national ( prouvez-moi l'inverse !), sont plongés dans l'impuissance, et ce depuis de nombreuses années. Et tant que la Gauche ne soulignera pas ce fait que le néolibéralisme se nourrit du dépérissement organisé de l'idée de souveraineté populaire donc nationale, tant que les peuples seront livrés y compris par ceux qui se revendiquent de Gauche pieds et poings liés aux décisions prises sur un mode diplomatique au sein de l'OMC et de l'UE, tant qu'elle substituera le hochet de la démocratie participative à la nécessité de la restauration de la réalité de la souveraineté populaire ( ce qui passe, et c'est là que le bât blesse, par la restauration de l'idée de Nation comme lieu légitime et unique jusqu'à ce jour de de l'expression de la souveraineté populaire acquise de haute lutte en 1789), le néolibéralisme et les malheurs qu'il génère auront de beaux jours devant eux et la Gauche subira encore de graves défaites... Quant au peuple, privé d'alternative politique réelle - et qui le sait bien -, il sera encore dans la révolte floue, dans une apathie pleine de colère et propice à toutes les dérives que je ne souhaite pas. 

Je suis d'accord avec vous pour dire qu'en deux décennies le démantèlement de la souveraineté populaire a été plus puissant qu'en deux siècles. Et préciser même que l'Union Européenne a été en bonne partie le terrain de cette décomposition chez nous. En 1999 le rapport du comité d'experts commis par le Parlement européen pour analyser les accusations de fraude de la Commission Santer concluait ainsi: "le sens de la responsabilité est dilué dans la chaîne hiérarchique. Il devient difficile de trouver quelqu'un qui ait le moindre sentiment d'être responsable. Les autorités politiques ont perdu le contrôle sur l'administration qu'elles sont supposées gérer". Et c'est Romano Prodi dans son discours d'investiture devant le Parlement de Strasbourg qui déclarait en décembre 1999: " L'action menée au niveau européen permet d'éviter les pressions directes des cycles électoraux nationaux". Voilà comment fut tirée la leçon de la mise en cause de la Commission ! Là ou je ne vous suis pas c'est sur le terrain de la Nation car vous semblez penser que l'Etat (l'autorité politique) ne se conçoit que dans une forme nationale. Or je pense que cette forme est non seulement historiquement dépassée mais elle est l'instrument le plus inadéquat à l'exercice territorial d'un pouvoir gouvernemental démocratique. Ce dernier connaît en Europe une crise spécifique parce que les transferts de souveraineté nationale opérés en faveur de l'Union n'ont pas été accompagnés de moyens politiques à la hauteur. Voilà pourquoi je pense que Chevènement fait bégayer l'histoire. Mais il faudrait aborder ce sujet plus à fond; il le mérite.

Merci, Monsieur, de votre réponse. 

Vous dites: "car vous semblez penser que l'Etat (l'autorité politique) ne se conçoit que dans une forme nationale. " En fait, je ne pose pas la question de cette façon-là...Moi, je suis plus basique... Où, en tant que citoyenne ( car je prends les choses exclusivement sous cet angle) puis-je me faire entendre? Où y a-t-il débat démocratique, vivifié, soutenu par la presse ( dans un monde idéal...), les partis, les syndicats, les associations qui organisent l'expression publique? Où y a-t-il une Agora, lieu du Logos, sans laquelle il ne peut y avoir démocratie? Ou y a-t-il vote et non décision d'ordre diplomatique? Sur qui puis-je mettre la pression en envoyant courrier et email si ce n'est sur ceux que j'élis dans le cadre national... Dans quelles rues de quelles capitales vais-je aller manifester pour m'opposer à une décision de l'UE ou de l'OMC?? Bref, où puis-je me faire entendre, moi, petite citoyenne lambda? E si je ne puis peser sur le cours des choses, est-on encore en démocratie? 

On dit, je crois, que la démocratie est le pire régime politique à l'exception de tous les autres. Je pense - jusqu'à ce qu'on me prouve l'inverse - que le cadre national est le pire cadre d'expression démocratique à l'exception de tous les autres... 

