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Des yeux dans les pages

                           "Mais je vous en supplie, ne soulignez du crayon ni trop de la pensée " (Lettre à Izambard de mai 1871)



Jean-Luc Parant "La Disparition"Jean-Luc Parant "La Disparition" © Kristell Locquet
Ce livre prolifère, comme toujours avec Jean-Luc Parant : roue des mots et des phrases qui poussent comme des yeux à l'intérieur des pages. Comme les amis. Parce qu'on ne peut être absolument seul, même si c'est au fond de notre solitude que nous ouvrons notre vue, par laquelle nous projeter plus loin que la terre dont nous sommes pourtant, éperdument.

RIMBAUD AILÉ

précédé par

LA DISPARITION

Recueil de textes et de photographies

par Jean-Luc PARANT

Établi, introduit et annoté par

Kristell LOCQUET

(Musée bibliothèque Arthur Rimbaud de Charleville)                                         

Voici Arthur Rimbaud et Jean-Luc Parant se rencontrant et s'éprouvant pendant quelques jours, si proches, aux bords de Meuse. Et voici d'autres amis, du dépliant de l'exposition par Pierre Tilmann, de l'introduction-pastiche de Kristell Loquet, jusqu'aux documents annexes (Alain Borer entre autres). Mais il existe une autre manière encore de pousser d'autres centaines d'yeux dans d'autres centaines de directions, comme en témoignent l'accompagnement iconographique des différentes figures de la disparition de la boule (qui est aussi un œil), les brouillons qui sont d'autres regards sur le texte de La Disparition, les notes du Rimbaud ailé,  le commentant peut-être, le prolongeant, le criblant de nouveaux yeux, restes ou remords de ce qui n'a pu être retenu pour le texte définitif, l'essentiel étant que le regard ici encore prolifère, s'augmente d'une pensée - et, d'abord, d'une écriture - déroulant ses motifs : reprises, contradictions, répétitions, avancées soudaines.

Installation de 210 boulesInstallation de 210 boules © Christophe Loiseau

Comme toujours, le texte de J.L. Parant est un voyage ou, plus exactement ici, un passage à travers les yeux de Rimbaud, brûlants et intouchables, car la vision suppose l'existence des  très  hautes  températures, de même  que  les  yeux  ( boules, textes mis en boules …) de J.L. Parant ou, plutôt, les yeux de ses textes, ont creusé des trous par lesquels il s'échappe, comme par lesquels A. Rimbaud s'est échappé et a disparu. On voit bien aussi pourquoi A. Rimbaud a eu besoin de développer des ailes au bout de ses yeux, pour s'envoler, pour tout percer : « Les yeux de Rimbaud se sont développés et ont tracé parallèlement les routes qu'ils ont empruntées. Quand leurs ailes se sont déployées jusqu'à l'horizon […] les yeux de Rimbaud ont tout percé ».

C'est rencontrer le frère Voyant quand on invente une physique, une métaphysique, une cosmographie et une poétique de la vue. C'est encore une fois voir, car «  l'œil remet tout à neuf » et, tout aussi matériellement que spirituellement, « voir, c'est avoir réfléchi ».

Et ces deux textes sont encore une descente et un envol continuels avec, et au-delà de ce qu'on connaît de la poésie de J.L. Parant, la marche des yeux, pour ainsi dire, lorsqu'on sait par ailleurs combien Rimbaud fut un marcheur intempérant puis contrarié , et un voyant,  « quelque chose a poussé à partir de Rimbaud, bien avant ses jambes », au point même de l'enlever, crevant la peau des yeux qui le retenaient à terre, au risque d'aller se perdre dans l'infini, tout en cherchant une « peau fixe à laquelle adhérer pour pouvoir s'arrêter et trouver une forme ».

