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Le choc de la modernité … et des quotas laitiers …_1981-1986 (Assemblée nationale) : rétro-débats 8

L'arrivée de Laurent Fabius à la tête du Gouvernement est tout à la fois le signe et l'outil d'une transformation du discours et de la pratique du PS.
Le PCF a coupé les ponts : c'est à lui qu'il reviendra, de temps à autre, de raviver les braises mourantes d'un état de grâce oublié.

 

 

[ résumé des chroniques publiées : 1981 : la « furtive embellie » ]

La querelle de l'enseignement privé, de par la volonté de Mitterrand, est définitivement abandonnée et le Gouvernement, sous l'égide de Michel Rocard – alors ministre de l’Agriculture -, s'apprête à célébrer de conviviales agapes en l'honneur de la reconnaissance de l'enseignement agricole privé.
Dès octobre 1983, Laurent Fabius, qui était alors -seulement - ministre de l'industrie et de la recherche, concluait son intervention sur la politique industrielle du Gouvernement en ces termes :
"Ce que nous faisons aujourd'hui pour la formation, la recherche, l'innovation l'exportation est, en tout état de cause, indispensable. Ne pourrions-nous, au moins sur ce terrain, trouver un point de rassemblement."
EntrepriseépargneInvestissementProfitInitiative économiqueRedéploiement
... tels sont les mots "porteurs" à l'ère Fabius. Ce ne sont pas des mots nouveaux, mais aujourd'hui, ils s'écrivent en majuscule.
Tout le discours se réorganise autour d'eux.
Qu'il s'agisse de l'enseignement, des industries agro-alimentaires, des exploitations, de la filière bois - et même de l'administration - le projet de budget agricole 1985 est, lui aussi, tout imprégné de l'idée de modernisation.
En cette fin d'année 1984, la situation de l'agriculture est ambivalente.
Les résultats sont bons : le revenu augmente de 1,5 p. cent; mais les écarts ne cessent de se creuser entre ceux qui profitent de la modernisation et ceux qui en sont exclus. De nombreux agriculteurs ne peuvent même plus payer leurs cotisations sociales.
L'accord de Dublin apporte de nettes améliorations au marché du vin, mais ce n'est pas suffisant pour désamorcer le refus de l'élargissement.
Mais 1984 restera, surtout, dans la mémoire des agriculteurs comme l'année des quotas laitiers.
Bien sûr, ils ne paieront pas de pénalités pour cette année …
… bien sûr le Gouvernement a mis en place des dispositifs de protection …
Mais, les quotas - au-delà de rupture qu’ils représentent sur le plan des marchés - sont ressentis par les agriculteurs comme une remise en question de leur fonction nourricière, comme la fin d'une période d'abondance :
l'agriculture ne serait plus ce "réservoir sans fin" que chante le poète ... A moins qu'elle ne sache s'adapter à ces "âges nouveaux" !...
"Souvenez-vous des vers composés par Péguy pour sa célèbre présentation de la Beauce à Notre-Dame de Chartres :
« Deux mille ans de labeur ont fait de cette terre un réservoir sans fin pour les âges nouveaux. »
Puisse le Gouvernement ne pas briser, à coups d'idéologie, ce réservoir millénaire.
" (E.HAMEL)

 

Modernité, fille de rigueur et d’état de grâce
"En lisant le projet de budget de l'agriculture, je songeais à la devise qui, en Hollande, s'étale le long de la digue isolant le Zuiderzee de la mer et assurant la conquête des terres sur la mer:
« Un peuple vivant construit pour son avenir. »
Et je me demandais si votre projet de budget construisait l'avenir de l'agriculture française.
" (J.H.MAUJOUAN DU GASSET/ UDF … qui, évidemment, répondra « non » à la question posée !)
Chez les députés socialistes, on s’interroge aussi sur " l'avenir de l'agriculture française " – et, plus précisément, sur les conséquences du "choc des marchés", dont les quotas laitiers constituent l'aspect le plus visible.
Jean-Jacques BENETIERE :
Ce choc, dira Jean-Jacques BENETIERE ( le monsieur « offices d’intervention » rétro-débats 3) "se produit dans une période où la priorité pour la France consiste à réussir la mutation de son appareil industriel ( « modernité » oblige !) et à former les hommes et les femmes pour qu'ils puissent la maîtriser.
La priorité industrielle permettra-t-elle de poursuivre la modernisation de l'agriculture, nécessaire tant pour la masse des petits et moyens producteurs que pour la consolidation de notre place sur les marchés agro-alimentaires internationaux ?"
À la question posée par Jean-Jacques BENETIERE, Yves TAVERNIER apporte des éléments de réponse, en présentant le budget de l’agriculture :

"Ce budget [agricole ] répond à une double exigence:
"d'une part il s'inscrit dans le cadre de la politique budgétaire de l'Etat qui réduit le taux global des prélèvements obligatoires et qui limite strictement le déficit du budget ;
d'autre part, il prend en compte l'intensification de l'effort de modernisation des exploitations agricoles et leur nécessaire adaptation aux nouvelles conditions de marché.
"La priorité est accordée aux investissements productifs, au développement des industries agricoles et alimentaires, à la modernisation des entreprises, à la formation des hommes et à l'installation des jeunes. Dans le cadre tracé par le projet de loi relatif à la montagne, un effort tout particulier est proposé en faveur de la forêt et de la filière bois."