Vous dites: "Mais il faudrait aborder ce sujet plus à fond; il le mérite." Moi je serais contente qu'un jour vous abordiez cette question, parce que j'entends beaucoup beaucoup dire que le cadre national est dépassé ( qu'il y ait des problèmes à régler qui dépassent le cadre national, je ne le nie pas, mais je crois à la coopération inter-nationale...), et jusqu'à présent, sans argument qui convainque la petite Pascale que je suis, simple citoyenne, qui ne fera jamais partie du "cercle des intelligents" qui décideront pour moi dans les instances supra-nationales comme l'UE par exemple et qui tient absolument à sa parcelle de souveraineté, fruit des nombreux combats de mes ancêtres. 

Au plaisir de vous lire bientôt. Merci encore de votre réponse, 

Pascale Fourier

Mais si, vous faites partie du "cercle des intelligents", celui qui rassemble ceux qui ne renoncent pas à exercer le pouvoir de leur raison(nement) pour contrôler ceux qui le détiennent socialement et politiquement. Ce n'est certes pas le "cercle de la raison" inventé par les néo-libéraux de tout poil et qui se réduit à ceux qui savent soustraire leur décision au contrôle démocratique des citoyens. Ce cercle là a vidé jusqu'ici les instances de l'UE de leur dynamique politique. Pour le reste donc, je suis d'accord avec vous: jusqu'à présent, on n'a pas inventé autre chose que la nation comme "volonté de vivre ensemble" dotée de réseaux et de niveaux ouverts à tout un chacun pour (avec les élections notamment) exprimer une volonté. Mais nous pourrions imaginer passer à un stade supérieur de la démocratie. C'est celui-ci que je crois susceptible de sortir de l'ère nationale des Etats. J'essaierai de vous en convaincre.

Comme je partage le point de vue de Pascale Fourier. Je suis pour moi très pessimiste pour la suite des évènements sur le plan social. Ca va être très dur. Le crack de 89 a conduit à une dépression dont le fond a été atteint en 93, soit 3 à 4 ans plus tard. Ici le choc est plus rude encore. Malheureusement, nos concitoyens ayant très peu de sens politique de nos jours, il suffira de désigner quelques victimes expiatoires sur qui jeter la vindicte populaire pour tenir les foules. Les dernières manoeuvres en la matière ont été massive : durcissement du code pénal contre les délinquants qui terrorisent notre pays, désignation de l'étranger comme étant l'ennemi qu'il faut pourchasser. Ces durcissements ont été majoritairement agréés par une majorité de nos concitoyens. Face à cela, la gauche est inexistante. Elle n'est pas en mesure d'assurer une alternance, ni de donner envie aux Français de souhaiter une telle alternance, même par défaut. Comment éviter dans ce contexte la montée de l'extrême droite, au sens d'un mouvement pronant un régime autoritaire et haineux (contre tel ou tel groupe) ?

A toute chose, malheur est bon: le siphonage des voix du Front National par Sarkozy a rendu celui-ci exsangue et in opérant dans ce contexte de crise. Mais en effet un retour en phase est toujours possible surtout si la gauche reste impotente et coupée des couches populaires comme elle l'est aujourd'hui. Il faut donc travailler sans cesse à sa refondation.

Paul Allies tient un discours clair et compréhensible ; ce n'est pas le cas de tous les théoriciens de la question politico-économique... Il ne faut pas être grand clerc pour considérer l'avenir avec une certaine inquiétude. Les nuages économiques s'accumulent poussés par le vent fou de la finance. Gare aux précipitations qui risquent d'emporter sur leur passage des digues démocratiques rendues fragiles par la mise en œuvre d'une politique restrictive en matière de droit des citoyens mais très complaisante à l'égard des élites dirigeantes. Notre pays semble particulièrement vulnérable puisqu'une majorité d'électeurs ont contribué à placer à la tête des institutions des personnalités qui viennent incarner l'inconscient collectif plus que représenter les consciences citoyennes. Les français aiment les hommes providentiels, les personnages orgueilleux qui se hissent au niveau de la nation plutôt que les responsables politiques qui puisent dans la complexité sociale l'inspiration capable d'entrainer l'adhésion d'une majorité éclairée.

