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Ne désespérons pas l'Assemblée !
A ceux qui, comme hêtre, n’ont pas apprécié mon « message aux députés de l’opposition » (« Je ne compte plus sur le personnel politique professionnel depuis longtemps, et encore moins sur les députés de gauche, qui trahissent — c'est une tradition — les espoirs de celles et ceux qui leur font confiance. ») , je voudrais – avant de partir à la manif - donner deux ou trois explications complémentaires (pour le cas où il serait possible de « disputailler » autrement que par des phrases à l’emporte-pièce !)
Longtemps, j'ai été sur une ligne "ni droite ni gauche" "bonnet blanc/ blanc bonnet" "élections, piège à cons".
Rien ne laissait entrevoir que je puisse un jour m'intéresser aux débats de l'Assemblée. C'est venu un peu par hasard (je ne vais pas raconter ma vie ...). Mais j'ai découvert que ce n'était pas du tout comme je pouvais l'imaginer. Beaucoup plus vivant. Beaucoup plus dense. Beaucoup plus chargé de ce qui fait la vie des gens.
Déblayons le terrain
1) ce n’est pas l’Assemblée qui peut opérer une transformation radicale de la société ;
2) l’Assemblée n’est pas représentative de la population française ;
3) fonctionnant sur la base de groupes-partis, elle fait souvent passer les intérêts/ les stratégies desdits partis avant ceux des citoyens ;
4) la possibilité d’influer sur le contenu de la loi tendent vers zéro (surtout pour l’opposition)
5) les conditions dans lesquelles se déroulent les débats depuis la réforme constitutionnelle de 2008/2009 sont catastrophiques du point de vue de la démocratie.
Alors, me direz-vous …
Faut-il vouer cette Assemblée aux gémonies ? Faut-il la jeter aux poubelles de l’histoire ?
Mais alors, qu’est-ce qui va faire « tenir » la société ? Qu’est-ce qui va faire qu’elle va rester « assemblée » et non pas soumise aux pressions des intérêts des uns et des autres (des uns plus que des autres) ?
Revenons à Sartre (« élections, piège à cons »). Pendant longtemps, j’ai cru – sans avoir été lire le contexte que cela voulait dire : élections dans un pays dominé par la bourgeoisie = élections de la faction de ladite bourgeoisie qui sera amenée à nous dicter ce qu’il convient de faire => « piège à cons ».
Or, ce que SARTRE dit, c’est que le vote dans l’isoloir « atomise les votants ». Il dit : « Tous les électeurs font partie des groupements les plus divers. Mais ce n’est pas en tant que membre d’un groupe mais comme citoyens que l’urne les attend. »
Quand nous manifestons, nous sommes un « groupe ». Nous sommes « la rue ». Et cette dimension, la droite ne veut pas en entendre parler, elle qui martèle : « Ce n’est pas la rue qui gouverne ».
Mais la rue ne suffit pas à faire un peuple, une nation.
D’ailleurs « les autres » aussi peuvent, à certaines occasions, occuper la rue, être « la rue » (l’exemple de 1984 est encore dans les têtes de ceux de ma génération : une gigantesque manifestation a obligé Mitterrand à retirer son projet de service unique de l’éducation)
Alors, il faut bien qu’il y ait un temps, un lieu où s’opère la fusion des intérêts. S’il n’y a pas « fusion », alors c’est la « fission », l’éclatement, le bombardement perpétuel.
Et qui dit fusion, dit qu’une partie l’emporte sur l’autre : la majorité l’emporte sur la minorité. Mais, pour que la loi soit la loi de tous, il faut que le point de vue de la minorité soit dit – à défaut d’être pris en compte – dans ce lieu où « s’assemblent » les intérêts : l’Assemblée nationale.
La violence de certains débats (coups de gueule, manœuvres d’obstruction …) n’est que la contrepartie –si je voulais faire savant, je dirais la transcription symbolique – de la violence faite à ceux dont le point de vue ne sera pas pris en compte et qui devront quand même se plier à ladite loi.
On ne peut pas faire l’impasse sur l’Assemblée. On peut appeler de ses vœux une VIème République, avec une Assemblée nationale digne de ce nom.