On voit, à travers cette citation, le grand avantage que peut représenter le thème de la modernité, du point de vue de la construction du discours.
Tout est modernité :
non seulement l'exploitation des forêts, l'hydraulique, les biotechnologies, la recherche, la transformation des abattoirs ;
mais aussi la rénovation pédagogique, le développement de la gestion dans les exploitations agricoles, la réforme fiscale, le nouveau statut des agriculteurs, etc.
Seulement, voilà !
Beaucoup de députés – et pas seulement dans l’opposition d’alors – voudraient savoir ( c’est Jacques GODFRAIN/ RPR qui formule explicitement la question) "quel est le bon discours socialiste" .
"Est-ce celui du premier ministre sur l'entreprise, sur la production, sur l'esprit de conquête,
ou celui du ministre de l'agriculture sur la restriction des productions ?
"

 

le "choc des quotas laitiers"  

Il faut dire que le "choc" des quotas est-tel dans leurs circonscriptions que les députés – même les socialistes - ont bien de la peine à se motiver sur cette question de la modernité.
Pierre METAIS ( PS/ Vendée) a du se sentir bien seul, quand il s’est risqué à dire que "maîtriser la production laitière n'a pas que des inconvénients". Les récriminations fusent de tous côtés.
Nelly COMMERGNAT (PS/Creuse) , elle, a plus de chances de se faire applaudir -"sur divers bancs", précise le Compte rendu - lorsqu'elle déclare :
"Un malaise profond affecte nos campagnes. Notre élevage se porte mal."
Les députés de droite ne diront pas autre chose :
"Monsieur le ministre, mes chers collègues, l'économie bretonne est en danger." (L.BOUVARD /UDF/Morbihan ).
"En tant que parlementaire breton, je me dois d'attirer une fois de plus votre attention, monsieur le ministre, sur la colère qui monte dans les campagnes bretonnes. La Bretagne est en effet la région qui a, depuis vingt-cinq ans, le plus investi. " (J.L.GOASDUFF/ RPR/ Finistère)
Certains, à droite, vont jusqu’à demander que le Gouvernement - "au lieu de mettre en œuvre un dispositif qui risque de « casser » toute la productivité laitière dans notre pays et de nous obliger, dans quelques années importer du lait de l'étranger" – "renonce à appliquer cette réglementation des quotas" et s’engage à ne pas infliger de pénalités aux agriculteurs qui ne respecteraient pas leurs quotas.
Dieu, que c’est confortable d’être dans l’opposition !
Mais il n’y a pas que des considérations clientélistes dans de telles prises de position.
Ce qui est en cause, c’est une certaine vision de la production agricole :
"La restriction des productions n'est pas notre politique. Oui, nous préférons l'excédent relatif à la pénurie !" ( P.GODFRAIN / RPR)
Ce que disent les députés communistes va dans le même sens – à ceci près ( ! ) qu’ils incriminent les "structures capitalistes" :
"Cette crise a une apparence, avez-vous dit monsieur le ministre, :" « a surproduction et le gonflement des stocks» .
Ce n'est en effet qu'une apparence. La crise découle en fait des structures capitalistes auxquelles il faut avoir le courage de s'attaquer
."
Du "courage" ! Il en faut à Pierre GODEFROY (RPR/ Manche ) pour oser exprimer une opinion complètement à contre courant de son parti.
( Mais - heureusement pour lui ! - il aura le soutien les députés socialistes engagés, derrière Michel Rocard, sur la voie de la modernité … et de la régulation des marchés)
"- P.GODEFROY. De toute façon, si l'on voulait assurer la stabilité du revenu agricole, tôt ou tard, le problème des quotas laitiers se poserait ...
- D.CHOUAT (PS).Bien sûr !
- P.GODEFROY. … car il y a un tel décalage entre le prix sur le marché international et le prix au consommateur dans les pays européens qu'il faudra, un jour ou l'autre, trouver une solution.
- JJ.BENETIERE (PS). Très bien !
- N.RAVASSARD(PS). Voilà des propos sensés!
- D.CHOUAT(PS). Essayez, monsieur Godefroy de convaincre monsieur Cointat !
- N.RAVASSARD(PS). Mais il est convaincu !
- P.GODEFROY. Pour être intellectuellement honnête, je dois dire que si nous avions été au pouvoir, le problème aurait été le même.
("Très bien!" sur les bancs PS)
- M.COINTAT. Sûrement pas !"

 

à suivre :
[ fin de législature ] l'Europe,encore l'Europe, toujours l'Europe
à lire ( pour avoir une vue d'ensemble)
résumé des chroniques publiées :
1981 : la « furtive embellie » ]
le pourquoi et le comment :
Les socialistes à l’épreuve du pouvoir : l’exemple de l’agriculture_1981-1986 (Assemblée nationale) : rétro-débats 0
le contexte :
1981-1986 : éléments de contexte

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