C'est pourquoi, devant ces textes de J.L.Parant, habités par les yeux de Rimbaud tout en les rafraîchissant, on ne peut théoriser ce qui est d'abord et seulement un mouvement des yeux et de la pensée, comme si le cerveau  faisait passer puis mouvoir d'autres yeux encore au-dedans de lui, par milliers proliférant à l'intérieur - comme les mouvements des yeux du lecteur, sur la page, à la recherche des passages, trous, tunnels par où, s'étant enfoui, s'enfuir.

Commentaires ni résumé possibles ici sinon le mouvement même de tous ces sphères concentrées, rien que leur mouvement pour creuser en nous et partir. Seul le pastiche semble le plus proche d'un honnête commentaire, ainsi que le pratique Kristell Loquet, commentaire qui est le mime du mouvement par lequel on voyage dans les textes et par lequel on fait voyager les textes. Voir pour marcher, être résolument Voyant pour s'envoler, c'est ce qu'enseigne la poésie, ainsi que Rimbaud le note en creux dans sa lettre à Demeny du 15 mai, à propos d'un Musset qui, selon lui, a manqué le véritable voyage : « …il y avait des visions derrière la gaze des rideaux, il a fermé les yeux …», perdant peut-être ce que  J.L.Parant souligne dans La Disparition : « la pensée nous est venue quand nous avons vu ce que nous ne pouvions plus toucher, quand nous avons vu ce qui était trop loin pour être touchable […] nous saisissons l'insaisissable ». A trop fermer les yeux, le risque est grand de perdre les images.

Mais aussi yeux et jambes indissolublement liés, à l'instar de ce corps qu'on « retient à terre » pourtant, parce que l'homme « n'arrive pas à penser sans lui, sans sa nuit. ».

Bernard Demandre

 Note : ce texte a été publié dans Poésie Présente en 2002.

 

 TEXTES

 

 

La Disparition

 

[…] Il y a dans l’espace d’énormes montagnes démesurées que le manque d’obscurité ou de lumière nous rend invisibles et que nous pouvons seulement traverser avec nos yeux car les yeux sont les seuls membres qui peuvent entrer dans l’espace et se projeter infiniment loin dans le vide. Nos yeux sont les seuls membres qui nous prolongent invisibles dans l’espace devant nous. Nos yeux sont les seules parties de nous-mêmes dans lesquelles nous pouvons nous introduire tout entiers, corps et tête, matière et pensée, sans jamais être vus ni touchés. Nos yeux creusent à partir de nos yeux de longs tunnels par lesquels notre corps entre pour aller là où il ne peut pas toucher. Et par ces tunnels où le corps est tout entier, les yeux creusent dans le ciel pour trouver la lumière comme nous avons creusé avec nos mains dans la terre pour trouver l’obscurité.

 

[… ]  Le soleil est un trou dans le ciel comme un passage vers l’infini. Un passage que nous traversons jusqu’à trouver la nuit, une nuit si profonde qu’elle nous laisse entrevoir une infinité d’autres passages par lesquels nous pourrions passer pour aller encore plus loin dans le vide sans fin.

Car si toucher c’est rester de ce côté, voir c’est partir de l’autre côté. Nous touchons pour nous enfouir dans la terre et laisser les empreintes de nos mains sur le monde. Mais nous voyons pour nous enfuir dans le ciel et laisser les empreintes du monde sur nos yeux. Si la terre est une surface sur laquelle les mains et tout ce qui est touchable s’empreintent, les yeux en sont une autre sur laquelle le vide et tout ce qui est intouchable  s’impriment. Nous voyons et nous avons le monde que nous voyons  imprimé sur nos yeux.Nos yeux sont une terre pour marquer  l’insaisissable, comme la terre est des yeux pour marquer le touchable. Nos yeux sont un livre  ouvert où s’imprime sans cesse le monde que nous voyons. Un livre aux milliers d’images et aux milliers de pages qui contient tout entier le monde vu. […]

C’est parce que nous avons voulu partir dans le ciel que nos yeux en leur vue et notre tête en sa pensée se sont projetés où notre corps ne pouvait pas aller, et que notre vue et notre pensée nous ont séparés en deux, écartelés entre la terre et le ciel. Nous avons vu et nous avons pensé où nous n’étions pas avec notre corps pour pouvoir nous échapper dans l’infini.