Mais je dis aussi qu'il faut faire avec l'Assemblée qu'on a. Et surtout ne pas donner à ceux que nous avons élus - pour ma part, je parle des députés de l'opposition - le sentiment que nous nous désintéressons totalement de ce qu'ils disent, de ce qu'ils font.
La VIème, elle commence maintenant. Avec ces valeureux (euses) combattant(e)s qui vont oser prendre la parole dans l'hémicycle, dans des conditions exécrables - débat non préparé, temps contraint, majorité arrogante, etc.
Pour relayer ce que nous disons ici, sur les blogs, dans les réunions, les manifs.
Pour dévoiler, dans le détail, les tenants et aboutissants du projet de la droite.
Pour démontrer que, contrairement au matraquage de la droite, cette réforme n'est ni nécessaire ni la seule possible.
Les longs, tortueux mais riches, animés et somme toute très complets débats de 2003 (dont je rends compte dans mon rétro-journal/ voir blog) n’auraient-ils servi à rien ?
Je serais tenté d’apporter la preuve a contrario du contraire : quand on voit l’ardeur que la droite (il a fallu aller jusqu’à une révision de la Constitution !) a mis « pour que CELA ne se reproduise pas » ( c’est de cette époque que date l’idée de faire une réforme radicale du travail parlementaire ), je me dis que ces débats ont certainement servi à quelque chose – et à quelque chose dont la droite ne veut pas !( voir RETRAITES : un débat pour quoi faire ?_l’exemple de 2003 )
Avons-nous (aurons-nous) le droit de dire que nos élus ne s’intéressent pas à nos problèmes si, nous-mêmes, quand ils tentent de le faire (je le répète, dans des conditions jamais vues - impossibles, inadmissibles -, nous ne nous intéressons pas à ce qu’ils disent.
Si nous disons – a priori – qu’ils disent des conneries ou que, quoi qu’ils disent, cela ne sert à rien …
Empruntant encore une fois à Sartre une expression (qu’il n’a sans doute jamais employée telle quelle), je dirais pour conclure :
Ne désespérons pas l’Assemblée !
Sur ce, je pars à la manif


Tous les commentaires
Pour ceux qui veulent lire SARTRE dans le texte : « Les temps modernes », n°318, janvier 1973/ des extraits sur mon autre blog : SARTRE _ Élections, piège à cons Pour avoir une idée de mes cogitations sur le sujet (hors retraite), se reporter audit blog (« à quoi servent les débats de l’Assemblée nationale ? »/ http://karlcivis.blog.lemonde.fr/ )
en particulier :
TEXTE FONDATEUR : La réforme du travail parlementaire_bonjour l'ennui ? (en particulier le pont 6. Faire du LIEN, faire de l’UN)
le Val sans retour
Dieu et la guenon
Il est possible à la fois d'apprécier ce que Hêtre et JPYLG nous apportent chacun avec leur style et d'être d'accord avec le fond de ce billet, cher Denis.
Monsieur Meriau,
"Nos élus", écrivez-vous.
"Vos" élus n'appartiennent qu'à vous. Vous qui en avez les moyens. Tous ceux qui ne votent pas dans ce pays, et ils sont nombreux, n'ont que faire de ces élus que vous dites vôtres — avez-vous d'ailleurs raison d'en être si sûr ?
Merci de ce billet qui évoque, en 5 points, la situation réelle dans laquelle nous sommes, celle qui permet de dire "je n'y crois pas " et "on m'instrumentalise," au mieux.
Face à ce déni de démocratie, réelle, effective, constituitionnelle en quelque sorte, sociologique, beaucoup renoncent et s'enfuient vers la pêche à la ligne, les zincs de bistrot, les discussions pessimistes, des commentaires médiapartiens etc..D'autres pencheront vers le pouvoir est au bout du fusil, le pouvoir est dans la rue.
D'autres enfin choisiront de travailler dans leur " coin", sur une cible précise, dans le cadre d'associations ad hoc .Ils s 'apercevront vite qu'il n'y a d 'actions que politiques ( subventions, cadres légaux etc..)
Reste donc à y croire coute que coute, à devenir parole, reflexion, à connaitre les dossiers et décrypter ce que l'on nous dit, et le dire, chacun à sa place..l'assemblée en dernier ressort peut être un cadre pour cela.
Merci pour cette reflexion