Bonjour Oui, comme vous dites si bien, et si justement : "Gare aux précipitations qui risquent d'emporter sur leur passage des digues démocratiques rendues fragiles par la mise en œuvre d'une politique restrictive en matière de droit des citoyens mais très complaisante à l'égard des élites dirigeantes." Comment contribuer à consolider les "digues démocratiques" ?

@ jfcoffin : « une majorité d’électeurs ont contribué à placer à la tête des institutions des personnalités qui viennent incarner l'inconscient collectif plus que représenter les consciences citoyennes » Votre propos m’a évoqué la notion de Dominique Gautier rappelle dans un commentaire (1) : L’oligarchie qui « n'a pas pour préoccupation majeure l'intérêt général » Cette oligarchie serait-elle le pôle, le modèle, je ne sais comment dire, qui focalise l’inconscient de « l’individu » des sociétés modernes ? (1) http://www.mediapart.fr/journal/economie/261008/chomage-et-fermetures-d-entreprises-la-carte-de-la-crise-sociale
@ jana :  »Comment contribuer à consolider les "digues démocratiques" ? Je dirais, dans un premier temps, en veillant à la qualité de notre formation citoyenne personnelle ? En faisant les efforts nécessaires pour nous informer et mettre nos opinions à l'épreuve des faits, et des autres opinions? On pourra reconnaître là un appel à rejoindre et soutenir une entreprise telle que Mediapart, malgré les difficultés du dialogue, parfois. Car apprendre à surmonter ces difficultés serait pour moi ce que nous pouvons faire de mieux, dans un deuxième temps…

Bonaparte: "Après Lodi, je me regardais non plus comme un simple général, mais comme un homme appelé à influer sur le sort d'un peuple." Cette construction de l'"homme providentiel" nous guette fort. Et Max Weber disait bien que le détenteur de ce type d'autorité, parce qu'elle passe pour naturelle, n'a pas à démontrer rationnellement qu'il peut l'exercer. En retour le pouvoir repose alors moins sur la personnalité du chef que sur l'adhésion irrationnelle des sujets. Le charisme n'est donc pas une qualité inhérente à un individu mais un attribut procédant de la façon dont il est subjectivement perçu par ses adeptes. Cette autorité charismatique, poursuit Max Weber, est étrangère par nature aux structures de routine imposée par la vie quotidienne. Elle est donc éminemment instable, soit que les circonstances de crise qui l'ont fait naître aient disparu soit qu'elle se routinise elle-même dans un système ordinaire. C'est dans la banalisation de cette forme de domination fondée sur les perceptions d'un groupe social convaincu de la grandeur et de la mission d'un chef proclamé que se condense les dangers. Nous n'en sommes évidemment pas là mais je vous recommande la lecture de Ian Kershaw: "Hitler. Essai sur le charisme en politique" (Gallimard, 1995)

Dans ce contexte de crise, force est de constater le républicanisme de Nicolas Sarkozy en France. Force est de constater son dévouement pour tenter de mettre en oeuvre les outils nécessaires de régulation du marché au niveau européen et mondial. Mais bien sûr, rien n'est gagné sur la scène internationale et demain il n'est pas sûr que les Etats Unis ne puissent pas sous une forme ou une autre devenir une dictature...assister à la montée des nationalismes. Il est une question qui demeure alors essentielle: Quel est l'intérêt d'avoir de la croissance dans les pays occidentaux ? Enfin question subsidiaire que faut-il proposer ou faire quand les peuples sont à la dérive ?

La (re)montée des nationalismes est un danger principal. Une issue est dans la démocratisation des instances internationales de régulation et de contrôle. On en est loin. Par ailleurs je reste trés méfiant vis-à-vis de la notion de "dévouement" d'un homme politique dans une crise. N'oubliez pas les dégâts causés par la théorie du bouclier selon laquelle Pétain en juillet 40 aurait fait "don de sa personne" pour protéger les français de l'occupant. Moyennant quoi, l'Allemagne nazie a pu procéder au pillage économique d'une France colonisée, le plus massif dans toute l'Europe occupée par elle.

Un peu tardivement, et sans doute fort simplement: la croissance est nécessaire pour compenser l'évolution des coûts sociaux (notamment les pensions: de plus en plus de gens sont à la pension, qui vivent de plus en plus vieux). A production égale (=croissance zéro), comment compenser ces coûts toujours croissants? Ne pas confondre production (en gros, le PIB) et productivité (nombre d'heures/homme par unité de production).