  C’est parce que nous nous sommes levés du sol et que nous avons pris conscience du vide au-dessus de nous que nos yeux se sont projetés, projetant à la fois notre tête pour nous soutenir debout sur la terre.

  La pensée nous est venue quand nous avons vu ce que nous ne pouvions plus toucher, quand nous avons vu ce qui était trop loin pour être touchable. La pensée nous est venue quand des distances immenses se sont rendues visibles devant nos yeux et que le monde que nous voyions est devenu intouchable parce que trop lointain mais aussi parce que, trop lointain, le soleil qui délimite le monde est en feu et brûle tout ce que l’on voit.

Nous voyons et nous pensons mais tout est sans corps, le soleil a tout brûlé. Nous saisissons l’insaisissble.

La pensée nous est venue quand l’infini nous est apparu et que nous avons vu dans notre tête ce qui était si infiniment loin de tout que nous ne pouvions pas le toucher ni le voir mais seulement le porter en nous comme notre propre univers.

 

Rimbaud  ailé

 

Nous sommes collés à une peau attachés à un globe et seuls les regards que nous lançons autour de nous nous soulèvent les paupières et nous soulèvent du sol, nous décollent de notre peau et nous détachent du globe. Nous sommes soudés à une enveloppe et fixés à un socle, et seuls les yeux que nous ouvrons fissurent cette enveloppe et fracturent ce socle.

La vue comme la pensée sont le début de notre liberté.

Les yeux d’Arthur Rimbaud ont creusé un trou par lequel il s’est échappé. Ses yeux ont pioché dans le vide, ont fait s’ébouler l’obscurité, ont déblayé toutes les ombres pour lui permettre d’avancer et de passer à travers tout. Si ses yeux sont toujours en vol, c’est parce qu’ils travaillent dans le ciel à frotter l’air pour se frayer un chemin dans l’espace. Ses yeux sont déjà dans les cieux, en train de tracer la trajectoire de son voyage.

[…] Les yeux de Rimbaud ont tout percé et tout ce qui était visible s’est troué instantanément d’une fente imperceptible qui a tout ajouré. La lumière a tout imprégné comme une substance fluide amoindrissant la consistance et facilitant la pénétration de ses yeux . Tout a été rendu  praticable aux mouvements de son corps que ses yeux dirigeaient vers le gigantisme. Tout s’est ouvert et a perdu sa résistance, son poids et son opacité, tout s’est dénaturé pour laisser passer sa vue, pour laisser croître ses yeux. Tout est devenu images inconsistantes et déformables. Sa vue a préfiguré son vol et Rimbaud n’a eu pour toute destinée que celle de devenir aussi insaisissable que l’air.

[…] Depuis que sa peau s’est ouverte et qu’il s’est enfui, Rimbaud est en route vers d’autres horizons. Il coule, il se déverse sur le monde.Il penche du côté de ses yeux et laisse échapper tout son sang, toute sa chair. Il a sombré dans le vide, il s’est immergé tout entier dans l’espace, il a glissé vers le ciel. Il a vu mais il s’est noyé dans la lumière, il y a perdu pied, il a coulé jusqu’au fond du jour. Depuis que ses paupières se sont levées, que ces deux lucarnes se sont ouvertes sur le monde, le corps de Rimbaud s’est prolongé infiniment et a cherché dans l’espace une peau fixe à laquelle adhérer pour pouvoir s’arrêter et retrouver une forme. […]

 

 

 

 

Tous les commentaires

06/01/2013, 12:46 | Par Siloë

 

Très beau billet, qui donne envie de re-prendre la route jusqu'à Charleville-Mézières, où il y a un peu plus de vingt ans, déjà, les yeux de Rimbaud se portaient au-delà des passants, sous les arcades de la Place Ducale.

 

Marguerite 

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