@Vincent Verschoore : C'est un point de vue, on peux aussi penser que les 10% passé du travail au capital (entre 150 et 200 milliards euros pour cette seule année) sont la principale cause des déficits des comptes sociaux et de ceux de l'état.

Si le capital était taxé comme le travail, ca n'aurait pas vraiment d'influence.

@ Paul Allies J'ai lu, et relu votre article. Merci. Pourriez-vous m'éclairer , plus concrètement , sur ce passage : "Sans doute la légitimité d’une mesure ne dépend plus de la nature de l’autorité qui la prend mais de la procédure qui l’a produite" Je vous en remercie.

Je veux dire par là que la légitimité d'une décision n'est plus corrélée à la légitimité de l'autorité qui l'a prise (le législateur par exemple au motif qu'il représente "par nature" la volonté générale). Il faut aujourd'hui que cette décision soit le fruit d'un processus d'échange de volontés, de points de vues et de confrontation des intérêts pour que (avant l'intervention par exemple du législateur) cette délibération ait rendu préalablement et en tant que telle légitime la décision de l'autorité. C'est tout l'intérêt de la "démocratie participative".

Votre explication éclaire ce qui se passe dans la société, en deça du politique aussi. Par exemple dans les familles , l'évolution de la notion d'autorité parentale va dans le même sens. Désormais il y a une demande de participation aux décisions. Le législateur (dans le code civil), si je ne me trompe pas, le demande même pour les enfants, dans sa définition de l'autorité parentale (associer l'enfant aux décisions)

En effet, la démocratie ne consiste pas seulement à répondre à la question "qui prend les décisions ?" mais aussi à la question "comment prend-on les décisions ?". Mais si cette conception de la démocratie est bien enracinée dans la théorie délibérative, n'est-il pas prématuré de parler d'une nouvelle forme de légitimité ? Dans notre culture du pouvoir, (à l'échelon local pour rester en terrain de connaissance), cette légitimité procédurale est absolument exclue, une grande partie des élus locaux la considérant comme attentatoire à la légitimité électorale. RLa.

Personnellement, je ne pense pas qu'ils ont tout à fait tort; La démocratie participative a des effets pervers : trop de à des assemblées, ou les pressions et influences peuvent être reines par le biais de la parole (rhétorique) ou du "bourrage de salle". (Je parle d'expérience !) Je crois plutôt aux contre-pouvoirs, et pour moi la démocratie participative en est un. Mais une élection à bulletins secrets, un citoyen, une voix, me semble le meilleur (le moins pire ! ) des pouvoirs, du moment qu'il s'accompagne de contre pouvoirs (presse libre, justice indépendante, démocratie participative, lobbying plus transparent...)

Tout à fait d'accord sur les défauts de la DP que vous citez, si ce n'est qu'ils sont caractéristiques d'une démocratie participative mal menée (et malmenée) : dans des expériences délibératives de qualité, ces biais sont très nettement atténués. Mais c'est une grande inquiétude en effet de voir le thème global de la participation des citoyens risquer d'être décrédibilisé par des expériences de faible qualité, voire manipulées. RLa.

@ Shen Faye / Romain L... : Je pense que ces difficultés sont inévitables dans tout groupe - cela fait partie de la dynamique des groupes. Dans la conscience militante, trop longtemps "l'assemblée" populaire a été idéalisée. Pour moi, il serait vraiment temps d'éclairer le fonctionnement d'une assemblée par les connaissances rationnelles accumulées à ce sujet par les sciences humaines. cela aiderait toutes les assemblées locales qui le désirent à s'auto réguler. Mais ceci est un autre débat, qui risque de détourner le "fil" de Paul Alliès… J'espère que nous pourrons le développer sur Mediapart un jour !

C'est en effet un phénomène qui dépasse largement le cadre institutionnel et politique. Il tient à la nature de la "révolution de l'intelligence" qui démultiplie les capacités de connaissance des individus dans tous les domaines et change donc les rapports d'autorité et de hiérarchie aussi bien dans la sphère privée que publique. Mais cette révolution qui a déjà changé l'économie n'a pas encore trouvé de débouché dans la politique.

@ Paul Alliès Merci à vous.

LE SIGNOR On peut penser que le capitalisme porte en lui sa propre ruine, capitalisme financier et ses bulles, capitalisme de marché destructeur, par l'accumulation même, de la nature et de la société humaine. C'est la position de Badiou, Besancenot et quelques autres encore assez nombreux, les marxistes. On aurait tort de s'en moquer. On peut penser que le capitalisme peut être contenu, réglementé, mais qu'il ne peut se réformer lui-même: ce n'est pas une question de morale qui viendrait au secours de l'inefficace "main invisible". C'est la position de beaucoup, et de Sarkosy lui-même, du moins en paroles. Dans ce cas il faut préparer la relève des politiques qui ont encouragé les dérives meurtrières et suicidaires qu'on connait et qui ne sont pas légitimés à y porter remède. Que le politique prenne le pas sur l'économique, mais il y faut un programme, une légitimité. Un programme, il y en a. On peut citer les propositions de Frédéric Lordon (encadrement très strictement réglementé ) ou Rahbi, Latouche,etc: la modération heureuse, la décroissance (dans les pays riches)...et d'autres. On peut rebâtir le keynesianisme... Une légitimité, une confiance, si l'on veut que ce soit un pouvoir démocratique. Ce n'est pas gagné. Mais tout n'est pas perdu si on se rappelle les résistances pas si vieilles au CPE ou le "non" au traité de Lisbonne (Rancière (dont le livre "la haine de la démocratie" cité par Paul Alliès est à lire par tous) fut raillé, en ce temps, pour avoir dit non). Voilà pourquoi le débat initié par Paul Alliès est si important et qu'il demande, à mon avis, à être poursuivi.

"Que le politique prenne le pas sur l'économique, mais il y faut un programme, une légitimité." Je pense que c'est l'articulation du politique et de l'économique, "décollée" une fois pour toute du "gluant" de la finance folle. Je pense quant à moi, sans aucune qualification économique, qu'il s'agit, pour tous, de contribuer à une profonde réflexion sur les rapports à l'argent. Un outil ? un moyen ? ou une fin obsessionnelle ? Il n'y a pas que les politiques qui ont encouragé les dérives. C'est tout un climat de "vénération" de l'argent, à n'importe quel prix, au détriment d'une approche solide de la nécessité de revoir les salaires, et de "calmer" les actionnaires.

Je ne me moque nullement de la position de Badiou; je la prends très au sérieux. J'espère d'ailleurs que la prochaine tenue du congrès constitutif du NPA sera l'occasion de voir ce que l'extrême-gauche a à dire sur la question qui nous occupe ici. J'y serai très attentif car je crains que ce courant ait oublié les leçons du passé sur les postures protestataires incapables de peser sur les rapports de force d'ensemble et la construction d'une alternative politique transitive.Il y a en effet urgence à repolitiser la société.

Cher Paul Alliès, Vous avez mille fois raison de vouloir mettre la légitimité démocratique des décisions au cœur du débat politique actuel. Cela renvoie bien entendu entre autre à la construction de l'Union européenne, et les prises de décision en son sein, avec l'indubitable constat de transfert de pans entiers de notre souveraineté vers des organes européens supranationaux, donc très souvent indépendants (je pense notamment à la Commission européenne, à la Banque centrale, ou encore à la CJCE). A noter aussi cet effrayant constat : 80% des lois nationales aujourd'hui en vigueur proviennent directement de la transposition de directives européennes ! D'où cette question inévitable : L'Etat a-t-il perdu sa souveraineté au regard des principes constitutionnels français d'unicité et d'invisibilité - d'autant que pour le Conseil constitutionnel, la transposition en droit interne des directives européennes est une exigence constitutionnelle - ? Et si oui, alors qui est aujourd'hui le titulaire d'une telle souveraineté ? Le Peuple européen, ce peuple introuvable ? Certains défendent le projet d'une Europe fédérale, mais paradoxalement ceux-là même qui se prétendent fédéralistes, n'ont eu de cesse au cours de la construction européenne de cacher aux Français cette marche vers le fédéralisme, au point de rendre tabou ce terme (y compris d'ailleurs certains militants socialiste, je pense notamment à Moscovici dans une interview du Figaro en 1997). D'où une suspicion légitime de nos concitoyens à l'égard d'un projet européen fédéraliste se construisant sans eux. Y aurait-il donc un lien d'apparenté entre fédéralistes et libéraux politiques, pour qui la souveraineté populaire est toujours suspecte. Je pense notamment aux travaux d’Arendt – quelle que soit par ailleurs la grandeur de sa pensée – sur la souveraineté : la souveraineté est consubstantielle à la volonté – et en l’occurrence à la volonté générale – entendue comme autorité absolue, ou en clair, sous l’inspiration de Rousseau, les révolutionnaires français auraient tout simplement voulu transférer le pouvoir absolu du souverain dans les mains du peuple, d’où le danger pour les libéraux de la tyrannie démocratique et l’atteinte aux libertés individuelles (c’est d’ailleurs la distinction essentielle entes les Révolutionnaires français attachés à la souveraineté populaire et les Pères fondateurs des Etats-Unis d’Amérique attaché à une conception fédéraliste). Est-ce ensuite un hasard si nombre de libéraux économiques à l’instar d’Hayek ont toujours été hostiles à la souveraineté populaire, au point d’ailleurs de soutenir Pinochet lors de son coup d’Etat en 1973 ? Cependant, au regard de l’évolution des Etats nations et des sociétés démocratiques contemporaines, nous ne pourrons en effet à gauche faire l’économie d’une refondation des concepts politiques essentiels de souveraineté populaire, tout comme d’ailleurs ceux de souveraineté étatique, quitte malgré tout à dépasser les conceptions souverainistes les plus conservatrices. Et l’attention que vous portez sur la légitimité des procédures de la décision me semble essentielle. Enfin, je vois une deuxième problématique majeure pour la refondation de la gauche en France : celle relative à la propriété, à mon avis au cœur de la crise actuelle du capitalisme. En effet, qu’est-ce qu’une action sinon d’abord un titre de propriété ? Mais avec la responsabilité en moins sur le devenir et l’avenir de l’entreprise dont on est propriétaire. Pourtant, le droit de propriété est consacré comme un droit inaliénable et sacré dans notre Constitution! Eminemment contestable ! Sans aller jusqu’à déclarer que « la propriété c’est le vol », relire Proudhon, Rousseau ou encore Marx, devient nécessaire. Nous devrons refonder le droit de propriété qui ne peut en aucun cas primer sur l’intérêt général, d’autant qu’être propriétaire d’un bien – on négligera ici la problématique du propriétaire terrien - n’est jamais neutre socialement, car au regard de la chaîne de production ayant engendré ce bien se joue l’exploitation de la force de travail par le capital ! Bien à vous cher Paul Alliès.

Cher David, vous soulevez de grandes questions et je suis d'accord avec vous sur le fait que celle de la propriété mérite d'être complètement reconsidérée notamment à partir d'une méthode que Jaurès avait suivi quand il disait: "la propriété privée subit tant de démembrements et de restrictions que, dès maintenant et au point de vue même de la bourgeoisie, c'est un enfantillage ou un anachronisme de parler purement et simplement du maintien de la propriété individuelle". C'était en 1901 et il ne pensait pas alors à l'avènement d'un socialisme d'Etat (pour aller plus loin là-dessus voyez les travaux de Philippe Chanial). Quant à la souveraineté populaire-nationale, c'est en effet toute une histoire à suivre à travers (déjà) les transformations du jacobinisme durant la Révolution française. Je ne crois pas pour autant qu'on puisse résoudre son équation par un réexamen des concepts construits jusqu'ici (y compris par Arendt). La crise que nous connaissons tient à l'incapacité (de la social-démocratie notamment) de penser un néo-fédéralisme (par rapport au standard américain) dont l'Europe aurait pu être le siège. Je crois qu'il faut faire le point sur les transformations de l'Etat dans son rapport aux mutations du capitalisme durant ces 30 dernières années. C'est là que la gauche pourrait "saisir le neuf" et comprendre au moins le monde qui vient. J'essaierai de préciser comment je comprends la chose dans un prochain billet et j'espère que nous pourrons poursuivre ce dialogue. Paul Alliès

Cher Paul Alliès, Merci pour cette réponse vraiment éclairée, c'est toujours un plaisir de discuter avec vous. J'ai relu toutes les échanges, ils sont tous passionnants ; je crois que nous sommes là à travers ce débat au cœur des problématiques que doivent maintenant porter la gauche. Aussi, avant de vous répondre, pouvez-vous me citer le livre de Philippe Chanial ? cela m'intéresse vivement. Pour tâcher de prolonger le débat : Sur l'Etat, vous semblez dire que le cadre de l'Etat-Nation est en quelque sorte dépassé, et qu'il a subi de profondes mutations. Quelles sont selon vous ces profondes mutations de l'Etat en France durant ces 30 dernières années ? Mais ces mutations profondes ne sont-elles pas consubstantielles à la fin des Trente Glorieuses et à la mise en œuvre d'une part des idées néolibérales de Keynes - la fin de l'interventionnisme de Keynes, la dérèglementation, les privatisations- et d'autre part à une intégration progressive dans l'Union européenne, conduisant ainsi effectivement à une perte de pans entiers de notre souveraineté ? Parce que sinon les seules mutations organiques que me semblent avoir subi l'Etat sont celles relatives à une accélération de la décentralisation, associée à une révolution dans la façon désormais d'utiliser les finances publiques : La Loi organique relative aux lois de finances (une vraie révolution copernicienne conduisant à considérer l'Etat comme une simple entreprise!) Mais sur la LOLF, je crois que peu de concitoyens ont pris conscience de l'importance d'une telle loi. A noter d'ailleurs que la LOLF est pleinement dans le cadre des idées de Hayek et de celles défendues par la Commission européenne. Donc, ces mutations étatiques révèlent-elles véritablement une crise de l’Etat-Nation ou bien plutôt une crise du politique engendrée par la tentative de suprématie de l’économie néolibérale ? Qu’a montré l’échec des politiques du FMI dans les pays du Sud visant à réduire le périmètre de ces Etats ? Même Francis Fukuyama dans son livre State Building le reconnaît : Ce fut une monumentale erreur, les cadres étatiques auraient dû être conservés et on aurait même dû s’appuyer sur eux pour mettre en place ces politiques. Fukuyama rappelle que les Etats Nations sont idiosyncratiques, singuliers. Ce qui caractérise chaque Etat Nation, c’est sa singularité liée à son histoire et à la singularité culturelle du peuple qui le fait vivre. Alors oui, bien entendu, les tentations nationalistes sont toujours un risque, mais vouloir contre les peuples dépasser le cadre étatique pour construire une entité supranationale n’est pas un gage d’apaisement non plus. S’il faut penser un néo-fédéralisme, je suis partant, mais cela ne peut l’être que très progressivement, et dans le respect des singularités étatiques, donc le modèle serait avant tout confédéral, et non fédéral. Enfin, améliorer les prises de décision dans les instances internationales et supranationales, oui, bien sûr, mais cela ne résout pas notre problème central en France : celui de la souveraineté populaire. Bien à vous.

Petite coquille : ce sont bien sûr les idées néolibérales d'Hayek, et non de Keynes.

Ce que je crois à propos de l'Etat, c'est qu'il y a lieu de reprendre un travail théorique plutôt abandonné depuis, disons Poulantzas et Foucault. La crise de l'Etat libéral et sa réduction à la "corporate gouvernance" des néo-libéraux n'ont pas été, me semblent-ils suffisamment analysés. La crise actuelle devrait conduire, non pas à un retour du "national" mais à des politiques publiques appelant un contrôle souverain de l'Etat à partir de divers instruments (monnaie, tarif extérieur, change) conditions sine qua non pour qu'il soit un acteur économique réel. Certains dogmes devraient en souffrir (ainsi l'indépendance absolue des banques centrales). Les institutions de l'UE devraient être réévaluées à cette aune. Pour ce qui est de Philippe Chanial, voir: "Justice, don et association" (La Découverte, Mauss, 2001), "La propriété sociale contre l'Etat" (in Contretemps, n°5, septembre 2002), "Jaurès, la propriété collective ou le pouvoir des sans-pouvoir" (in Les socialismes français, Textuel, 2006).

Merci pour ces informations. Chaleureusement.

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